V ÉVÉNEMENT ET LE THEATRE
5 juillet 1884.
Il existe à Québec, depuis assez longtemps, un théâtre de bas étage qu'on appelle le Dime muséum — le musée de dix sous.
Les représentations que chaque soir ces baladins donnent à la salle Jacques-Cartier sont toujours grotesques, bouffonnes, grossières, très souvent positivement grivoises et immorales.
Au dire de tous les gens sensés, c'est une école de démoralisation populaire. Et cependant le maire et le conseil de ville ne craignent pas de louer la salle Jacques- Cartier, propriété municipale, à ces saltimbanques qui dégradent notre population. C'est honteux.
Ce scandale est tellement grand, le mal est tellement incontestable, que Mgr l'Archevêque a cru devoir, il y a
rents continuent, nous allons bientôt pouvoir battre en brèche les portes même du Paradis.
u Les idées modernes débordent, quoi ! "
Que d'injures, pourtant, ce même M. Fréchette avait dites à M. Routhier dans ses Lettres à Basile !
A l'occasion des fêtes de la Saint-Jean-Baptiste, à Montréal, en 1884, il y eut un Congrès national. M. Routhier y prononça un discours qui lui valut ce compliment de la part du même M. Fréchette, dans la Patrie du 28 juin, compliment que M. Routhier n'a jamais repoussé, que je sache :
u Dans son admirable discours de jeudi soir, l'honorable juge Routhier a qualifié de crime l'œuvre des marchands de religion qui calomnient leur pays. Il fallait voir la tête du sénateur Trudel, devant cette énergique condamnation tombant des lèvres de celui que les ultramontés ont longtemps considéré comme un chef."
Le passage de M. Routhier dans Vautre camp n'est-il pas établi ?
ou recueil d'études 329
déjà quelques mois, dénoncer nommément le Dime muséum du haut de la chaire de la cathédrale de Québec.
Cet avertissement de notre premier pasteur aurait dû suffire pour empêcher les catholiques de fréquenter ces spectacles ; si réellement notre peuple était aussi soumis à l'autorité religieuse que nos optimistes le prétendent, cette parole solennelle aurait vidé la salle Jacques-Cartier et forcé le Dime muséum à lever le camp.
Malheureusement, le souffle libéral a passé sur notre pays. On va à l'Eglise, on y écoute la parole de Dieu, mais rendu chez soi on ne tient plus aucun compte des enseignements du ministre de N.-S. Jésus-Christ. La semence divine est tombée sur le roc, ou sur un terrain endurci, ou bien au milieu de mauvaises herbes. Elle ne produit aucun fruit.
Le maire et le conseil de ville ont continué à louer la salle Jacques-Cartier aux baladins du Dime muséum, et les québecquois à assister chaque soir, en foule, à ces représentations publiquement flétries par l'autorité religieuse.
Et l'on trouve encore des aveugles pour nier l'existence du mal moderne dans la province de Québec !
Ce qui est plus triste encore, c'est de voir que certains journaux, qui prêchent aux autres le respect de l'autorité, n'ont pas cessé de faire de la réclame en faveur de ce théâtre scandaleux, même après les paroles si explicites et si sévères de M*1 l'Archevêque.
JJ Evénement du 26 juin, poussant le cynisme jusqu'à la dernière limite, a l'audace de publier un premier- Québec dans lequel sont célébrée les bienfaits du thten général et du Dime muséum en particulier.
Xous examinerons plus tard les doctrines saugrenues
330 MÊLA.NGES
du journal de M. Tarte sur le théâtre. Contentons-nous pour le moment de relever l'indignité suivante :
" Naturellement, dit V Evénement, le Dime muséumtrouvera toujours chez quelques individus de la famille Benoîton, des critiques aussi ignorants que méchants. Il y en a qui sont venu& supputer, avec un air piteux et chagriné, le chiffre des sommes d'argent données au guichet de la Salle Jacques-Cartier depuis l'ouverture du Dime muséum."
Cela vise directement Mgr l'Archevêque, car Sa Grandeur a supputé, en effet, le chiffre des sommes d'argent que ce Dîme muséum avait fait gaspiller à nos populations. Dans son sermon à la Basilique, Monseigneur a dit, non d'un aâr piteux et chagriné, mais avec beaucoup de raison, qu'on aurait pu faire un grand bien, en appliquant à quelque bonne œuvre, les $30,000 que ce théâtre de bas étage avait déjà recueillis à Québec.
C'est ainsi qu'on traite le sermon d'un archevêque dans un pays où il n'y a pas de mal maçonnique et révolutionnaire ! ! !
A Rome, les sectaires sifflent les cardinaux dans les églises ; à Québec, les écrivains catholiques sifflent les évêques dans les journaux !
Et l'on prétend sérieusement qu'un abîme nous sépare de l'Europe ; que les erreurs du vieux monde n'ont pas même effleuré notre pays !
Il est donc écrit qu'au Canada comme ailleurs on n'ouvrira pas les yeux avant que le mal soit inguérissable ?
L'expérience des autres pays ne vaut donc rien !
ou recueil d'études 331
Dans ce même article, le journal de M. Tarte célèbre, non seulement les bienfaits du Dime muséum condamné par l'Ordinaire, mais les avantages du théâtre en général. Il dit :
Notre public va tout doucement s'acclimater avec des distractions d'un ordre plus relevé ; il est vrai qu'il finira par toujours demander mieux en fait de soirées théâtrales, et qu'il deviendra plus mûr pour les représentations d'un caractère supérieur. On le trouvera un jour demandant du classique. En matière de bon goût, il aura ainsi monté l'échelle sans s'en apercevoir.*'
La pensée que le public québecquois va prendre le goût du théâtre réjouit le cccur de l'écrivain de YJEvénem
le chute pour un ancien lecteur de Louis Veuillot qui, plus que personne, peut-être, a flétri le théâtre moderne !
Pour répondre à cet écrivain et lui faire comprendre que ce qu'il considère comme un bienfait est un véritable malheur public, il nous suffira, croyons-nous, de reproduire quelques enseignements non suspects sur cette matière, enseignements tirés des ouvrages d'hommes capables déjuger sainement, les uns par leur science et leur vertu, les autres par l'expérience qu'ils avaient du théâtre. Voici :
1 Bossuet à Louis XIV : " S'il y a de grands exemples pour la comédie, il y a des raisons invincibles contre."
2 Lebrun :
u Corneille du théâtre abjurant les maximes, Eût voulu n'en avoir jamais souillé ses rimes."
3° Racine à son fils :
44 Je sais bien que vous ne serez pas déshonoré devant
les hommes, en allant aux spectacles, mais comptez-vous pour rien que de vous déshonorer devant Dieu ? "
4° Simonet : " Si les pièces présentent quelquefois des leçons de vertu, on n'en rapporte cependant que les impressions du vice."
5° Voltaire : " De plus de quatre cents tragédies qu'on a données au théâtre depuis qu'il est en possession de quelque gloire en France, il n'y en a pas dix qui ne soient fondées sur une intrigue d'amour."
6° J.-J. Rousseau : " L'effet du théâtre est de donner
une nouvelle énergie à toutes les passions Tout est
mauvais et pernicieux dans la comédie. Plus elle est agréable, plus son effet est funeste aux mœurs. Qui peut disconvenir que le théâtre de Molière ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs plus dangereuse que les livres mêmes où l'on fait profession de les enseigner?"
7° Louis Riccobini, célèbre acteur italien à Paris, déclare qu'après une épreuve de 50 années, il ne pouvait s'empêcher d'avouer que rien ne serait plus utile que la suppression entière des spectacles. L'opéra lui paraît excessivement dangereux dans toutes ses parties. Il regarde la musique et la danse, qui en sont l'âme, comme des écueils où la modestie et la pudeur échouent presque toujours.
La Harpe, dans une note de son Cours littéraire, dit, en parlant d'une pièce de Favart : '* Quels parents sages et timorés conduiront leur fille à un pareil spectacle ? Et ce que je dis de celui-là je le dis de tous."
Et que ne disent pas surtout les saints et les pères de l'Eglise !
Le doux saint François de Sales disait de ces spectacles : " Ces impertinentes recréations réveillent dans l'âme mille sortes de mauvaises affections."
Et saint Bernard : " Ne vous y trompez pas ; Dieu a en horreur les partisans des spectacles."
Sans aller plus loin, on se demande ce que vaut le sentiment du rédacteur de Y Evénement à côté de ceux-là ?