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LES TRAVERS DE M. ROUTHIER

2 février 1884.

L'honorable juge Routhier, qui voyage beaucoup en pays étranger, aime beaucoup à entretenir le public de ses impressions, de ses aventures et un peu des endroits qu'il visite. C'est ainsi qu'il nous a déjà gratifiés de son A travers l'Europe, ouvrage considérable et non sans mérite. A l'heure qu'il est, le savant magistrat nous communique, par l'entremise de la Minerve, un A travers V Espagne destiné à donner de l'éclata la fameuse édition littéraire que la vieille déesse publie chaque samedi.

En lisant la dernière lettre de M. liouthier, on constate avec étonnement et chagrin que le style de cet écrivain a subi un changement déplorable. C'est à peine si l'on peut reconnaître, dans le correspondant de la Minerve, l'auteur des Causeries du dimanche. On trouve toujours, il est vrai, l'éternel moi qui dépare, plus ou moins, tous les écrits de ce littérateur ; mais à part cette singularité, il n'y a guère rien dans le Routhier d'aujourd'hui qui rappelle le Routhier d'autrefois.

Depuis que M. Routhier est devenu membre de la Société Royale fondée par lord Lomé, depuis qu'il est engagé dans " le commerce des petits compliments," il semble vivre dans un milieu et pour un public qui étouf-

fent son talent incontestable et naguère si riche en brillantes promesses.

L'auteur des Causeries n'écrivait pas pour plaire au monde fashionable et frivole, mais pour instruire, pour dire la vérité dans toute son âpre splendeur ; le chroniqueur de la Minerve cherche les succès de salon ; et comme le bon Dieu de l'a pas fait pour ces petitesses, il échoue pitoyablement.

Celui qui a lu, étudié et admiré Veuillot, et qui veut ensuite descendre, pour se mettre au niveau du goût dépravé de l'époque, à Théophile Gautier, celui-là, dis-je, éteint délibérément le flambeau qui l'éclairait sur la route vers une saine renommée.

Mais voyons cette dernière lettre de M. Routhier à la Minerve.

On remarque d'abord qu'en apprenant trop vite l'espagnol notre voyageur à quelque peu oublié son français, tout comme certains Canadiens qui, à peine rendus à Manchester ou à Lowell, ne parlent plus que l'anglais. Voici, par exemple, une phrase bâtie sur un modèle inventé par M. Faucher de Saint-Maurice :

*' Les anciens chevaliers de Don Rodrigo de Vivar sont aujourd'hui remplacés par des officiers de douane, et je proclame qu'ils font leur devoir avec toute la rigueur de sentinelles vigilantes."

Cela est digne de la société d'admiration mutuelle, dont les membres, on le sait, ont déclaré une guerre au couteau à cette chose si gênante qu'on appelle la syntaxe. Grammaticalement, ce sont les anciens chevaliers qui font leur devoir, et non les douaniers. Si M. Routhier

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avait mis à la place de ce et je proclame prétentieux, un modeste <jai, ea phrase eût été correcte. En supposant le je procla me indispensable, il eût alors fallu : que ceuxci. Voilà de simples règles de grammaire qu'on peut se dispenser de suivre quand on est membre de la Société Royale et correspondant de la Minerve, mais que les mortels ordinaires doivent observer sous peine de passer pour des gens qui écrivent incorrectement.

**# Voici maintenant M. Routhier dans une nouvelle pose :

" A une petite gare, dont les pales réverbères tremblottent au vent, la porte de notre compartiment s'ouvre, et un cabalUro gigantesque, drapé dans une large cappa doublée de rouge, s'installe à coté de nous après nous avoir dit en soulevant son sombrero : buenas nocltes (bon soir). Nous le saluons à peine pour lui témoigner qu'il n'est pas le bienvenu, et tout tranquillement il allume un cigare. C'était le moment pour moi de sortir mon espagnol que j'étudiais depuis le matin. (Manière habile de dire qu'on apprend vite).

M — No se fuma, senor, lui dis-je, avec un embarras parfaitement caché.

" — Si, si, me répondit-il en me montrant la porte de la voiture, et il se pencha en dehors pour me montrer la pancarte qui devait lui donner raison. Mais la pancarte lui donnait tort, et il éteignit immédiatement son cigare en nous faisant très poliment ses excuses.

" Ce premier succès en espagnol me "mit de bonne humeur, et j'essayai de causer avec le nouveau venu, qui te montra charmant et qui m'apprit plus d'espagnol en deux heures que je n'eu ai appris depuis en huit jours.*'

D'après son propre récit, et malgré son espagnol « M. Routhier n'a pas joué le beau rôle dana incident. La conduite du cab"Hero est tout à fait celle

d'un gentilhomme, tandis que notre compatriote fait preuve d'une raideur britannique qui n'a rien d'attrayant. Pourquoi ce petit salut pincé ? Pourquoi cet empressement de la part de M. Routhier à sortir son espagnol ? A moins qu'il ne voyageât avec des dames, ce qu'il ne dit pas et que le public ne saurait deviner.

Quatre-vingt-dix-neuf sur cent des lecteurs de la Minerve ne se seraient pae montrés aussi charmants que cet Espagnol à la suite d'une pareille réception.

Le caballero l'emporte beaucoup sur le membre de la Société Royale.

M. Routhier se livre à des hardiesses de langage :

" On serait tenté de croire qu'il n'y a pas d'homme dans cet hôtel, car on n'y voit que des femmes : mais si, il y a un propriétaire, gros, trapu, vulgaire, avec une barbe négligée qui grisonne. Il doit mal parler l'Espagnol puisque. . . . je ne le comprends pas. Heureusement qu'on ne le voit jamais, et qu'après s'être montré un instant comme une réalité peu attrayante il a disparu comme un fantôme."

Un écrivain qui n'aurait pas été jugé digne d'entrer dans la Société Royale aurait dit : " Heureusement qu'on le voit rarement." Mais grâce à la position exceptionnelle qu'il occupe dans le monde littéraire, M. Routhier peut nous faire la description d'un homme qu'on ne voit jamais et qui, cependant, se montre ! !

Au sortir de la cathédrale de Burgos, M. Routhier fait cette étrange réflexion :

" C'est quand on a vu ces merveilles que l'on sent

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combien les hommes d'aujourd'hui sont petits. La foi et le génie qui élevaient ces monuments sont bien morts et ne renaîtront plus."

Autrefois, M. Routhier entonnait de véritables hymnes à la vue de ces monuments du moyen Tige. Aujourd'hui, il nous déclare que \afoi de nos ancêtres est morte et ne renaîtra plus.

Non, M. Routhier, cette antique foi n'est pas morte et elle ne mourra pas. Certains auteurs légers nous disent que Voltaire l'a tuée, mais c'est faux. Il l'a affaiblie, il l'a étouffée dans les cœurs d'un grand nombre ; mais elle vit ; elle reprendra sou empire sur le monde reconquis au Christ et elle élèvera à Dieu des monuments aussi impérissables, aussi grandioses que les cathédrales des siècles passés. Est-elle morte, cette foi qui enfante des missionnaires-martyrs au milieu de ce siècle incrédule et matérialiste ?

M. Routhier éprouve ensuite deux besoins :

" Quand je sortis de la cathédrale de Burgos, il me semblait que j'avais traversé tout un monde évanoui. Une mélancolie profonde m'oppressait, et comme Théophile Gautier lui-même Véprouva^je n'aspirais plus qu'à me retirer dan- i me mettrt une pierre tous la tête,

pour attendre dans l'immobilité de la contemplation, la mort, cette immobilité absolue."

Voilà ce que c'est que de lire Théophile Gautier ! D'abord, on écrit un français incorrect. Ce l'éprouva ne signifie rien. A quoi, en effet se rapporte ce le que maître Théophile éprouva ?

Malgré l'obscurité de la phrase, on voit que M. Routhier, à l'exemple de son ami Gautier — coïncident singn-

lière — éprouve deux besoins. Le premier, celui de se retirer dans un coin, est assez naturel, même pour un immortel, après une longue visite dans une cathédrale. L'autre besoin, celui de se mettre une pierre sous la tête, ne s'explique que par l'inexplicable envie dont l'honorable juge est affligé, de prendre des poses quand même et toujours. Imaginez donc cet éminent membre de la Société Royale étendu sur le dos, , dans un coin, une pierre sous la tête, immobile et attendant l'immobilité absolue, c'est-à-dire la mort ! N'est-ce pas une jolie posture pour notre conférencier national ?

Heureusement, M. Routhier ne contente pas son envie romanesque. Mais, découragé de ne pouvoir poser sur le dos dans un coin, il court poser à la campagne :

" Pour secouer cette impression de découragement, je fis une course à travers la campagne jusqu'à la chartreuse de Miraflores, pleine de souvenirs historiques et de monuments, j'admirai sa chapelle enrichie de l'or que les premiers découvreurs espagnols apportèrent d'Amérique, je m'extasiai devant les admirables tombeaux de de Juan II et de sa femme Isabelle, mais Je ne me sentis pas consolé.

" Je revins à la ville. J'allai voir l'endroit où naquit le Cid, et les os que l'on montre à l'Hôtel de ville et que l'on affirme être ceux du fameux chevalier et de Dona Chimène, sa femme. Je fis de mon mieux pour croire à leur authenticité, et pour chasser les doutes qui m'assaillaient, je courus au bord de l'Arlanzon où s'étend la promenade de Burgos dans l'espoir de rencontrer beaucoup de Castillans et de Castillanes.

" Mais les promeneurs étaient rares et l'Arlanzon qui baigne Burgos, disent les géographes, était à sec.

" Je revins à mon hôtel plus découragé que jamais, et je me promis de ne plus écrire. C'est ce qui explique le retard de cette lettre ; et je sens au moment de signer que j'aurais mieux fait de tenir ma promesse."

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Comptez, s'il vous plaît, les Je, les mon, et les me que renferment ces quelques lignes !

M. Routhier voulait seulement promettre de ne plus écrire comme cela, ce serait assez !

19 janvier 1884.

Dans sa dernière lettre à la Minerve, M. Routhier a laissé échapper un mot qui a beaucoup étonné ses amis. Voici ce mot: — "L'Inquisition et ses déplorables abus."

Comme institution politique, l'Inquisition a donné lieu à certains abus, admettons-le ; quel est le tribunal humain qui soit exempt de toute erreur ? Mais il nous semble que M. Routhier aurait dû rappeler les immenses services que l'Inquisition a rendus à l'Espagne. Elle lui a conservé l'unité de la foi, elle lui a épargné les guerres de religion qui ont ensanglanté tant d'autres pays où l'hérésie a pu s'introduire.

Parler seulement des abus de l'Inquisition, c'est se montrer souverainement injuste envers une grande institution, c'est fournir des armes aux ennemis de l'Eglise.

Que dirait M. Routhier d'un Espagnol qui, voyageant au Canada, parlerait, dans ses lettres aux journaux de sou pays, de notre cour Supérieure et de ses " déplorables abus ; " sans dire un mot des services rendus par ce tribunal ?

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