LE CANADA A ROME
8 mars 1884.
Il existe à Rome un journal français appelé le Moniteur de Rome. Cette feuille, fondée dans un esprit d'opposition à l'excellent Journal de Rime, semble avoir pour mission de remettre en honneur les idées et les tendances catholiques libérales. L' Univers et YOsservatore romano ont plus d'une fois déjà signalé les faux pas et les écarts de son correspondant parisien.
Le Canadien, Y Evénement et d'autres journaux de Québec viennent de reproduire une lettre adressée du Canada au Moniteur. L'esprit qui aime le correspondant canadien de cette feuille n'est pas autre que l'esprit du correspondant parisien.
Ce correspondant du Canada dit, entre autres choses :
" Je n'ai pas à vous apprendre les malheureuses divisions qui se sont élevées parmi les catholiques canadiens. Xotre situation religieuse est à peu près la même que celle qui existait en France il y a une vingtaine d'années ; et Dieu sait cependant si ces distinctions entre "catholiques libéraux et catholiques ultramontains," distinctions importées d'outre-mer, ont leur raison d'être chez nous î Le malheur est que certains catholiques, dont les intentions sans doute sont excellentes, veulent empiéter sur le domaine de la hiérarchie ecclésiastique. C'est là, selon moi, la seule cause de nos divisions actuelles.
M Une des principales difficultés du moment est l'érection à Montréal d'une succursale de l'Université Laval. Ce projet, dû à l'initiative de M Taschereau, archevêque de Québec, a rencontré de l'opposition chez un certain groupe de catholiques de Montréal."
Tout cela n'est ni clair, ni véridique.
Sans doute, la distinction entre " catholiques libéraux et catholiques ultraraontains " ne devait pas exister, car il ne devait pas y avoir de catholiques libéraux. Mais puisque la chose existe, puisque l'erreur libérale nous travaille, il faut bien la distinguer, il faut bien la combattre. Car ce qui a été importé ici d'outre-mer, n'est pas un simple nom, c'est la peste catholique libérale ellemême. Et la lutte qui se poursuit au Canada est de la même nature que celle qui a longtemps divisé les catholiques de France et qui les divise encore.
Partant de là, il est facile de se convaincre que la cause de nos difficultés religieuses n'est pas du tout là où le correspondant veut la trouver. Ce cri soulevé contre les prétendus empiétements des laïques sur le domaine purement ecclésiastique est familier aux catholiques libéraux de tous les pays. On l'a soulevé pendant longtemps contre Louis Veuillot et son école, contre les catholiques militants. C'est une des armes favorites du libéralisme, arme passablement ébréchée à l'heure qu'il est par nombreux actes et documents pontificaux; mais on s'en sert encore, faute d'instruments plus tranchants. Les catholiques d'Europe, en revoyant ce vieux sabre rouillé entre les mains du correspondant canadien, ont dû se dire : voilà, en effet, le libéralisme transporté au Canada avec tout son attirail de guerre !
Le correspondant se charge, du reste, selon le système ordiuaire des libéraux, de se donner un prompt démenti. Après avoir dit que la seule cause de nos difficultés religieuses est Y empiétement de certaius catholiques sur le domaine ecclésiastique, il déclare qu'une de ces difficultés est la question de la succursale de Laval à Montréal. Mais en quoi, nous le demandons à toute personne qui
ou recueil d'études 101
connaît tant soit peu les affaires du Canada, y est-il là empiétement de la part des laïques?
D'abord, le correspondant pose mal la question. Quelle qu'ait été l'opposition contre la succursale, dans le passé, ce n'est pas là la difficulté actuelle. Personne ne s'y oppose maintenant. La question est de savoir si l'école de médecine de Montréal, fondée il y a une quarantaine d'années avec l'autorisation et à la demande de l'évêque de Montréal, doit disparaître pour laisser le champ libre à la succursale de Laval. M'r l'Archevêque a dit que oui, et NX. SS. les évêques de Montréal, de Saint-Hyacinthe et de Sherbrooke, afin de faire disparaître l'école, ont lancé des mandements ou des circulaires pour priver des sacrements les professeurs de l'école, les élèves, et les parents des élèves. L'école a appelé de cette décision de XX. SS. les évêques, et l'affaire en est là. Xaturellement, nous nous sommes toujours gardé et nous nous garderons bien de formuler une opinion sur cette grave question actuellement pendante devant le tribunal suprême de Rome ; mais tous admettront, quelle que soit la décision à venir, qu'il n'y a pas là empiétement de la part de laïques dans des matières ecclésiastiques.
Une autre difficulté religieuse qui agite en ce moment le pays, c'est la division du diocèse des T rois-Rivières, division qu'on a voulu faire faire contre la volonté de lYvêque ; s'il y a là empiétement, il ne vient pas de ceux que le correspondant veut viser, nous en sommes bien persuadé.
Plus loin, le correspondant dit :
•• Je dois vous dire, au reste, que les catholiques canadiens, à quelque parti ou nuance qu'ils appartiennent, professent le plus entier dévouement au Saint-Siège et
sont prêts à accepter toutes les décisions qui émaneront de Rome."
Or, depuis des mois le3 catholiques non libéraux sont dénoncés, avec une violence inouïe, par les catholiques libéraux, les radicaux et les francs-maçons, comme des rebelles, des révoltés contre le Saint-Siège. Il ne se passe pas de semaine sans que le Canadien, Y Evénement, la Patrie, l'Electeur ou quelque autre journal de cette école, lance un article pour mettre hors de l'Eglise les dix-neuf vingtièmes du clergé et la majorité des laïques éclairés. C'est là une source féconde de malaise, d'autant plus que ces diatribes sont dirigées contre des catholiques qui n'ont d'autre tort que de vouloir être jugés par Rome. Ceux qui portent une plainte aux pieds du Souverain Pontife sont immédiatement stigmatisés, par une certaine presse, comme de mauvais catholiques, des révoltés, des rebelles. Cet état de choses est intolérable, car il tend, ni plus ni moins, à gêner les rapports des fidèles avec Rome, à rompre l'unité, à nous pousser vers le schisme.
Une autre source de difficultés est l'abus incroyable qu'on fait du nom du Saint-Siège et de certains décrets de la S. C. de la Propagande. On veut tout couvrir avec ces décrets : libéralisme catholique, radicalisme, fausses doctrines en matière d'enseignement, et jusqu'à la francmaçonnerie ! Combattre une seule de ces erreurs, c'est s'insurger contre les décrets, au dire de l'école libérale. Nous n'avons pas besoin de dire quelle confusion cette prétention extraordinaire produit dans les esprits.
Pour le correspondant du Moniteur tout est couleur de rose dans notre chère province de Québec :
" Au reste, dit-il, les œuvres catholiques du Canada sont daus une voie de prospérité des plus consolantes.
ou recueil d'études 103
" Presque toutes les écoles sont entre les mains des frères de la doctrine chrétienne. . . .Les ordres religieux fleurissent au Canada."'
Dire que presque toutes les écoles sont entre les mains des frères des écoles chrétiennes, c'est une exagération tellement grosse qu'on pourrait la qualifier de mensonge. C'est tout le contraire qui est la vérité. En dehors des centres, dans les campagnes, l'immense majorité des écoles est entre les mains d'instituteurs et d'institutrices laïques.
Sans doute, les chers frères des écoles chrétiennes ont des établissements florissants et très populaires ; mais si le correspondant avait voulu être vrai, s'il avait voulu donner un aperçu fidèle du pays, il aurait au moins fait mention de la sourde guerre dont ces religieux sont l'objet de la part de certains fonctionnaires de l'Etat ; il aurait dit que le projet d'établir une école polytechnique à Québec, sous la direction des frères, a échoué, il y a trois ans, à cause de certaines puissantes intrigues ; il aurait pu constater, en passant, que dans une paroisse aux environs de Montréal, il n'y a pas un siècle, une maison d'éducation a été enlevée d'entre les mains des frères pour Atre mise entre les mains d'instituteurs laïques.
Dans son empressement de faire voir l'état florissant des ordres religieux au Canada, le correspondant mentionne, entre autres, les Récollets ! ! Or, le dernier représentant de cet ordre au Canada est mort, comme chacun le sait ici, il y a bien des années !
Et pourquoi, si le correspondant ne voulait pas tromper, passer entièrement sous silence la guerre acharnée entreprise depuis quelque temps contre les jésuites de la province de Québec ? Pourquoi ne pas signaler le détestable
livre de M. Suite où nos pères dans la foi sont calomniés, noircis? Pourquoi ne pas signaler les attaques incessantes dont ces religieux sont l'objet de la part de la presse libérale et maçonnique ?
Enfin, pour compléter le tableau de la situation religieuse de la province de Québec, il aurait fallu indiquer d'autres institutions dont le correspondant ne laisse pas même soupçonner l'existence.
Par exemple, nous avons à Montréal un grand journal quotidien maçonnique, publié en langue française, la Patrie. Le directeur de ce journal, M. Beaugrand, s'est vanté un jour d'être "franc-maçon avancé, libéral avancé, et admirateur enthousiaste des principes de 89."
A Québec, nous avons Y Electeur, autre grand journal quotidien, écho fidèle et satellite de la Patrie ; sans compter V Union de Saint-Hyacinthe, et le Progrès, de Valleyfield, qui jouent le même rôle.
Puis une nombreuse presse plus ou moins libérale.
Nous avons aussi à Montréal l'Institut-Canadien ressuscité, institution jadis condamnée à cause de son impiété voltairienne.
Puis les mauvais romans foisonnent chez nous. Le théâtre le plus scandaleux s'acclimate rapidement daus notre province et trouve des défenseurs zélés dans la presse \
Les œuvres humanitaires sont préconisées par des journaux soi-disant catholiques, et tendent à remplacer les œuvres de charité.
1 — Aujourd'hui, en 1903, le mauvais théâtre est devenu, à Montréal, une véritable institution sociale qu'appuie la presse soidisant catholique, et que l'autorité religieuse est impuissante à faire disparaître.
ou recueil d'études 105
Sur le terrain de l'inatruction, les plus funestes tendances se manifestent à chaque instant, tendances à la centralisation, à la laïcisation, à la violation des droits de l'Eglise et des përes de famille. Déjà plusieurs projets de la loi radicalement mauvais ont été élaborés, et s'ils n'ont pas été votés, ce n'est certes pas la faute des gens de l'école du correspondant du Moniteur.
En un mot, V esprit maçonnique fait des ravages alarmants dans la province de Québec, où les masses sont encore saines, sans doute, mais qui n'est pas plus à l'abri du vent pestilentiel de l'impiété et de la Révolution que les autres pays catholiques. Le diable travaille ici avec autant d'acharnement qu'ailleurs. Et ceux qui veulent s'opposer avec force et courage aux entreprises sataniques sont accusés d'empiéter sur le domaine ecclésiastique !
Voilà la situation vraie.
Le correspondant du Moniteur termine ainsi sa communication :
" Le Canada se trouve au reste sous un régime de liberté religieuse complète et que bien des pays de l'Europe pourraient nous envier."
C'est un aveu précieux, car nos libéraux prétendent, ordinairement, que nous n'avons aucune liberté religieuse de droit, que l'Eglise n'est que tolérée ici, qu'il faut une prudence excessive pour ne pas provoquer une guerre de religion. Nous sommes heureux de voir que, sur ce point, au moins, le correspondant ne travestit pas la vérité.
En efièt, dans la province de Québec, qui jouit d'une autonomie complète pour tout ce qui concerne les questions religieuses et sociales, et dont la populatiou est catholique dans sa très grande, dans son immense majorité, l'Eglise catholique est libre. Bien que nous ne
puissions réaliser l'idéal de l'union intime de l'Eglise et de l'Etat, les catholiques de notre province pourraient toujours se gouverner catholiquement. S'ils ne le font pas, c'est entièrement leur faute, ou plutôt la faute des catholiques libéraux qui arrêtent tout mouvement catholique en agitant l'épouvantail protestant qu'ils ont inventé pour cacher leur pusillanimité et leur tiédeur.