Art. cité, p
FERDINAND LOT
LA DATE DE NAISSANCE
« M. Pertz en a conclu que Richer avait cessé d’écrire « en 998. Ce raisonnement me semble de prime abord un « peu hardi. Un auteur fort connu de nos jours a publié « une Histoire de France qui se termine en 1789. 11 serait « donc fort téméraire de donner aux dernières lignes de son h livre la date des faits qu’elles racontent. De même Richer « a pu cesser d’écrire à une époque postérieure à celle .où « son récit s’arrête. » M. d’Arbois de Jubainville croit en conséquence que Richer ayant rédigé le récit du siège de Melun longtemps après les événements, il s’est, produit une confusion dans son esprit et qu’il a interverti l’ordre des faits.
En réalité M. d’Arbois de Jubainville ne semble pas avoir bien saisi l’argumentation de Pertz. Je vais l’exposer de mon mieux en la complétant au besoin. On sait que le manuscrit des Histoires de Richer découvert par Pertz à Bamberg en 1833 est autographe. L’ouvrage comprend une dédicace à Gerbert, archevêque de Reims, et quatre livres qui poursuivent la narration jusqu’au concile de Mouzon tenu en 995. On trouve en outre sur un feuillet de brèves mentions relatives à quelques événements de l’année 996 à l’année 998. La dédicace, le livre premier, les soixante-dix-huit premiers chapitres du livre II et trois mentions relatives aux années 995-906, sont écrits d’une encre pâle; la fin du livre II, les livres III et IV, les brèves mentions concernant les années 997-999, ainsi que de nombreuses additions et corrections dans le texte et les marges de la dédicace du livre premier, des soixante-dix-huit premiers chapitres du livre II, sont écrits d’une encre beaucoup plus noire et très différente de la première. — Cette disposition du manuscrit nous permet de fixer les dates de composition de l’ouvrage. 1° Richer ayant débuté par une dédicace à Gerbert, archevêque de Reims, et ayant laissé subsister ce titre quand il corrigea à l’encre noire le début de son œuvre, n’a pu la commencer avant 991 ni après 997, années de I épiscopat de Gerbert à Reims; 2° comme les mentions relatives aux années 995-996 sont de même encre que le début de l'ouvrage, celui-ci a été commencé en 995-996 ;
I>U ROI ROBERT II ET LE SIEGE DE MELUN
3° la fin du livre II, les livres III et IV, de la même écriture que les années 996-998, ont été rédigés pendant les années 996-997; 4° Richer a commencé à la même date la révision de la première partie de son manuscrit, probablement même avant de rédiger la seconde, en tous cas avant la fin de 997 ou le début de 998; en effet, Gerbert, abandonnant l’archevêché de Reims, quitta la France pendant l’été de 997, et, en avril 998, reçut d’Otton III l'archevêché de Ravenne. Si Richer avait connu ces faits quand il se mit à reviser la première partie de son manuscrit, il aurait supprimé les mots Remorum arcliiepiscopo de la dédicace.
Ceci posé, on voit que la date de 999 pour le siège de Melun devient impossible. Le livre IV ayant été rédigé en 997, il aurait fallu que Richer eût le don de prophétie pour y raconter un événement qui se passe, dit-on, deux ans après. Poursuivons néanmoins :
M. d’Arbois de Jubainville ajoute que le comte Eudes qui s’empara c|e Melun doit être, non pas Eudes 1er, comte de Chartres (mort en 995), mais son fils Eudes II. On s’expliquerait ainsi bien plus facilement : 1° l’assertion que Melun a appartenu à son grand-père (il s’agirait alors de Thibaud le Tricheur, père d’Eudes Ier) ; 2° ce passage du discours que Richer prête à l’envoyé d’Eudes auprès du châtelain de Melun : Putasne ipsam Divinitatem non offendi, cum, mortuo pâtre, pupïllus absque re patrimonio frustratur 1. Ces mots, insolites dans la bouche d’Eudes Ier, se comprendraient fort bien au contraire dans celles d’Eudes II, encore peu avancé en âge. Mais le texte seul de Richer suffirait à ruiner cette opinion ; il porte (IY, 7, 6) qu’à la nouvelle de la prise de Melun Reges de castri omissionè commoü, in hostes milites parant. Hugues Capet est donc encore vivant, c’est-à-dire que la prise de Melun est antérieure à 996, date de sa mort 2.