‹ Mélanges Julien HavetChapitre 257 sur 567 · M. SCHWAB. — TRANSCRIPTION · texte numérisé non relu

M. SCHWAB. — TRANSCRIPTION

Quoique repoussés cle presque tout l’Occident, un certain nombre de Juifs ont pu rester confinés avec peine en Italie ; le plus grand nombre s’est répandu au centre de l’Europe et en Orient. Ces deux tendances, l’une vers la Germanie, l’autre vers l’Orient, semblent avoir influé avec le plus de force sur les migrations des Juifs \ et pendant la plus longue durée. D’une part, le judéo-espagnol du xve siècle a longtemps dominé parmi les Juifs comme langage usuel, et, plus tard, comme langage littéraire dans tout le Sud-Est de l’Europe, non seulement en Turquie, mais dans toute la péninsule des Balkans. — D’autre part, sur les bords du Rhin, comme sur ceux du Danube et de la Moldau, où certaines communautés juives, depuis Worms jusqu’à Prague, remontent aux premiers siècles de l’ère chrétienne, le judéoallemand a persisté avec le plus de ténacité parmi les Juifs au fur et à mesure de leurs pérégrinations, par exemple dans les trois provinces qui constituaient l’ancien royaume de Pologne. Ils y vivent et s’y multiplient largement, depuisde longs siècles : ce qui fait qu’en transcrivant le nom même de leur patrie adoptive (= Polen), ils le prononcent par jeu de mots en deux syllabes : ns « ici séjourne ».

Sur la Russie, M. A. Harkavy a publié, en 1867, à Saint- Pétersbourg, un volume hébreu intitulé : « Die Juden und die slavischen Sprachen », développement d’articles publiés dans le recueil hébreu Carmel (an IV, f. 31-43, an Y, f. 2-3, 9-10 et 33-36). L’auteur démontre que les premiers Juifs habitant la Russie méridionale sont venus là, non de l’Allemagne, — comme on l’avait souvent supposé à tort — mais de la Grèce par la mer Noire, ou de l’Asie par le Caucase. C’est seulemant à l’époque des croisades que les persécutions contre les Juifs allemands obligèrent ces malheureux à chercher un refuge au loin. Les nouveaux arrivants apportèrent avec eux leur langage, qui finit par l’emporter sur la langue du pays, bien que celle-ci fût encore seule usitée au

1. A cet égard, il faut aussi noter la division des Juifs modernes en rite Asckkenazi (allemand) et rite Sephardi (portugais-espagnol), pour la prononciation des points- voyelles.

milieu du xvir siècle dans bien des localités du sud de la Russie. Or, on sait que, dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, ces habitants ont parlé grec et que les Khozars, leurs successeurs, ont parlé hébreu ; mais, à partir du xe siècle, les voyageurs constatent des analogies ou au moins des accointances entre la langue locale et l’hébreu, par l’intrusion des termes techniques du territoire.

Cependant, ce qui est plus important encore, c’est l’emploi de mots slaves dans les livres hébreux de beaucoup d’écrivains juifs au moyen âge, puis des médailles de la fin du xiie siècle, sur lesquelles on lit en caractères carrés des noms de souverains slaves, par exemple « Meschko Krl polski » \ sur des pièces frappées sous Miecislas III, etc. Ces traces parcimonieuses de transcriptions hébraïques suffisent pour confirmer la priorité de l’emploi du langage slave sur l’allemand.

Dans la même classe de langues, on peut noter les textes tartares en caractères hébreux, qui se trouvent parmi les manuscrits karaïtes de la Bibliothèque impériale à Saint- Pétersbourg. Il est curieux de noter à ce propos que des peuples très éloignés les uns des autres, presqu’aux confins opposés de l'Europe, offrent une semblable analogie dans la transcription. Les Italiens n’emploient guère la lettre H, et les Russes pas du tout. Ces derniers la remplacent toujours par un r, et parfois les Italiens ont de même en ce cas un G : tels sont les mots Gerarchia, Giacinto. — Enfin, de semblables observations ont été faites déjà pour la Grèce 1 2.

En résumé, soit dans l’antiquité classique pour le grec et le latin, soit au moyen âge, tant pour les langues romanes que pour les langues germaniques et slaves, soit même dans les temps modernes et jusqu’à nos jours, le Juif s’est

1. Lettre de Lelewel à Longpérier, dans la Revue de numismatique, 1860, p. 328, et pl. XV.

2. On trouve des textes ou mots grecs (en caractères carrés) à la Bodleienne, dans les manuscrits hébreux suivants : n° 151, écrit en 1291; n° 568, écrit dès 1184, et n° 1144, écrit avant 1263. Ce dernier contient la version grecque du prophète Jonas, en hébreu vocalisé. Les deux autres manuscrits sont des commentaires hébreux contenant des mots grecs isolés.

M. SCHWAB

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