‹ Mélanges Julien HavetChapitre 259 sur 567 · PAR M. JOSEPH COURAYE DU PARC · texte numérisé non relu

PAR M. JOSEPH COURAYE DU PARC

Encore inédite \ la chanson de Jehan de Lanson est connue par deux excellentes analyses qu’en ont données P. Paris dans X Histoire littéraire et M. L. Gautier dans les Épopées 1 2. Il suffira de rappeler ici brièvement les principaux incidents qui la composent.

Malgré leurs protestations, les douze pairs sont envoyés par Charlemagne en Pouille pour exiger la soumission d’un vassal rebelle, Jean de Lanson ; au mépris de toute prudence, les ambassadeurs, à leur arrivée, provoquent par leur conduite insolente et agressive une bagarre dans les rues de la ville et sont bientôt forcés de se réfugier dans une tour que Jean vient alors assiéger. Un traître banni de la cour

1. Je me suis servi de deux ms. conservés à Paris : 1° B. N. fr. 2495, ms. du xme siècle incomplet des deux mille premiers vers; 2° Arsenal 3145, texte très remanié du xve siècle mais complet. Un troisième ms. est conservé à Berne; il ne contient qu’un fragment de deux mille deux cents vers environ. (Cf. H. Hagen, Codicum Bernensium catalogus, p. 471.) Un autre texte plus profondément remanié a été introduit dans la Geste de Liège, publiée avec la chronique de Jean d’Outremeuse par Ed. Borgnet, t. II, p. 704 et ss. — Une édition est depuis longtemps annoncée et doit paraître dans l'Altfranzœsische Bibliothek de M. Foerster.

2. Hist. litt., t. XII, p. 568-583. — L. Gautier, Épopées. 2e éd., t. III, p. 257-270. Cf. aussi Nyrop, Storia dell' epopea francese , p. 110.

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de Charlemagne, Alori, a reconnu les pairs et conseille au seigneur de Lanson de feindre de céder : il pourra ensuite s’emparer facilement des barons français sans défiance et désarmés. Heureusement Roland et les autres trouvent un allié inattendu dans Isoré, lui aussi banni et réfugié près de Jean de Lanson; le complot est déjoué, et quand les gens de Lanson se jettent àl’improviste sur les pairs, ils les trouvent préparés à la défense et, comme la première fois, une tour leur sert providentiellement de refuge. Mais Isoré a été fait prisonnier par Jean de Lanson qu’il vient de trahir au profit des Français, tandis que le traître Alori, de son côté, est tombé au pouvoir des chevaliers de Charlemagne; l’un d’eux, Basin de Gênes, entreprend de retirer leur allié des mains des Pouillois ; couvert du costume d’un pèlerin qu’il vient de dépouiller sans pitié, il pénètre dans le camp de Jean qui d’abord l’accueille bien; mais Basin qui a jadis mené une vie fort aventureuse et a été voleur de grand chemin est reconnu par un ancien complice : saisi et lié, il va rejoindre Isoré et tous les deux doivent être pendus au point du jour. Basin est non seulement un voleur habile, mais il sait encore un peu de magie : quelques paroles mystérieuses plongent Jean et ses gens dans un sommeil profond et font tomber les fers des prisonniers. Basin et son compagnon se hâtent de rejoindre leurs amis ; en chemin ils rencontrent Alori qui s’enfuyait avec les armes des pairs, ils le ramènent et le traître est pendu. Aux tours de magie de Basin, Jean de Lanson oppose alors Malaquin, magicien à son service, et je parlerai plus loin de la rivalité des deux enchanteurs. Les chevaliers de Charlemagne s’emparent ensuite de Lanson grâce au stratagème des funérailles feintes dont je ne m’occuperai pas ici, et Jean est forcé de venir mettre le siège devant son propre château. Vivement pressés par leurs ennemis, les pairs finiront par succomber si l’empereur, averti de leur situation périlleuse, ne vient à leur secours ; Basin ira donc l’implorer. Il a recours, cette fois avec plus de succès, à son déguisement de pèlerin ; il traverse le camp des assiégeants, vole le meilleur cheval de Jean et s’achemine vers Paris. Quelques

ST'R LA CHANSON DE JEHAN DE LANSON

épisodes insignifiants se produisent pendant son voyage : en traversant sa ville de Gènes il châtie un usurpateur ; une autre fois, il échappe à grand’peine au brigand Servain; enfin, il arrive à Paris et l’empereur s’empresse de convoquer tous ses vassaux pour voler au secours de son neveu. Ils vont partir, quand Ganelon imagine, pour retarder l’expédition, de susciter douze faux pèlerins qui se présentent devant Charlemagne, lui assurent que Jean de Lanson a fait sa soumission et que les pairs n’ont plus besoin d’aide. Basin, désolé de l’hésitation de l’empereur et de ses vassaux, se hâte de reprendre le chemin de l’Italie ; il rencontre à Rome un pèlerin, authentique cette fois, qui vient réellement de traverser la Pouille et a vu le siège de Lanson : la situation des assiégés est toujours critique et Basin envoie le pèlerin vers l’empereur pour lui demander de se hâter et lui révéler l’imposture dont il a été victime. Il continue sa route ; grâce à un nouveau déguisement, à diverses ruses et à un peu de magie, il rentre auprès des pairs et leur annonce le secours tant attendu. Cependant l’empereur, désabusé par le messager de Basin, a fait pendre les douze faux pèlerins et s’avance avec son armée vers l’Italie. Tout le reste de la chanson est occupé par le récit interminable de complots formés par Ganelon pour livrer la personne de l’empereur à Jean de Lanson, complots longtemps déjoués, jusqu’au jour où Charles, surpris dans une chasse, tombe aux mains de son ennemi. Le dernier épisode, fort heureusement traité, raconte comment Basin, par de nouvelles ruses et de nouvelles incantations, sauve l’empereur et s’empare de Jean qui finira ses jours prisonnier dans la tour de Peviers ou de Pithiviers.

Ce rapide aperçu suffît pour mettre en relief l’importance accordée à Basin ; dans un cadre connu, mêlé aux héros familiers des anciennes épopées, ce personnage si souvent en scène donne à Jehan de Lanson quelque originalité : l’intérêt se concentre particulièrement sur lui et l’auteur a sans doute cherché le succès de son œuvre dans l’introduction assez inattendue de l’habile voleur au nombre des

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douze pairs dont les exploits ordinaires commençaient à lasser la foule.

Toutefois, le larron Basin n’est pas une création de notre trouvère ; ce personnage n’est point un nouveau venu dans notre ancienne littérature épique : un poème, maintenant perdu, lui était consacré et plusieurs allusions, qu’on peut encore lire dans différents ouvrages anciens, témoignent de sa popularité dans la littérature romanesque de l’époque. Il y a longtemps 1 que M. Gaston Paris a fait connaître le poème de Basin ou du Couronnement de Charles et a remarqué l’identité de ce personnage avec l’adversaire de Jean de Lanson qui nous occupe. Il me semble que cette identité est loin d’être complète et le but de cette étude est de montrer que la conception du personnage de Basin dans Jehan de Lanson est à peu près étrangère à un souvenir du poème perdu de Basin; bien plus, que l’auteur de Jehan de Lanson a constamment eu en vue un autre modèle.

La chanson de Basin racontait le moyen bizarre dont le ciel se servit pour préserver l’empereur d’un danger mortel : des traductions en langue étrangère et des allusions détaillées et précises qu’on trouve dans l’ancienne littérature française font connaître suffisamment ce poème étrange qu’on peut, en négligeant quelques différences de détail, résumer ainsi : une nuit un ange apparaît à Charlemagne : « Fais-toi voleur, » commande-t-il, et l’empereur docile se résigne avec répugnance à un pareil rôle. Il rencontre le larron Basin, s’associe avec lui et les voilà partis voler le trésor d’un certain Garin, vassal puissant de l’empereur ; ils surprennent alors le secret d’une conspiration dont ce Garin est le chef, et cette expédition nocturne n’était qu’un moyen providentiel qui permet à Charles de déjouer un complot,

1. G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, pp. 127, 142, 149, 315-322; cf. Revue critique, 1868, p. 384.

SUR LA CHANSON DE JEHAN DE LAN SON

de confondre et de punir des traîtres ; Basin réhabilité succède aux biens et aux honneurs de Garin

Il est certain qu’un récit aussi extraordinaire devait frapper vivement l’imagination de ceux qui l’avaient entendu et qu’à l’occasion le souvenir s’en présenterait presque nécessairement à la mémoire. Or, rien de semblable dans .Jehan de Lanson ; l’auteur n’y fait aucune allusion et ignore complètement la légende de Charlemagne voleur et le service que Basin lui a rendu. Le rapport entre les deux Basin se borne donc à ceci : le même nom et la même qualité de voleur un peu magicien.

L’introduction du larron Basin dans les récits épiques du moyen âge pour la France remonte sans doute au poème de Basin ; mais il n’est pas nécessaire d’admettre que l’auteur de Jehan de Lanson ait connu directement l’ancienne chanson. Quand il composa son poème le nom de Basin était assez répandu et sa réputation de magicien et de voleur bien établie par beaucoup d'autres poèmes postérieurs. C’est d’abord la chanson de Renaus de Montauban ou des Quatre fils Aymon qui nous a conservé l’allusion la plus détaillée à l’ancienne légende de Basin : je crois inutile de reproduire ce passage très important mais souvent cité1 2. La chanson de Maugis d'Aigrernont a pu aussi rappeler à notre auteur l’ancienne réputation de son héros ; en parlant de l’enchanteur Noiron, elle s’exprime ainsi :

Plus sot d’enchantement, d’engin, de traïson,

Que ne seit Symon Mage, ne Basin ne Mabon 3 4.

Renaus et Maugis ont été, comme nous le verrons, certainement connus de notre poète. Le trouvère de Jehan de Lanson pouvait encore lire dans Auber i le Bourg oing :

N’est pas merveilles ce cis set del engin

Quant il est lius au fort larron Basin ;

Plus fort larron n’ot onques jusqu’à Rin L

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