‹ Mélanges Julien HavetChapitre 376 sur 567 · PUBLIÉS PAR M. P. UE NOLHAC · texte numérisé non relu

PUBLIÉS PAR M. P. UE NOLHAC

Des deux pièces de vers latins attribuées à Pétrarque et qu’on lira ci-dessous, l’une doit être acceptée sans hésitation comme authentique, l’autre se présente seulement avec quelques vraisemblances.

Pétrarque a conservé lui-même une lettre ( Fam . VIII, 7) écrite à Bartolomeo Carusio, évêque d’Urbin, à propos d’un travail exécuté par celui-ci sur saint Augustin, et qui n’est autre que le Milleloquium veritatis plusieurs fois imprimé. Le poète y parle de vers composés par lui, à la demande de l’auteur, pour être placés à la fin de ce grand ouvrage; il dit même expressément qu’il en a fait deux rédactions de mètre différent : « Mitto igitur paucos elegos ejusdemque « sententiae totidem, si malis, hexametros. Utere vel utris- « que vel utrislibet. Utrosque raptim et extemporali impetu « dictatos noveris, nuntio tuo mecum syllabas metiente, ita « ut nulla tam brevis fuerit quae sibi non longissima vide- « retur. »

De ces vers écrits pour accompagner l’œuvre d’un ami, on a la rédaction en distiques élégiaques, insérée dans l’édition du Milleloquium de Lyon (1555), et donnée par Fracassetti dans une note à la lettre de Pétrarque. La rédaction en hexamètres se trouve conservée par le Parisinus lat. 2120. Ce manuscrit, en deux gros volumes, a été exécuté en Italie vers la fin du xive siècle. Voici l’incipit du

second volume et l'explicit (f. 257), qui méritent d’être intégralement reproduits :

Incipit secunda pars Milleloquii editi ex diclis beati Augustini a traire Bartolomeo de Urbino, ordinis fratrum heremitarum sancti Augustini, et incipit hec pars ab hac litera M et dictione Magdalena. In nomine Domini. Amen.

Explicit tabula omnium epistolarum, librorum, tractatuum, omeliarum sive sermonum, quiaomelia idem est quod sermo, quos perlegi et pro hac compilatione excerpsi, quorum omnium si quis haberet noticiam, puto eum posse advertere me velut de mari stillam aque, ita de magno acervo granum modicum elegisse, et nedum milleloquium, sed ut ita loquar iniinitiloquium facere potuisse. Michi licuit tamen talibus concludere me tris :

Iugenii fontes et prata virentia circum,

Augustine, tui raptus amore feror.

Si labor hic requiem populo prestare nepotum Forte queat, labor hic est michi grata quies.

Ilinc sibi posteritas stillas studiosa salubres Hauriat, hinc cupide florea séria légat.

Sed dominabilis amicus dominus Franciscus Petrarca, qui mine in poesi est laureatus unicus, dixit hos versus melius sic debere scribi, cum utrosque et precedentes scilicet et sequentes versus rogatus ipse michi dictasset :

Ingenii fontes et prata virentia lingue,

Augustine, tui succensus amore peragrat Urbino patria vir nomine Bartholomeus,

Afferat ut populo requiem labor iste nepotum.

Hinc sibi posteritas stillas studiosa salubres Hauriat, hinc lectos componat in ordine flores.

Cette souscription de l’auteur exclut de l’œuvre de Pétrarque les quatre hexamètres que Fracassetti a trouvés en tête de l'édition de Lyon et qu’il a pris à tort pour ceux du poète ; elle exclut également de la petite composition en distiques le prétendu hexamètre de Pétrarque ( Iioc mihi cum talibus licuit concludere rnetris), pour lequel Fracas-

setti a vainement cherché le pentamètre complémentaire et qui n’est que l’arrangement d’une phrase en prose de Carusio.

La seconde pièce attribuée à Pétrarque figure à la fin d’un manuscrit de son De remediis ulriusque fortunae, le Parisinus lai. 6496, volume qui provient, comme les précédents, de la collection des Yisconti L II est signé du nom du copiste Armannus, le même que cet Armannus de Aimanta, qui paraît avoir travaillé, dans la seconde moitié du xivc siècle, pour la bibliothèque de Galéas II ou de Jean-Galéas Yisconti. M. Delisle a relevé le nom de ce copiste sur quatre volumes du château de Pavie, aujourd’hui conservés à la Bibliothèque Nationale ( Cabinet des manuscrits, I, 130) et auxquels le nôtre doit être ajouté.

On sait qu’entre les mains des Visconti ont passé un grand nombre de livres ayant appartenu à Pétrarque, ainsi que plusieurs originaux de ses œuvres, et que leur bibliothèque a même révélé récemment un ouvrage historique de lui entièrement inédit, le recueil de ses premières compilations biographiques ( Le De viris illustribus de Pétrarque, dans les Notices et extraits des manuscrits, t. XXXIV, i). Les volumes qui ont une telle provenance demandent donc à être pris en quelque considération pour ce qui regarde les attributions à cet écrivain. D’autre part, les seize vers qui suivent sont conformes à ses habitudes de versification, de style et de développement; on y retrouve même, aux

1. Ils sont, en etlet, je crois, aisément reconnaissables dans l’inventaire de la bibliothèque de Pavie dressé en 1426 et publié par le marquis G. d’Adda. La description qui s’y trouve permet de rattacher, en passant, trois nouveaux volumes parisiens à la célèbre collection des ducs de Milan :

502. Augustini prima pars Milleloquiorum voluminis satis grossi, coperti corio albo cum clavis munitis. Incipit « Sanctissimo patri patrum » et flnitur « carceris sommant ».

503. Augustini Milleloquiorum secunda pars, voluminis satis grossi, coperti corio albo. Incipit « Incipit secunda pars Milleloquij » et flnitur « componant in ordine flores ».

965. Liber unus in carta domini Fran. Petrarce de remedijs utriusque fortune, cum assidibus copertis corio rubeo levi frusto, cum clavetis quatuor, qui incipit « Dum res fortunasque hominum cogito » et flnitur « Ocia tranquilles, et amat sapientia sedes » .

premiers mots, le mouvement fameux de la canzone Italia mia : « Voi cui fortuna ha posto in mano », etc.

Versus cl. F. Petrarche

Vos quibus alta datur tractare négocia, patres Consilii, flrmate animos ac solvite diris Pestibus ; urentes odiorum extinguite flammas.

Nullus amicicie studium colat, iraque et ardens 5 Livor et ultrices fugiant e pectore cure,

Affectusque cadant alii, stimulosque nocentes Pellite in exilium, ne libéra corda f'atigent.

Cura sit in dubiis examine cuncta salubri Discutere in medium ; nichil auricularia prosunt 10 Judicia alterno tacite commissa susurro,

Nec decet in multas numerum distinguere partes ;

Nec vagus hinc illinc abeat consultor ; ad unum State viri, variosque animi quos quisque profundo Conceptus sub corde premit reserate sedentes.

15 Ingenio placet ista quies ; placuere Minerve Otia, tranquillas et amat sapientia sedes

Nous aurions peut-être ici le commencement d’une épître inachevée, transcrit plus tard d’après des papiers du poète et dont il serait difficile de placer la composition à une époque déterminée de sa vie, puisqu’il s’est montré continuellement préoccupé de la pacification et de l’union des esprits en Italie. Peut-être pourrait-on penser à la mission des quatre cardinaux chargés, en 1351, de réformer le gouvernement de la ville de Rome, et auxquels Pétrarque donne en prose des conseils assez semblables ( Fam . XI,

16 et 17). Il est facile, du moins, de noter, au début de la pièce, une imitation ou une réminiscence d’un passage des tragédies de Sénèque sur les vicissitudes de la fortune

1. Voici les variantes des mss. cités plus loin, p désignant le second texte de Paris, A celui de l’Ambrosienne, et M celui de la Malatestiana :

2 A M consiliis \ p et 3 A oculorum M odium 4 M tolat 5 e) A a 6-7 p om. 6 M stimolosque 7 A nec 8 p dubii 9 p producere 10 p consilia 11 p discindere 12 M illic p illuc 13 animi p) suo 14 M conceptos.

( Tlny estes , 606), morceau bien connu de Pétrarque, qui l’a intercalé dans son discours d’ambassade devant le roi Jean (Mémoires divers présentés à l’Académie des Inscriptions, deuxième série, III, 220) :

Vos quibus, rector maris atque terre Jus dédit magnum necis atque vite,

Ponite inflatos tumidosque vultus...

L’authenticité de cette pièce prête cependant à discussion. D’autres manuscrits, qui semblent tous postérieurs au manuscrit Visconti, nous ont conservé les mêmes vers avec des attributions différentes. Un recueil de l’Ambrosienne porte à la fois le nom de Pétrarque et celui d’Antonio Losclii (Sup. M. 4, f. 195 : Versus d. F. Petrarche vel quod melius credo d. Antonii de Luscis incipiunt), ce qui a donné lieu à M. Giovanni da Schio de les insérer dans les œuvres de cet humaniste (Antonii de Luschis carmina... sumptibus Io. a S chie do, Padoue, 1858, p. 68). Un autre recueil du xve siècle, qui est à Paris, contient une attribution datée à Bartolomeo Capra. (Par. lat. 8731, f. 77 : Bartliolomei delà Capra, archiepiscopi Mediolanensis, carmina que posait in Caméra Consilii Ianue, clam esset ïbi gubernator pro illmo Filipo Maria Vicecomite , duce Mediolani, 1429.) Ce curieux détail historique peut être exact, mais l’attribution au prélat milanais semble écartée par une date antérieure, que fournit un quatrième texte, transcrit sur le dernier feuillet d’un manuscrit grammatical de la Malatestiana (Zazzeri, Sui codici... clella bibl. di Cesena, Cesena, 1887, p. 450). De la souscription qu’y porte la pièce (Plut. XXIY sin. 1, f. 309 : Carmen tibi misit sœiba communis per Florentie civitatis scribam dicte comunitcitis in Tuscis anno MCCCLXXXXII die quinta mensis martii), on serait fondé à conclure qu’elle a été mise sous le nom du chancelier de Florence, Coluccio Salutati.

L’éditeur et l’historien de Salutati, M. Novati, qui a bien voulu me renseigner sur cette pièce et qui a toute qualité pour en juger, demeure fort incertain à son endroit. On a

vu plus haut pour quels motifs je serais tenté de croire que l’attribution à Pétrarque lui-même n’offre aucune invraisemblance. Son nom, du moins, mérite d’être prononcé dans ce combat bizarre où quatre auteurs se disputent la paternité de ces mauvais vers, exemple des trop fréquentes difficultés qu’offre, pour un intérêt souvent médiocre, la littérature de l'humanisme.

UN LÉGISTE DU XIVe SIÈCLE

JEAN ALLARMET, CARDINAL DE BROGNY

PAR M. L.-H. LABANDE

L’Université cl’Avignon était surtout réputée aux xive et xve siècles pour son enseignement du droit. Les jurisconsultes les plus éminents y avaient leur chaire : je ne veux rappeler ici que les noms d’Oldrade, de Barthole, de Balde, de Paul de Castro, d’Alciat, etc., qui jouirent d’une estime universelle L Comment aussi n’aurait-elle pas brillé du plus vif éclat cette Université de fondation papale 1 2, lorsque la cour apostolique la favorisait de tout son appui? La plupart des papes d’Avignon et des cardinaux de leur entourage avaient commencé par étudier et souvent par professer le droit : tels Clément Y et Jean XXII, auteurs de Décrétales; Pierre Rogier, qui, avant d’être Clément YI, écrivit sur les jubilés et autres matières ecclésiastiques; Étienne d’Albert, professeur du droit canon à Toulouse, puis pape sous le nom d’innocent YI ; Guillaume Grimoard , plus tard Urbain Y, qui avait enseigné les mêmes lois à Montpellier, Toulouse et Paris; Pierre de Rogier ou Grégoire XI, etc. 3.

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