ADMINISTRATEUR GENERAL DE LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE
Messieurs.
Rarement la Bibliothèque nationale a été éprouvée par un malheur comparable à celui qui la frappe aujourd’hui. Elle perd en Julien Havet un de ses fonctionnâmes les plus distingués, un de ceux qui lui ont rendu le plus de services, un de ceux sur lesquels elle fondait les plus grandes et les plus légitimes espérances. La carrière qu’une mort si imprévue vient de brusquement interrompre a été courte ; mais elle a été si bien remplie qu'on s'étonnera du nombre et plus encore de la valeur des travaux qui ont pu être entrepris et menés à bonne fin pendant une période aussi restreinte.
Dès sa plus tendre jeunesse. Julien Havet laissa deviner des dons naturels qui se développèrent, comme par enchantement. sous les yeux et la direction de son illustre père et dont il devait faire un si noble emploi. Déjà, sur les bancs de l’École des Chartes, par son application à s’assimiler l’enseignement de tous les professeurs et p‘ar la méthode qu’il suivit pour recueillir et mettre en ordre les matériaux de sa thèse, il avait fait preuve d'une rare aptitude aux œuvres d'érudition. Ceux qui avaient dès lors entrevu son ardeur au travail, l’étendue de sa mémoire, la clarté de ses idées, la sûreté et la finesse de sa critique, l’aménité et la fermeté de son caractère, la déhcatesse de sa conscience, savaient quel précieux concours il donnerait à l’établissement littéraire qu'il serait appelé à servir.
1. Discours prononcé au cimetière Montmartre, le 21 août 1893. sur la tombe de Julien Havet.
DISCOURS DE M. L. DELISLE
avec un soin, une compétence, une modestie et un tact que jamais ses camarades ne sauront assez reconnaître. Il rendait des services analogues au Comité des Travaux historiques, dont il était membre depuis le commencement de Tannée 1892, et à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , dont il faisait connaître les travaux en préparant le compte rendu officiel des séances et en publiant chaque semaine, dans la Revue critique , des analyses aussi exactes que précises qui étaient fort goûtées, surtout à l’étranger.
Tous ces travaux, fruits de mûres réflexions, s’exécutaient sans précipitation et sans bruit, aux applaudissements discrets d’un petit nombre de connaisseurs dont les suffrages étaient la meilleure récompense de Julien Havet. Son courage était soutenu par la conscience du devoir rempli et par la certitude que son dévouement contribuait dans une large mesure à procurer au public les ressources qu’on croit pouvoir trouver à la Bibliothèque nationale. Il ne se faisait pas illusion. Pleine justice lui a toujours été rendue et par ses chefs, et par ses collègues, et par ses subordonnés, et par les habitués de la salle de travail. Que de fois n’a-t-il pas imaginé d'ingénieux expédients pour faire face à des difficultés imprévues et pour atténuer les inconvénients de lacunes que nous avons à déplorer dans notre personnel comme dans nos collections !
Si nous avons eu tant à nous louer de sa collaboration pendant les années de sa jeunesse, que ne devions-nous pas en espérer pour le temps, en apparence prochain, où le gouvernement, guidé par la voix publique, l’aurait appelé à présider aux destinées du grand établissement auquel il avait voué sa vie et dans lequel son trop court passage au Département des imprimés laissera une trace ineffaçable!
Ce sont là, hélas! de vains regrets. Mais il fallait les exprimer dans cette triste cérémonie, encore plus par amour de la vérité et par esprit de justice que par désir de montrer combien la Bibliothèque nationale s’associe à la douleur d’une femme si digne d’un tel époux et à celle d'un frère si cruellement atteint dans ses affections. Nul ne serait assez téméraire pour essayer de consoler de pareilles afflic-
DISCOURS DE M. L. DELISLE
lions. Mais il importait de rendre, sans plus tarder, un hommage public au fonctionnaire qui a servi la Bibliothèque nationale avec tant de dévouement, au savant dont les travaux ont fait honneur au pays et seront toujours cités comme des modèles, à l’homme dont la mémoire restera chère à tous ceux qui ont eu l’avantage de pouvoir apprécier les incomparables qualités de son intelligence et de son cœur.
A JULIEN HAYET
Sur les tombes trop vite ouvertes L'amitié jette à pleines mains Fleurs nouvelles et palmes vertes, Symbole des regrets humains.
Mais promptement étiolées,
Ces fleurs ne parfument qu’un jour Les solitudes désolées Où seul veille encore l’amour.
Nous t’offrons ici, jeune maître,
Solide et délicat esprit,
Des /leurs plus durables peut-être Et que nul hiver ne flétrit.
Mais ce n'est pas là leur seul charme, Et sur plus d’un de ces feuillets Je vois la trace d'une larme :
Reçois-en l'hommage, et lis-les.
Léon Gautier.