D’UN PRIEUR CLUNISIEN EN ALSACE EN
PAR LE P. A. INGOLD 1
Fondé vers la fin du xr siècle parmi certain Petrus eremita qu’aucuns croient avoir été le célèbre prédicateur de la première croisade, le prieuré de Saint-Nicolas-des-Bois eut, dans la suite des temps, diverses fortunes dont nous n’avons pas à faire ici l'histoire 2. Situé au pied du Ballon d’Alsace, à la limite des deux langues qui est aussi la ligne de partage des eaux, et, depuis 1870, est redevenue la frontière entre la France et l'Allemagne, cette petite seigneurie ecclésiastique était régie par des coutumes particulières. Ces coutumes se rapprochent, il est vrai, de celles des seigneuries voisines, du Val de Rosemont, par exemple; mais les textes de ces
1. C'est l'Oratorien faussaire Jérôme Vignier, dont Julien Havet signala au monde savant les singulières découvertes, qui m’a mis en rapport avec notre regretté confrère et ami. J’eus la bonne fortune de lui signaler ce que, dès 1856, le professeur Koch, de Bâle, pensait des documents de J. Vignier, et aussi en quelle petite estime les confrères de ce dernier tenaient, déjà de son vivant, sa véracité. (Cf. Bulletin critique, t. VII, p. 359 et 477.) Depuis ce jour j’eus, avec Julien Havet, des relations que sa douce courtoisie et son inaltérable affabilité me rendaient extrêmement précieuses et qui m’autorisent, à déposer sur sa tombe un souvenir du pays d’Alsace dont il a contribué à dégager les origines, obscurcies par les supercheries de Jérôme Vignier. — Colmar, 1er février 1894.
2. Cf. mes Prieurés clunisiens en Alsace, page 24. — Depuis que cette brochure a été imprimée (1893), j’ai retrouvé deux noms de prieurs : Adam Fabry avant 1580, et Ion. Frédéric Maller, 1610 (Archives de la Haute- Alsace).
P. A. INGOLD. — UN PRIEUR CLUNISIEN
curieuses législations sont assez rares h Les amis de la science juridique et de l’histoire locale nous sauront donc gré de reproduire, en l’accompagnant de quelques notes, un de ces intéressants monuments du vieux droit alsacien1 2 3 .
I. — Le lendemain de la teste de S. Pierre et de S. Paul, l’on tiendra une assemblée generalle des sujets et colongers du prieuré de S. Nicolas faisant résidence en quelque lieu que ce soit, ou tous se trouveront chacun sous peine de 4 blapperts a, et la ils déclareront tout ce qui s’est passé pendant le cours de l’année contre les droits et interets dudit prieuré.
II. — Après que le maire de S. Nicolas aura convoqué l’assemblée, et en aura fait l’ouverture, c’est au Baillif ou Prévost de Rougemont 4 d’y présider ainsy que de raison selon les coutumes pour connoistre divers des faits auxquels le prieuré ne prend point d’interest particulier. Et a la fin il dira a haute voix : Vous sujets et colongers de S. Nicolas, en qualité de protecteur du prieuré, je vous commande par vostre serment et part du Paradis, de ne
1. Il n’y a, je crois, d’imprimé pour l’Alsace, que les Droys de Belfort , 1472 (Revue d’Alsace, II, 154); les Coutumes d’Orbey, du Val de Rosemont, de Ferrette, p. p. Bonvalot. Cf. aussi les Weisthumer d’Alsace de Stoffel; les ouvrages de Hanauer et le récent article de Ch. Nerlinger sur la Seigneurie d’Ortemberg ( Annales de l’Est , 1er janvier 1894).
2. Le texte original de ce document n’a pas été retrouvé. Je le publie d’après une traduction faite en 1666 par « M. Courtat, prévôt de Belfort » et conservée aux Archives de la Haute-Alsace (Jésuites d’Ensisheim, carton 3). Au même dépôt se trouve : 1° une deuxième copie, incomplète, mais dont j’ai tiré quelques renseignements; 2° divers extraits vidimés qui datent notre document de 1448; 3° une autre rédaction des droits de 1461... etc.
3 . Le blappert, au tarif de 1435, qui est à peu près la date de notre document, valait environ 0,20 centimes. (Hanauer, Études économiques sur l’Alsace, t. I, p. 245.)
4. La seigneurie de Rougemont, assez importante à cette époque, avait passé des comtes de Ferrette à la maison d’Autriche. En 1408, devenue le douaire d’Agnès, veuve de Jean de Habsbourg-Laufenberg, elle arriva aux comtes de Soultz par le mariage d’Ursule, fille d’Agnès, avec Rodolphe de Soultz. Ces nouveaux seigneurs en jouirent paisiblement jusqu’au xvue siècle. Cf. VUrparbuch des Landes zuElsass de 1394 (Arch. de la Haute-Alsace, Régence d’Ensisheim, E, 84).
point souffrir qu’il soit fait aucun tort au S. Prieur ny au prieuré. Après quoy il rendra le baston 1 au maire de S. Nicolas et ensuite on lira les droits du prieuré, et on jugera 2 de ce en quoy on y aura contrevenu.
III. — Celuy qui se trouvera coupable, soit pour s’estre mal comporté pendant l’année , pour avoir fait ou omis quelque chose au préjudice du Prieur, sera condamné a l’amende, ou de 10, ou de 5 ou 30 s. 3, ainsy que le cas le requerera. Et des amendes de 10 le seigneur de Rougemont en aura les deux tiers. Le reste sera pour le Prieur de S. Nicolas qui aura aussy luy seul les amendes de 30 s., mais les amendes de 5 se partageront egalement entre lesdits Seigneur de Rougemont et Prieur de S. Nicolas. Que s’il arrivait a ce jour qu’il y eust jusques a trois amendes de 10, lesdits Seigneur et Prieur en donneront une a boire aux sujets et colongers assemblés y joignant encor les 4 blapperts cy dessus mentionnez.
IV. — S’il survient quelque different touchant les droits, fonds, rentes, dismes et autres revenus du Prieuré, on en jugera dans ladite assemblée et le Prieur ou sa partie ne pourront avant quinzaine appeler de la sentence au conseil d’Ensisheim 4. Les arrêts qui se rendent dans cette justice auront la force et la rigueur des autres s.
Y. — A la veille de S. Pierre et de S. Paul qui est jour
1. Sur le bâton insigne du justicier, cl', le Traité des fiefs de notre trop célèbre Gœtzmann.
2. « La justice particulière du prieuré de Saint-Nicolas était composée de sept personnes notables, outre le maire qui y présidait. » Archives de la Haute- Alsace, Jés. d’Ensisheim, carton 3.