Gloria conf
6. Cet article était imprimé lorsqu’il a paru dans les Analecla Bollandiana (t. XIII, fascicule 1) un mémoire intitulé La plus ancienne Vie de S. Austremoine. L'auteur a comparé les divers textes de la vie de S. Austremoine avec un soin minutieux ; il conclut, d’ailleurs, d’une façon tout à fait conforme à la mienne.
LA FALSIFICATION
DES VIES DE SAINTS BURGONDES
PAR M. LE Dp BRUNO KRÙSCH
La valeur des sources historiques dépend de l’époque de leur rédaction et pour la critique des sources se pose comme première question l’âge des documents. Dans le domaine de l’hagiographie, la réponse à cette question est rendue plus difficile par l’anonymat habituel des écrits et par la rareté des indications qu’ils renferment sur l’époque de l’auteur et sur sa condition personnelle. Les Vies de la période tmrgonde et mérovingienne ont par occasion ces indications extérieures et les chercheurs s’en sont avidement emparés et les ont mises à profit pour la critique. Le plus souvent on rencontre des mentions de rapports avec le saint ou avec des personnes de son entourage ; jusqu’ici l’on a régulièrement conclu de ces passages à la contemporanéité des biographes et on a résolu ainsi la difficile question d’âge, en se dispensant de toute autre réflexion. C’est pourtant là une conclusion illogique. Ces témoignages prouvent simplement que les biographes veulent passer pour contemporains. Qu’ils le soient en réalité, c’est ce qui ne peut être établi que d’après des critériums internes par une longue étude historique et philologique. Il va paraître téméraire de suspecter la véracité d’auteurs dont la piété éclate à chaque ligne ; cependant mes études m’ont de plus en plus convaincu que derrière cette piété se cache souvent le men-
BRUNO KRUSCH.
LA FALSIFICATION
songe et que les deux biographes postérieurs de saint Jean de Reomaiis ne sont pas les seuls à avoir donné des renseignements mensongers sur leur contemporanéité. C’est ce que je veux aussi montrer pour les saints de la période burgonde. Les textes historiques qui seront étudiés plus loin se donnent tous pour contemporains; mais ils sont carolingiens et n’ont pu avoir que des sources écrites, car la tradition orale n’existe pas pour un espace de trois siècles. En fait, leurs auteurs n’ont utilisé que les matériaux subsistant aujourd’hui encore et sur ce fondement ils ont bâti des fables qui peuvent avoir tout juste autant de prétention à la vérité qu’un drame historique. Mais ils s’en distinguent par l’absence de toute tendance littéraire ; leur but n’est que de tromper, et c’est pour cela que leurs auteurs se prétendent témoins oculaires. Ils veulent tromper, falsifier l’histoire en l’honneur des saints, et tous ont atteint leur but. Toutes ces vies de saints ont été utilisées par les historiens les plus estimés des temps modernes comme des sources antiques et authentiques, et, si quelqu’une a soulevé un soupçon, l’on ne s’en est point laissé impressionner.
Les descriptions occidentales du monachisme de l’Orient, notamment les écrits de Cassien, peuvent bien avoir excité dans la Gaule du vc siècle de pieux personnages à fuir les habitations des hommes, à se retirer dans des contrées écartées, à demander leur nourriture aux racines et à retourner à un état primitif. C’est ainsi que naquirent dans le Jura les cloîtres de Condatisco (Saint-Claude), Saint-Lupicin et Romainmotier; leurs fondateurs étaient deux frères Lupicin et Romain. Ils rencontrèrent beaucoup de compagnons ; et c’est ainsi que sur une montagne isolée se développèrent avec une étonnante rapidité des sanctuaires fréquentés, où prenaient gîte, au temps de Sidoine, les hauts fonctionnaires de passage dans l’endroit. Le cloître principal prit un nouvel essor au début du vic siècle sous l’abbé Eugendus, dont l’école est célèbre. C’est avec Lupicin et Romain que Grégoire de Tours commence son ouvrage sur la vie des Pères: en outre, un inconnu a laissé des biographies des
DES VIES DE SAINTS RURGONDES
trois abbés Il y a été poussé, dit-il, par deux de ses confrères du monastère d’Acaunum, ses amis Jean et Armentarius. Il se vante d’avoir connu Eugendus, se réfère assez souvent à ses propres expressions et prétend s’être trouvé à son lit de mort. On l’a donc pris pour un contemporain et on l’a mis au début du vic siècle Mais déjà Quesnel avait soupçonné en lui un faussaire 1 2 3 4 5, et bien que toutes ses raisons ne soient pas décisives, l’une du moins est écrasante pour le biographe. Il appelle le célèbre évêque de Besançon, Célidonius « supradictae metropolis patriarcha » ; et pourtant cette ville n’était point métropole à l’époque mérovingienne \ le titre patriarcal était alors donné tout au plus à l’évêque de Lyon :i. Quesnel, qui tenait ce passage pour interpolé, accordait d’ailleurs peu de confiance au reste de l’ouvrage. Le biographe raconte sur les deux fondateurs à peu près les mêmes histoires que Grégoire, mais dans les détails il s’en éloigne avec une sorte de souci scrupuleux. Chez lui. Romain est l’ainé des deux frères, il est le premier à se rendre dans la montagne et Lupicin est célibataire, tandis que chez Grégoire celui-ci est l’aîné et marié; chez lui, Romain guérit deux lépreux ; chez Grégoire, il en guérit neuf; tandis que Grégoire donne comme motif d’une audience obtenue par Lupicin du roi Burgonde Chilpéricla misère des moines, chez le biographe il s’agit de libérer de pauvres gens du joug de la servitude. S’il en vient à parler de l’époque de la transmission du pouvoir des Romains aux Burgondes, et s’il fait la description de la division entre les partisans de l’ancien et du nouvel ordre de choses, il traite de questions du plus
1. Acta Sanctorum Bail., Vita Eugendi, jan. I, 50; Vita Romani, febr. III, 740; Vita Lupicini, mart. III, 263.
2. Pai“ exemple, Rettberg, Kirchengeschichte, I, 96; Binding, Geschichte des Burgundisch-Rom. Konigreichs, p. 65 ; Stôber, Zur Kritik der V. S. Johannis Reom., p. 14; et moi-même, Script, rerum Meroving ., I, 663.
3. Dissertatio V seu apologia pro S. Hilario Arelatensi, dans son édition des œuvres de Léon Ier le Grand, réimprimée par les Ballerini, Leonis Opp., II , 754. Ces derniers sont d’un avis opposé, mais Henschen le suit, AA. SS., mai VII, 596. On peut passer sous silence l’opinion de Jahn, Geschichte der Burgundionen, I, 522, qui regarde ces écrits comme une falsification du xvie siècle.