‹ Mélanges Julien HavetChapitre 508 sur 567 · PAR M. A. GIR Y · texte numérisé non relu

PAR M. A. GIR Y

On sait comment les archives de l’abbaye de Saint-Denis ont été vengées par l’illustre fondateur de la science diplomatique des injustes attaques dont elles avaient été l’objet au xviie siècle. Depuis les travaux de Mabillon, il est devenu hors de doute que la plupart des documents anciens provenant de ces archives sont d’une authenticité certaine, et c’est légitimement que les anciens diplômes dionysiens ont pu être employés à établir les fondements de la critique. Il n’en faudrait pas conclure toutefois, que, pendant le haut moyen âge, les religieux de Saint-Denis aient eu plus de scrupules à l’égard de leurs anciens titres que les moines des autres abbayes ; au risque de discréditer les diplômes les plus authentiques de leur chartrier, il leur est arrivé de fabriquer ou de remanier à l’occasion bon nombre de documents. Quelques-unes de ces falsifications ont été depuis longtemps signalées, d’autres ont pu se sauver jusqu’ici parce que, grâce aux excellents modèles que leur fournissaient les archives de l’abbaye, les faussaires ont réussi à donner à certaines de leurs productions assez bonne apparence pour mettre la critique en défaut.

A. GIR Y

LA DONATION DE RUEIL

Julien Havet avait abordé l’examen de la série des diplômes mérovingiens provenant de Saint-Denis 1 ; occupé depuis plusieurs années à préparer un recueil des actes des souverains de la France compris entre les années 840 et 987, j’ai eu l’occasion d’examiner la série des actes carolingiens de la même abbaye et d’y relever plusieurs exemples de falsifications. C’est l’une d’elles que je me propose de mettre ici en lumière.

Parmi les libéralités nombreuses qu’elle devait à Charlesle-Chauve, l’abbaye de Saint-Denis paraît avoir toujours attaché un prix particulier à la donation du domaine de Rueil et de droits sur la partie du cours de la Seine comprise entre le bas-Meudon et le Pecq. Cette concession, faite dans des conditions particulières de solennité, avait paru assez importante pour être mentionnée dans une épitaphe gravée sur le tombeau de ce prince, probablement sous l’abbatiat de Suger, et dont voici le dernier des trois distiques qui la composaient :

Multis ablatis nobis fuit hic reparator,

Sequanii fluvii Ruoliique dator 2.

Le diplôme de concession, allégué par plusieurs écrivains, a été publié successivement par les deux historiens de l’abbaye, Doublet et Félibien, et reproduit d’après eux par les auteurs du Gallia ohristiana et l’éditeur du tome VIII du Recueil des historiens de la France. Le titre original, provenant du chartrier de Saint-Denis, s’est conservé aux Archives nationales ; mais si l’on y veut recourir, on trouve sous la même cote (K 14, n° 9), non pas un seul mais deux originaux ou soi-disant tels, et, si on en compare la teneur, on ne tarde pas à constater qu’ils diffèrent entre eux en quelques points essentiels. Doublet, Félibien, les auteurs du Gallia , dom Bouquet ont publié l’un ; J. Tardif a donné la préférence à l’autre, mais aucun de ces éditeurs n’a pris

1 . Questions mérovingiennes, V. Les origines de Saint-Denis dans Biblioth de l’École des Charles, t. LI, 1890.

î. Félibien, Histoire de l’abbaye de Saint-Denis , p. 554.

A L ABBAYE DE SAINT-DENIS

soin d’avertir qu’il existait deux textes et que ces textes constituaient deux rédactions différentes. Pour apprécier leur valeur respective il convient tout d’abord d’analyser, de décrire et de discuter soigneusement chacun d’eux. Je commencerai par celui qui n’a été publié que par J. Tardif.

Par ce diplôme 1 le roi Charles-le-Chauve concède aux religieux de Saint-Denis le village de Rueil qui faisait partie de son domaine, avec ses dépendances, à l’exception de deux propriétés ainsi désignées : mansus Bobleni cum parceriis suis et mansellus Ermenrici et lacuna. Cette donation est faite aux charges et conditions suivantes : 1° Les religieux devront entretenir perpétuellement sept lampes devant l’autel de la Trinité, derrière lequel le monarque avait désigné le lieu de sa sépulture, l’une pour son père l’empereur Louis, la seconde pour sa mère l’impératrice Judith, la troisième pour lui-même, la quatrième pour sa première femme la reine Ermentrude, la cinquième p ouison épouse actuelle la reine Ricliilde, la sixième pour ses enfants vivants ou morts, la septième enfin pour Boson et Guy, ainsi que pour ses autres familiers qu’avait rapprochés de lui leur fidélité. Dans le cas où, pour la punition de ses péchés, les invasions normandes empêcheraient l’entretien de ce luminaire, il stipule que ces lampes devront brûler devant le corps de saint Denis partout où il serait transporté ; — 2° quinze lampes, divisées en trois groupes, devront éclairer le réfectoire quand il en sera besoin ; — 3° à titre de commémoration du roi, conimémoration qui ne devra pas se confondre avec les fondations antérieures-, un repas, dont la dépense sera imputée sur les revenus de Rueil, devra être servi chaque mois aux religieux, avec spécification que ce repas ne devra point avoir lieu les jours de fête ni se substituer à d’autres fondations analo-

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