I. [Cf. art. du Journal des Savants, p
Le choix des mots à admettre dans le Dictionnaire gênerai était déjà un problème difficile à résoudre. Pour le passé, les auteurs (sans le dire expressément) semblent avoir pris un parti qu'on ne peut qu'approuver étant donné le titre de leur ouvrage, qui comprend « la langue française depuis le commencement du xviie siècle jusqu'à nos jours ». Ils ont recueilli dans les vieux livres beaucoup de mots qui ont disparu de l'usage et qu'avaient négligés les lexicographes modernes, même Littré ^. Citons dans le premier fascicule abeillage, abeiller, ahet (Xicot), abougnr, ahroutir, acerttner (Chapelain), affaiter (Trévoux), affranchement (Malherbe), etc. On remarquera surtout un grand nombre de termes techniques, les uns encore usités, les autres remplacés ou perdus, qui ont été relevés dans des lexiques spéciaux ou des manuels et qui montrent la richesse de formation de la langue. 11 est clair d'ailleurs que cette catégorie, malgré le concours que plusieurs érudits ont apporté aux
a. LV féminin, d'après eux, se prononce en vers dans beaucoup de cas où il ne se prononce pas en prose. Le fait est discutable ; en tout cas les auteurs, contrairement à leur habitude, vont parfois, pour la prose, trop loin dans la suppression ; ainsi je ne puis admettre quaheurteDi nt se prononce aheiiit'inan ; le groupe rtin n'est pas toléré en français.
b. Le Dict.orên. marque d'un astérisque les mots qu'il enregistre et qui ne sont pas dans l'Acidémie ; on rendrait un vrai service aux lecteurs en marquant d'un signe particulier ceux qui ne sont pas non plus dans Littré.
mettait, d'après la préface, d'être plus riche qu'elle ne l'est en effet. Darmesteter était plus disposé qu'Hatzfeld à étendre libé-
auteurs, peut encore être notablement augmentée : le Dictionnaire ofïrQun cadre ouvert où chacun pourra insérer ses trouvailles. Je recommanderais surtout à ce point de vue la littérature familière et burlesque du xvii'^ siècle, encore à peine explorée par les lexicographes : les Mazarinades, par exemple, et les innombrables productions des imitateurs de Scarron n'offrent guère qu'un intérêt lexicographique, mais cet intérêt v est très grand, moins cependant pour les mots mêmes que pour les acceptions détournées et les locutions populaires.
La question du choix des vocables est bien plus difficile pour la langue contemporaine, parce qu'elle implique des décisions de sentiment ou de principe. Les auteurs, dans leur introduction, ont exposé les idées qui les ont guidés : elles manquent un peu de précision, et, à vrai dire, il ne saurait en être autrement. Le point de vue qui est et devait être celui de l'Académie ne pouvait être absolument le leur : ils n'ont pas prétendu donner une liste restrictive des mots du bon usage; ils faisaient œuvre de science et non d'art ou d'éducation. Mais leur critérium est assez malaisé à déterminer. Il se résume en ceci qu'ils ont voulu ne donner que les mots de la langue commune : « Les néolûgismes que chaque jour voit naître ne pénètrent pas tous dans la circulation. Comme toute langue vivante, le français peut créer et crée sans cesse des termes nouveaux, qui répondent à des besoins généraux ou à des besoins individuels. Les premiers entrent naturellement dans la langue ; des seconds elle ne garde que ceux qui l'enrichissent de quelque heureuse création. » De même : « Nous n'avions pas à faire entrer dans le Dictionnaire tous les termes employés encore aujourd'hui dans les divers patois sortis du latin populaire des Gaules et conservés sur tel ou tel point du territoire. Nous avons admis seulement ceux dont l'usage était resté commun à toute une région, de la France. Dans les oeuvres des auteurs contemporains qui, à l'exemple de ceux du xvF siècle, accordent une large place aux termes dialectaux, nous n'avons recueilli que les mots qui tendent à pénétrer dans l'usage. Nous ne devions pas oublier que nous composions un dictionnaire de la langue commune. Nous n'avons donc fait exception en faveur d'un terme purement local que lorsqu'il éclairait d'un jour nouveau tel ou tel mot de la langue usuelle. » Et enfin : « En ce qui concerne les termes scientifiques créés par les savants pour désigner les faits et les inventions dont le répertoire va augmentant chaque jour, ou les usages et les institutions des temps antérieurs, nous avons écarté, comme des créations stériles, ceux qui ne sont pour ainsi dire pas sortis des livres de leurs auteurs; nous avons admis ceux qui, répondant à un besoin ancien ou nouveau de la pensée, sont entrés ou tendent à entrer dans l'usage général. » Tout cela est fort bien ; mais qui
ralcment la liste des mots enregistrés : quand il eut disparu, Hatzfeld rava beaucoup de mots, que M. Thomas essaya sou-
décidera ce qui est « commun, général, usuel, heureux » ? Évidemment le sentiment du lexicographe, son information, surtout ses habitudes. Tel mot que nous entendons ou lisons pour la première fois nous semble étrange, « barbare », mal formé ; pour d'autres il répond à un besoin : il se répand peu à peu par les conversations, les journaux, les livres, le théâtre, et ceux qu'il avait d'abord choqués se trouvent, quelque temps après, l'employer eux-mêmes couramment ; la génération suivante l'apprend avec les autres mots de la langue et ne se rend même plus compte de sa nouveauté. Faut-il donc demander à un Dictionnaire i^éncral d'enregistrer toutes les créations mort-nées, tirées du grec par une maladroite violence ou du français par une dérivation machinale, ou encore empruntées aux langues étrangères, qui surgissent à chaque instant dans la langue de la conversation, du journalisme ou du théâtre? On fera sans doute plus tard, quand la période où nous vivons sera close â son tour, un inventaire complet au moins de tous ceux de ces mots qui sont arrivés à l'honneur, aujourd'hui singulièrement prodigué, de l'impression; mais on ne pouvait l'attendre du Dictionnaire actuel. On ne peut qu'accepter le point de vue des auteurs, quitte à leur suggérer parfois l'addition de mots qui semblent à celui qui les propose être entrés dans l'usage commun (je ne dis pas dans le bon usage) aussi bien que d'autres qu'ils ont admis. L'argot des journalistes est tellement compris de tous que je n'aurais pas laissé de côté l'expression caractéristique de « matière ahonnable », courante dans tous les bureaux de publications périodiques. Vabricotine est une liqueur qu'on demande assez souvent dans les débits de rafraîchissements pour qu'elle puisse avoir sa place dans le répertoire des mots usuels. Le mot absentéisme, créé en Angleterre à propos de l'L'lande, a depuis longtemps passé dans la langue politique, où il a même pris de nouvelles nuances de signification : Tocqueville et d'autres écrivains de mérite l'emploient souvent, et, précisément parce qu'il est obscur et mal fait, il était utile de le définir. De même, il n'est pas d'écrit philosophique, dans ces dernières années, qui ne parle de V agnosticisme et des agnostiques, et c'est bien là un mot qui répond à un besoin nouveau de la pensée. Pourquoi, dans un autre ordre d'idées, avoir écarté le mot agitable, qui d'une part est dans Montaigne, et d'autre part est utile et s'emploie encore assez fréquemment ? Ces petits suppléments se sont présentés à moi, sans que je les cherchasse, à une simple lecture du premier fascicule ; d'autres s'off"riront certainement à d'autres lecteurs : il sera bon, en se limitant toujours au point de vue exposé dans l'Introduction, de les réunir dans un appendice.
La variété même des procédés appliqués au passé et au présent montre qu'il y a dans le Dictionnaire général deux dictionnaires distincts, qui sont
vent en vain de défendre. Au rebours de ce que nous avons constaté pour le dictionnaire de Littré, le vocabulaire, dans le Dictionnaire général, devient de plus en plus « choisi » à mesure
juxtaposés plutôt que fondus : un dictionnaire de la langue écrite des xvii^ et xviiie siècles, où en principe rien ne doit être rejeté de ce qui a été admis jusqu'à la Révolution au moins dans les ouvrages imprimés, et un dictionnaire de l'usage contemporain, qui repose sur un choix plus ou moins arbitraire. Cette dualité, qui ne laisse pas que de faire quelque tort à la parfaite clarté du plan, était imposée aux auteurs, qu'ils en eussent ou non conscience, par la contradiction qui règne, en ïah de langage, entre notre théorie littéraire classique et notre pratique. Nous croyons écrire, sinon parler la langue des grands auteurs du xviie siècle, et nous nous figurons que cette langue a apparu un beau jour, avec Malherbe suivant les uns, avec le Cid ou les Provinciales suivant les autres, toute formée et désormais immuable; dès lors, dit-on, la langue a été fixée. De là cette date du xviie siècle à laquelle MM. Hatzfeld et Darmesteter, tout comme Littré, ont fait commencer pour les mots le droit de figurer dans leur répertoire. En réalité, un grillage qu'on met dans un fleuve n'interrompt pas le courant : on n'a là qu'une limitation toute extérieure et factice. Mais si l'on établit, de quelque façon que ce soit, un terminus a qiio sans établir de terminus ad quem, on se trouve en présence d'insurmontables difficultés. Depuis un siècle, qu'on le sache ou non, la langue a été profondément révolutionnée, surtout dans son lexique. Une production littéraire centuplée, le journalisme pénétrant jusque dans les masses les plus profondes, les idées nouvelles en politique et en science, les écoles littéraires qui se sont succédé, les influences de l'étranger, la diff"usion même du français littéraire sur toute l'étendue du territoire, tout a précipité dans ce courant, jusque-là assez homogène, des éléments nouveaux par torrents, et a fait remonter à la surface ce qui dormait dans les fonds : notre Seine calme et claire est devenue une sorte d'Orénoque troublée, tumultueuse et fangeuse, pleine de remous et de tourbillons, saturée de produits chimiques et de détritus de toute espèce, et surtout éminemment instable dans la composition de ses eaux. Il serait curieux d'entreprendre, sans aucune idée préconçue, un dictionnaire complet du français écrit et parlé à la fin du xix^ siècle; mais ce serait une œuvre très difl'érente de celle qu'ont voulu composer les auteurs du Dictionnaire gém'ral. Ils ont prétendu nous donner le relevé des mots employés dans la langue courante des Parisiens cultivés de la fin du xix^ siècle ; seulement ils l'ont fondu avec un relevé aussi complet que possible des mots employés dans la langue écrite jusqu'à la fin du xviue siècle. La réunion dans une même œuvre de ces deux recueils différents : lexique de la langue classique, lexique du français contemporain, trahit encore chez nos auteurs une sorte de préoccupation
qu'on approche de la fin : les proportions originairement adoptées menaçaient d'être notablement dépassées, et l'éditeur insistait pour qu'elles le fussent le moins possible, si bien que les
pédagogique. Cette préoccupation est d'ailleurs fort naturelle et répond parfaitement aux idées reçues et au besoin des lecteurs. De toutes les parties de la science, la connaissance du langage que nous parlons est celle où la conception historique a jusqu'ici le moins pénétré. Nous considérons encore instinctivement, même quand la réflexion nous a ouvert d'autres vues, la grammaire comme Tart de parler et d'écrire correctement, et un dictionnaire comme un inventaire des mots dont il est permis de se servir. On commence à ne plus voir dans l'histoire une leçon de morale, mais on cherche toujours dans les livres consacrés à la langue des enseignements sur la meilleure manière de s'exprimer. Les auteurs du Dictionnaire, quoique ayant pour leur compte dépassé ce point de vue pratique, mais quelque peu puéril, y ont dans une certaine mesure assujetti le plan de leur œuvre. Un détail qui le montre clairement est cette indication de néologisme qu'ils appliquent à une foule de mots. Ce terme à lui seul implique qu'il y a une langue fixée, et contient, au moins pour la plupart des lecteurs, une nuance de méfiance et de désapprobation attachée au mot. Cependant il n'a pas de sens net. Chaque mot a été un néologisme au moment où il est apparu, et puisque les auteurs ont marqué, quand ils l'ont pu, la date de l'apparition de chaque mot, cette date, s'ils l'avaient donnée plus souvent pour le xixe siècle,. aurait suffi à montrer quels mots étaient récents, et on n'aurait pas eu l'air de répartir tous les vocables en deux groupes, les bons vieux mots et les parvenus, entrés dans le dictionnaire à la suite de la Révolution. C'est une tout autre distinction qui sépare en réalité les mots français, celle des mots héréditaires avec leurs dérivés, et celle des mots empruntés. Mais quelle différence y a-t-il entre aberration, qui, étant attesté en 1737, n'est pas un néologisme, et ahlactation, qui en est un parce qu'il n'a pas été relevé avant le xix^ siècle? Et, d'autre part, comment un mot aussi français, aussi bien formé (\\iaccot, substantif verbal d'accoter, est-il traité de néologisme ? Il est vrai qu'abat, aboi, about, etc., formés exactement de même <ï abattre, aboyer, abouter. sont attestés au moyen âge, tandis qu'accot ne l'est que de nos jours; mais il n'y a là aucune différence essentielle, et l'on découvrirait accot dans un texte ancien que cela n'aurait rien de surprenant et surtout ne changerait rien à la nature du mot. Donc, sans cette séparation arbitraire, ce qui nous aurait parfaitement suffi, c'est d'une part l'indication (que les auteurs nous ont fort exactement donnée) des mots héréditaires et des mots empruntés, d'autre part la constatation aussi fréquente et aussi sûre que possible de la plus ancienne apparition de chaque mot.]
dernières lettres se virent assez sensiblement élaguées. Néanmoins, on trouve dans le Dictionnaire général un nombre encore considérable de mots qui ne figuraient dans aucun dictionnaire antérieur; on doit surtout être reconnaissant aux auteurs de ceux qu'ils ont relevés dans des livres du xvii^ et du xvin^ siècle non dépouillés par leurs prédécesseurs'. Les exemples ne sont pas, comme chez Littré, destinés à l'agrément du lecteur autant qu'à Téclaircissement du sens des mots : ils ont exclusivement ce dernier objet. Ils ont été dtmandés aux classiques, d'après le plan primitif d'Hatzfeld, surtout pour attester des sens ou des emplois particuliers, difficiles, ou tombés en désuétude, et en même temps pour servir à la plus complète intelligence des classiques eux-mêmes. La majorité de ces exemples a été prise dans Littré et il ne pouvait en être autrement ; mais il en est beaucoup qui proviennent de dépouillemens personnels; d'autres sont dus aux lexiques qu'on a joints, depuis trente ans, aux éditions de nos grands écrivains. Une autre série d'exemples, et la plus intéressante au point de vue historique, est celle où ils sont cités, soit ci VÉtyuwIogie, soit dans l'article même, pour attester la plus ancienne apparition des mots étrangers au fonds héréditaire de la langue. Cette série extrêmement précieuse doit faire l'objet de l'attention de tous les amis studieux de notre langue : il y a naturellement beaucoup à faire pour la compléter ; mais il est très heureux que le Dictionnaire général ait donné, là comme ailleurs, une base aux recherches ^
Il me reste à dire un mot du Traité de la formation de la langue française. Darmesteter, quand il mourut, n'en avait rédigé qu'une partie; pour une autre, il avait réuni des notes;
1 . Comme les sens, les mots en eux-mêmes ont été soumis à une attentive revision : des fautes d'impression, transmises de dictionnaire en dictionnaire, avaient introduit dans notre vocabulaire un certain nombre de mots qui n'ont jamais existé. Les auteurs du Dictionnaire général ont fait là un travail d'épuration très utile et très méritoire.
2. Il faut rappeler ici que beaucoup des exemples inconnus à Littré et à Godefrov, surtout pour le xvF siècle, ont été libéralement fournis aux auteurs du Dictionnaire gênerai par M. A. Delboulle, ancien professeur au lycée du Havre, qui réunit depuis trente ans un grand recueil de Matériaux peur servir à Vhistorique du français.
pour une autre enfin, il n'avait pas commencé le travail. M. Thomas, qui devait l'achever, ne put s'en occuper avec assez de suite pendant la revision du dictionnaire : il demanda de le suppléer à M. Léopold Sudre, professeur au collège Stanislas, philologue déjà éprouvé, qui avait revu la Graniiiiaire hisloriqiie de Darmesteter et connaissait parfaitement sa méthode. M. Thomas ne s'est réservé que quelques chapitres d'un caractère plus spécialement lexicographique.
Ce n'est pas une tâche aisée qu'avait acceptée M. Sudre. On a vu que, d'après le plan des auteurs, chaque mot est accompagné, dans la partie étymologique de l'article, d'une série de chiffres renvoyant aux paragraphes du Traité, où doivent être expliqués l'évolution phonétique du mot, son mode de formation et quelques autres particularités. Pour que ce plan excellent fût parfaitement exécuté, il aurait fallu que le Traité fut fait quand le Dictionnaire aurait été terminé en manuscrit, et que le Dictionnaire ne commençât à s'imprimer qu'une fois le Traité achevé, au moins dans les deux parties auxquelles se réfèrent les renvois, le « Matériel des mots » et 1' « Histoire de la prononciation ». Mais, — et cela se comprend facilement, — Darmesteter n'avait pas procédé ainsi. Il avait tracé les grandes lignes de ces deux parties du Traité, et, par un travail considérable, en avait numéroté tous les paragraphes, mais très souvent sans les rédiger; puis il avait muni les mots de numéros renvoyant pour chacun de leurs éléments à ces cases toutes préparées, mais en partie vides, et il ne les en avait pas tous, à beaucoup près, munis. Quand on rédigea définitivement le dictionnaire, il fallut revoir et compléter ces renvois : il est facile d'imaginer quelles incertitudes et quelles inconséquences devaient résulter d'un pareil mode de travail. M. Sudre s'est tiré à merveille de la plupart des difficultés ; l'accord entre la partie étymologique du dictionnaire et les deux premiers livres du Traité est, grâce à lui, aussi complet qu'il pouvait l'être, et forme un ensemble des plus précieux où le contrôle mutuel des cas isolés et des règles générales, tel que l'avait conçu Darmesteter, est à peu près réalisé. En eux-mêmes, ces deux livres présentent un tableau clair et, en général, tout à fait satisfaisant de la phonétique historique du français et de la façon dont il a formé et forme encore des mots nouveaux.
Les deux derniers livres du Traite, les « Formes grammaticales » et les « Notes de Syntaxe », n'ont pas avec le corps du dictionnaire un lien aussi étroit que les deux premiers : les articles n'v renvoient pas. M. Sudre était donc ici plus à l'aise : il n'avait qu'à donner, pour ces parties, une forme nouvelle et plus scientifique à la Grammaire historique qu'il avait revue. C'est ce qu'il a parfaitement exécuté. L'ensemble de l'ouvrage fait honneur ci celui qui l'a revisé et terminé, comme à celui qui l'a conçu. Mais cette œuvre s'éloigne trop du travail proprement lexicographique pour que je l'examine ici.
En résumé, le Dictionnaire général, flanqué du Traité de la formation de la langue française qui le complète, le contrôle et l'explique, est un manuel lexicographique auquel il ne manque rien d'essentiel, un inappréciable instrument de travail pour les philologues, un guide sûr pour ceux qui veulent écrire et parler le « beau français», comme on disait déjà au xiii^ siècle. L'Académie des Liscriptions lui a décerné, l'an dernier, le grand prix fondé par Jean Reynaud pour « le travaille plus méritant » qui se produise en France au cours d'une période de cinq années, prix dont l'attribution est confiée tour à tour à chacune des cinq Académies. L'Académie française aurait pu le lui décerner aussi bien; car, si c'est une œuvre scientifique de premier ordre, c'est également, dans la conception et dans l'exécution, une œuvre éminemment littéraire.
3. — Et maintenant la lexicographie française a-t-elle dit son dernier mot ? Ne reste-t-il plus qu'à compléter, à améliorer, à tenir au courant de la science et de la vie toujours renouvelée de la lan2:ue les deux dictionnaires de Littré et d'Hatzfeld- Darmesteter-Thomas ? Je ne le pense pas. Deux grandes entreprises peuvent encore être conçues et seront, je n'en doute pas, exécutées quelque jour.
La première serait un vaste inventaire qui comprendrait tous les mots français qu'on pourrait recueillir, sans distinguer entre ceux qui ont disparu et ceux qui sont encore en usage, entre ceux qui sont « franciens » et ceux qui n'ont existé ou n'existent que dans les provinces, ni, bien entendu, entre ceux qui sont du « bon usage » et ceux qui sont familiers, vulgaires ou même argotiques. Comme le filet que Pierre vit en songe, il enserre-
rait tous les oiseaux du ciel, — epea pteroenta, grands et petits, purs et impurs. C'est le projet qu avait formé Godefroy : il mériterait d'être repris. Peut-être même pourrait-on aller plus loin, — car la limite entre la « langue d'oui » et la a langue d'oc » est factice, — et englober tout le gallo-roman, tous les mots qui ont été ou sont encore en usage dans l'ancienne Gaule en tant qu'elle est latinisée. Le travail que demanderait un tel inventaire serait assez énorme pour ne pas laisser à celui qui l'entreprendrait le temps de se livrer à de profondes recherches philologiques. On lui demanderait surtout d'être complet et exact : il devrait particulièrement s'attacher à établir le sens des mots qu'il puiserait dans la langue des paysans, des marins, des artisans de toute sorte; il pourrait, pour faire connaître nettement les objets que ces mots désignent, les accompagner de figures, comme on a commencé à le faire dans plusieurs dictionnaires patois. Les prononciations diverses, les formes grammaticales, les emplois syntaxiques des mots devraient être notés avec soin, ainsi que les locutions toutes faites et les proverbes. On aurait là une sorte d'archives où seraient déposés tous les matériaux de la lexicographie ancienne et moderne de la France entière.
L'autre dictionnaire que je rêve serait un dictionnaire vraiment historique du français moderne. Il ne comprendrait que les mots encore vivants du français commun ; il en ferait l'histoire détaillée, avec exemples à l'appui, depuis les plus anciens textes où ils figurent jusqu'à nos jours, sans la scinder artificiellement en deux périodes. Cette histoire ne s'arrêterait pas au latin pour les mots héréditaires, au latin ou à d'autres langues pour les mots empruntés : elle chercherait à remonter plus haut encore, à atteindre les mots dans leur forme la plus ancienne, à en mettre au jour les racines mêmes. On comparerait naturellement chaque mot français à ses correspondants dans les différents parlers romans, et on noterait les différences de sens qu'ils présentent. Les sens français seraient, autant que faire se pourrait, rangés dans l'ordre logique de leur succession, mais ils seraient aussi traités historiquement, c'est-à-dire qu'on essaierait d'assigner à chacun d'eux, comme aux mots euxmêmes, la date de son apparition. Les exemples seraient donnés
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non à titre d'autorités, mais pour fliire connaître et comprendre tous les emplois des mots, même ceux qui semblent impropres et abusifs ; aussi seraient-ils pris dans tous les auteurs, illustres ou obscurs, bons ou mauvais, et le parler familier serait mis à contribution aussi bien que le style le plus choisi. On reproduirait tous les articles de dictionnaires antérieurs qui offriraient quelque intérêt ; on recueillerait les remarques grammaticales et autres auxquelles les mots ont donné lieu. Les changements opérés dans la prononciation seraient indiqués, et les variations de la graphie seraient relevées depuis l'origine. Chaque mot aurait ainsi son histoire documentée, complétée par un aperçu de ce qu'il a été avant d'être français, de ce qu'il est, là où il existe, en dehors du français.
L'œuvre est immense, mais elle n'est pas irréalisable. En Angleterre, M. Murray est en train d'en accomplir une semblable, pour laquelle on peut dire que la nation entière lui a prêté son concours. Chargé par l'université d'Oxford de la confection du l>Jew English Dictlonary, il a pu se procurer un outillage approprié à sa vaste tache; puis il a fait appel, pour L'aider, à des bonnes volontés qui se sont présentées en grand nombre. Des fiches uniformes, accompagnées d'instructions sommaires, ont été envoyées à tous ceux qui en demandaient, et toute la littérature anglaise, ou peu s'en faut, a été ainsi dépouillée. On peut espérer qu'en France, où tant de gens aimeraient employer utilement leurs loisirs, un semblable appel aurait un semblable succès. Mais il faudrait trouver un directeur du travail et lui assurer, avec une existence honorable, le moyen de rétribuer quelques collaborateurs choisis par lui. Cela ne suffirait pas. La préparation du travail qui demanderait à elle seule une assez longue suite d'années, puis l'impression, exigeraient de fortes dépenses. L'État, les universités, les corps savants, pourraient y contribuer; le mieux serait qu'il y fût pourvu par des contributions volontaires. Les généreux donateurs qui accablent l'Institut de prix dont l'utilité n'est pas toujours bien évidente trouveraient un meilleur emploi de leurs libéralités en constituant ou en accroissant un fonds consacré à une œuvre aussi nationale et en même temps aussi scientifique, au monument le plus digne d'elle que la France puisse s'élever à elle-même. C'est ainsi qu'aux temps de foi les peuples venaient en masse, non
seulement apporter l'argent, mais charrier les pierres pour l'édification des cathédrales.
Le « maître de l'œuvre » devrait être, cela va sans dire, pourvu du savoir nécessaire, imbu des méthodes philologiques les plus sévères, et, surtout, enthousiaste de l'entreprise et disposé à lui consacrer son existence. Il faudrait qu'il fût jeune. Si je l'étais, je regarderais un tel emploi de ma vie comme le plus bel usage que j'en pusse faire. Du moins serai-je heureux si, avant de mourir, je vois un autre se dévouer à cette grande mission avec les moyens de l'accomplir, et Dieu sait que je ne lui marchanderai ni mes encouragements, ni les secours qu'il sera en mon pouvoir de lui fournir !
[Revue des Deux Mondes, 1901, t. V, p. 241-262 (15 septembre)
et 802-828 (15 octobre).]
« La grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement. » Telle est la définition qu'on trouve en tête de la plupart de nos grammaires dites classiques. Elle paraît simple et claire; pour peu qu'on veuille s'en rendre un compte exact, elle est singulièrement difficile à comprendre. Que veut-on dire par « parler » ? Que veut-on dire par « écrire » ? Et surtout que veut-on dire par « correctement » ?
Le mot « parler » comprent des séries de faits très divers; il embrasse la prononciation, le chois des mots dont on se sert, les formes variées dont ils sont susceptibles, et la façon de les grouper en propositions et en phrases. C'est ce qu'on appelé, en termes scientifiques, l'orthoépie, la lexicologie, la morphologie et la syntaxe. De ces quatre parties essentielles de l'art de parler une langue, les grammaires françaises négligent presque absolument la première, laissent la seconde aus dictionnaires, confondent pour la troisième les règles de l'orthographe avec celles de rémission vocale, et ne traitent, en général fort imparfaitement, que de la quatrième. Quelques
I. [Cet article a été imprimé sous deux formes : i^ comme préface à la Grammaire raisonnée de la langue française, par L. Clédat (Paris, 1894.) ;2o dans la Revue de Philologie française et pi-ovençale (1894). La seconde forme était plus propre à figurer dans le présent recueil, parce qu'elle ne contient pas tout ce qui, dans la première, se référé trop précisément à la Grammaire de M. Clédat ; il nous a paru légitime de lui conserver l'orthographe adoptée par la Reinie de Philologie et acceptée par l'auteur pour cette publication. D'autre part, Gaston Paris avait fait sur les épreuves de la Préface v quelques menus changements » (lettre à M. Clédat, 16 juin 1894) qui n'ont pas été introduits dans l'article de la Revue; nous corrigeons ici la seconde forme, d'après l'état définitif de la première.]
auteurs de grammaires « historiques » ont innové en faisant appel à la science étymologique, et nous ont renseignés plus ou moins exactement sur les transformations par lesquelles ont passé, depuis des siècles, les sons dont se compose notre langue et les flexions qui modifient nos noms et nos verbes. C'est un objet de connaissance assurément très intéressant, mais qui n'a rien à faire avec l'art de parler le français actuel. Cet art, qui par définition ne doit s'attacher qu'aus phénomènes réellement vocaus, au langage émis par la bouche et perçu par l'oreille, n'est réellement enseigné que pour la syntaxe, où il se confont avec l'art d'écrire.
Le mot « écrire » a trois sens bien distincts, suivant qu'il désigne la façon de tracer les caractères (calligraphie), le rapport de ces caractères aus phonèmes qu'ils expriment (orthographe), l'emploi du langage quand on l'écrit au lieu de le parler (cet emploi qui comprent le vocabulaire, la morphologie et la syntaxe, ne diffère que par certains détails de celui du langage parlé), enfin le style ou l'appropriation de la forme à l'idée. La calligraphie est en dehors de la grammaire; la stylistique relève de la rhétorique. Reste l'orthographe, qui fait avec la morphologie et la syntaxe le seul objet de nos grammaires, dont elle ne devrait être qu'un appendice, car c'est un accident presque négligeable dans la physiologie d'une langue que la façon dont les phonèmes en sont reproduits par l'écriture : écrivez le grec ou le français en sténographie, ils n'en resteront pas moins le grec et le français. Donner à l'orthographe l'importance qu'elle a dans nos livres d'enseignement, c'est comme si, pour faire connaître un homme vivant, on s'occupait surtout de son portrait, que dis-je ? du portrait de son trisaïeul, habillé du costume de son temps.
Ce mot d'orthographe contient l'idée de correction : il nous amène donc au troisième et principal élément de la définition susdite. Je suis loin de contester la légitimité de cet élément: qui dit art dit règle. Pour la science il n'y a pas de bien et de mal, au moins en linguistique ; une prononciation, une forme, un procédé syntaxique, sont employés ou ont été employés à telle époque ou dans telle région et s'expliquent de telle façon, voilà tout ce qui l'intéresse. Son objet étant précisément de constater que tout change sans cesse, que les phénomènes
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réputés aujourd'hui les plus grossièrement fautifs seront proclamés demain les seuls légitimes, que l'analogie de sons, de formes, de sens, de constructions, travaille incessamment à reformer d'après des affinités nouvelles les groupes qu'elle avait créés, elle est absolument fermée à Fidée de correction. Il n'en saurait être de même de l'art qui a pour objet non la constatation, mais l'enseignement, pour but non la connaissance des faits, mais leur utilisiition dans une certaine vue. Une langue est un instrument de communication entre cens qui s'en servent, et, quand on s'en sert « correctement », on est d'une part plus sûr d'être compris, et d'autre part on 'ouit d'une estime qui augmente la valeur sociale. V:zc (c faute de français », une « faute d'orthographe » même, disquaiirient ; il faut donc les éviter, il faut parler et écrire « correctement ». Mais qui décidera de la correction ? Pour la prononciation il n'y a pas d'autorité établie : l'Académie française, dont c'aurait été sans doute le devoir, n'a jamais donné d onhoépie; la seule règle est de parler comme on parle à Paris dans la bonne société (dont les acteurs du Théâtre-Français sont, surtout aus yeus des étrangers, les représentants attitrés); c'est une atîaire de pratique et d'exercice. Aussi l'orthoépie change-t-elle insensiblement, mais constamment, comme toutes les choses humaines livrées à elles-mêmes : en dépit des efforts désespérés de Littré, il est aujourd'hui aussi « incorrect » de prononcerai'//^, bouillon, avec une / mouillée qu'il Tétait, il y a cent ans, de prononcer /j'^, hou\on, comme nous faisons aujourd'hui.
La morphologie n'offre guère, depuis deus siècles, de variations que celles qu'amènent les changements de prononciation ; aussi les vieus paradigmes peuvent-ils sans grand inconvénient subsister à peu près intacts. La svntaxe a été codifiée par les grammairiens, parfois avec une pédanterie ou une subtilité fâcheuses, et contrairement à l'usage des écrivains qu'on regarde comme classiques, mais en général avec le meilleur esprit philosophique et dans l'intérêt de la clarté, première nécessité du langage, condition indispensable de la construction de phrases un peu compliquées. Elle est toutefois, en tant qu'art, encore en formation, et ne s'édifiera que sur une étude raisonnée de la façon dont l'ont maniée les bons auteurs et du sens où il est désirable qu'elle soit dirigée. Mais l'onhographe est réglementée;
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seule de toutes les panies de la grammaire, celle-là est fixée par une autorité officielle. L'Académie française, qui n'a jamais donné la Grammaire^ la RJk'torique et la Poétique qu'elle avait promises, a été obligée de donner une orthographe par le fait même qu'elle a donné un DiJionuairc. Cette orthographe, établie d'après les habitudes générales des imprimeurs du xvii* siècle, a été quelque peu modifiée au xviii'' et au xix*- ; mais en somme, elle repose toujours sur la tradition et non sur l'étude de la prononciation vivante et des meilleures manières de la noter. Heureus d'avoir ici une base solide, les grammairiens ont fait de presque toute la grammaire (sauf la syntaxe) « l'art d'appliquer l'orthographe de l'Académie ». C'est là la définition qu'il faudrait en bonne raison substituer à celle qu'ils mettent en tète de leurs livres. Ecrire, pour eus, signifie essentiellement » noter les phonèmes identiques difiéremment, ou identiquement les phonèmes difierents d'après l'usage académique ». Et comme cet usage, conformément à son origine, est plein de contradictions, d'incohérences et d'incertitudes, les grammaires sont dans leur plus grande partie un recueil de dogmes incompréhensibles ausquels il faut aveuglément se soumettre, de recettes mécaniques qu'il faut apprendre par cœur, de distinctions purement graphiques, d'exceptions aussi peu motivées que les règles. C'est à ingérer ce fatras, plus embrouillé cent tois et plus nuisible à la formation d'un droit entendement que toutes les gloses juridiques du moyen âge, que se passent les plus longues heures d'études de nos crarcon?, et surtout, hélas ! de nos filles : celles-ci ont plus de peine que leurs frères à s'assimiler cette indigeste nourriture, mais elles savent que leur réputation de femmes « comme il faut » et leur succès aus examens sont à ce pris. Enseigner et apprendre l'orthographe, c'est ce qu on appelé enseigner et apprendre le français, et on ne cesse de se congratuler, dans les livres et les discours, des progrès que tait cette étude; on jète des regards pleins d'étonnement et presque d'efiroi sur l'époque barbare où on n'apprenait pas la grammaire française; on oublie seulement que c'est l'époque où ont vécu les meilleurs auteurs de notre langue, et que ces « femmelettes » du temps de Louis XIV. dont Courier disait qu'elles écrivaient mieus que les plus habiles de notre temps, n'avaient jamais appris un mot de grammaire trançaise, non plus d'ailleurs
que leurs illustres contemporains. Henri Heine a dit que si les Romains ont conquis le monde, c'est qu'ils n'avaient pas à apprendre le latin ; je suis parfois tenté de dire que si Pascal, La Fontaine, Bossuet, \^oltaire, ont si admirablement écrit le français, c'est qu'ils n'avaient pas eu à apprendre la grammaire. 11 est vrai qu'ils faisaient tous des « fautes d'orthographe » qui les auraient fait refuser, sur deus lignes de leur copie, à l'examen primaire le plus inférieur; mais ils avaient peut-être employé à un meilleur usage les heures que nos écoliers consument à apprendre que corps veut un p (et les maîtres instruits enseignent que c'est parce qu'il vient de corpus) mais que corsage n'en prent pas ; à se mettre dans la tète (je n'ai jamais pu y arriver) les cas où il faut écnre fond ou fonds; à distinguer les mots en ou et en eu qui « forment leur pluriel » avec une s ou avec un x, et à retenir les doubles listes des verbes en dre qui prennent un J ou un / à la troisième personne de l'indicatif présent['].
Il faudrait que l'enseignement du français, qui, pour beaucoup de raisons, est devenu aujourd'hui plus nécessaire qu'il ne l'était autrefois, sortît de ces marécages, qu'il fût i.n peu plus fructueus pour l'esprit et un peu moins dangereus pour le bon sens. Qu'on écrive, si on y tient, choux et clous, doigt et froid, aulx et uuiux; mais qu'on ne soit pas regardé comme un homme sans éducation si on écrit chous, doit et aus. Surtout qu'on sache un peu pourquoi on écrit de telle ou telle façon. L'orthographe officielle a sinon sa raison de durer, au moins sa raison d'être : ses préceptes sont des survivances d'anciennes prononciations disparues ou sont le fruit de la prétendue science étymologique d'un autre âge. Si tout cela était bien expliqué, la question de l'orthographe aurait fait un grand pas. Je voudrais qu'il se fît, sur un plan simple et rationel, des grammaires élémentaires qui se répandraient dans les écoles et qui allégeraient dans une très grande mesure pour nos malheureus enfants le joug odieus et bizarre de l'orthographe classique, en
I. [Cf. dans la Revue de Philologie française et provençale, IV (1890), p. 85, r «opinion » de Gaston Paris sur un article de M. L. Clédat, Les flexions du singulier de Vindicatif présent dans les verhes français en drc et dans quelques verbes en oir.]
même temps qu'elles abaisseraient une des barrières qui empêchent le plus les étrangers d'entrer, par la connaissance de notre langue, en commerce intime avec nous. Il est vraiment stupéfiant que, dans un temps qui se dit et se croit démocratique, on s'obstine à maintenir ce vieus donjon entouré de fossés, de chausse-trapes et de herses, où la plupart ne peuvent pénétrer qu'à grand peine et tout meurtris, et qui n'a d'autre motif d'exister que d'abriter la plus injustitiable des aristocraties, celle qui repose sur une initiation à des mystères sans autre valeur que le respect superstitieus dont on les entoure. Voilà quelque temps qu'on la bat en brèche, cette Bastille des Joseph Prudhomme de toutes sortes, et plus d'un vigoureus assaut lui a déjà été donné; elle va bientôt devenir tellement branlante que ses défenseurs eus-mêmes l'abandonneront.
Mais la question orthographique n'est pas seulement critique et négative; si on détruit, il faudra reconstruire, et ce ne sera pas une tâche aisée: le plan du nouvel édifice est encore vague, et les architectes ne sont pas clairement désignés. Si la Convention avait décrété un système d'orthographe nationale, comme elle a décrété un système de poids et mesures, il serait aujourd'hui accepté de tous sans conteste, et la manière d'écrire du xvni"^ siècle semblerait aussi ridicule aux lecteurs modernes, — et à plus juste titre, — que leur semble l'être l'écriture phonétique quand un spécimen leur en tombe par hasard sous les ^-eus. Une orthographe nationale est en réa'ité une des formes de la vie publique: plus elle est commode, simple et claire, plus il est facile aus citoyens de communiquer ensemble par l'écriture et de communiquer avec les étrangers. Il est donc très utile qu'elle soit, au moins dans ses points essentiels, uniformément adoptée par tous ceus qui écrivent la langue nationale. Cela est si vrai que, fliute d'une revendication par l'État du droit de la régler, la nation s'est soumise d'ellemême, depuis la Révolution, avec une docilité complète à l'autorité de l'Académie, qui avait l'avantage d'être conforme aus habitudes générales et qu'on regardait à la fois comme officielle et comme fondée en raison. En réalité, il eût été préférable que le soin de régler l'orthographe fût confié à d'autres mains. L'orthographe n'est point une afi"aire de goût, mais de raisonnement et de pratique ; elle demanderait, pour être con-
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venahlement établie, le concours de linguistes, de pédagogues, de gens d'affaires et de typographes, et nullement celui de poètes, de romanciers ou même de philosophes, et de critiques. Il serait tout à fait fàcheus que les écrivains de talent ou de génie qui composent l'illustre compagnie employassent leur temps à réfléchir aus meilleurs moyens d'établir entre les phonèmes et les caractères qui les représentent un accord qui satisfasse à la clarté sans multiplier inutilement les signes et sans détruire l'aspect traditionnel du français écrit; ils ont vraiment autre chose à faire. S'ils l'essayaient, d'ailleurs, il est probable qu'ils s'y prendraient mal, n'étant pas préparés à cette tâche et n'ayant pas l'esprit tourné vers les difficiles problèmes qu'elle implique. Mais il n'est pas à craindre qu'ils l'entreprennent ; la plupart ne s'en soucient aucunement, la question leur paraissant insignifiante, et leur pratique familière de l'orthographe actuelle leur en cachant les difficultés et les inconvénients; parmi cens que la chose intéresse, presque tous sont attachés avec passion à cette orthographe qu'ils savent, dans laquelle ils ont toujours lu et écrit, et ils la défendent par les raisonnements les plus variés et parfois les plus singuliers, qui se ramènent tous, quand on les analyse, à l'invincible force de l'habitude. La pétition pour la réforme de l'orthographe présentée à l'Académie par un nombre considérable d'hommes très autorisés n'a rencontré chez elle, en général, qu'indifférence et hostilité, et la tentative si modeste de M. Gréard est destinée, assure-t-on, à un échec complet (le seul changement que l'Académie de 1894 ait apporté jusqu'ici à l'orthographe dans la nouvelle édition du Dictionnaire à laquelle elle travaille consiste, si je suis bien informé, ci avoir rajouté un / à abatis et à abatage pour les faire cadrer avec abattement; mais en même temps elle a résolu de maintenir le / unique de bataille en conservant le double t de battage : on voit les progrès qu'ont fait les idées de réforme). Ce serait rendre un vrai service à l'Académie française que de la décharger d'un fardeau qu'elle n'a assumé que par hasard, qui pèse lourdement sur elle, et qu'elle n'est pas faite pour porter. Elle a à remplir, même comme compagnie, des tâches bien supérieures et mieus faites pour elle, dont la moindre ne serait pas, si elle la reprenait de fond en comblj, la cojifection d'un dictionnaire de l'usage, composé sans
préoccupation crudité ou môme historique, uniquement d'après le sentiment des quarante personnes de France qui sont censées (et en grande partie à bon droit) parler et écrire le mieus le français. L'Académie n'aurait à s'occuper que de la prononciation, du chois des mots, de la définition de leurs divers sens, et (ce qui a toujours été et est encore la meilleure partie de son Dictionnaire) de la composition de phrases modèles où ils entrent. Quant à la fixation d'une orthographe nationale, elle devrait être confiée à une commission peu nombreuse, composée de philologues et de gens pratiques, et qui en très peu de temps pourrait doter le pays d'un instrument commode, simple et bien approprié à cette besogne, si importante et aujourd'hui si inutilement compliquée, de la représentation des mots de la langue par l'écriture. Mais peut-être pour faire comprendre à tous l'utilité et la possibilité d'une telle mesure faudrait-il une révolution aussi profonde que celle qui a permis, il y a un siècle, de substituer le système métrique aus mille variétés de poids et de mesures usitées dans la vieille France. Car il ne faut pas se dissimuler qu'une réforme de l'orthographe n'est pas une petite . affaire, ni une simple question d'école. Qu'on songe seulement à ces trois conséquences, qu'elle amènerait d'autant plus complètement qu'elle serait plus radicale et plus brusquement imposée : tous les livres antérieurs seraient condamnés ; au bout de vingt ans, ces livres seraient pour nos enflmts aussi difficiles à lire que les livres du xvi'' siècle le sont pour nous ;
— tous les dictionnaires seraient à refaire, et avec eus tous les classements par ordre alphabétique qui^ établis souvent après de longs travaus, servent de base aus recherches les plus diverses;
— les noms propres, étant de par la loi immuables dans leur forme, prendraient bientôt les prononciations les plus singulières. Et je ne parle pas de la perturbation qu'une orthographe nouvelle apporterait à toutes les habitudes, du temps qu'il faudrait perdre à se défaire de celle qu'on a si péniblement acquise, du trouble qui en résulterait dans toutes les relations qui ont pour moyen l'écriture. Il n'est pas impossible, sans doute, par de sages tempéraments et des transitions bien ménagées, d'atténuer beaucoup ces inconvénients; mais ils sont incontestables, et les réformateurs qui n'en tiennent pas compte ferment les yeus aus plus grands obstacles qui s'opposent à leurs desseins. La
crainte qu'ils inspirent, jointe à rattachement routinier pour ce qui existe et à un respect qui est ici superstitieus pour l'Académie française, empêchera sans doute aucune réforme méthodique tant que notre société subsistera telle qu'elle est. Le plus sage est donc peut-être, pour le moment, de se résigner, ou de se borner à demander un peu de tolérance et de liberté. C'est en marchant dans cette voie, avec courage et avec mesure, qu'on préparera peu à peu l'opinion publique à accueillir une législation nouvelle, dont elle ne voit pour le moment que les périls et les difficultés, sans en bien comprendre les bienfaits ['].
[Rei'iie de Philologie française et provençale, VIII (1894), p. 145-153.]
I. [Nous reproduisons, comme annexe à l'article précédent, une note du journal Le Temps (no du 28 janvier 1887) contenant une lettre de Gaston Paris à la Sociclé de réforme orthographique.
LA RÉFORME ORTOGRAFIQUE
On nous communique la lettre suivante, adressée par M. Gaston Paris, membre de l'Institut et professeur au Collège de France, à la « Société de réforme orthographique », qui avait sollicité son adhésion :
Ce 20 janvier 1887.
Monsieur,
Vous me faites l'honneur de me demander mon adhésion à la Société de réforme orthographique que vous voulez fonder. Deux raisons m'empêchent de me joindre dès maintenant à vous : d'une part, l'œuvre de la réforme orthographique exigera de ceux qui la dirigeront beaucoup de temps et d'efforts, et des occupations déjà trop multipliées me prennent toutes mes heures ; d'autre part, je ne connais pas suffisamment les principes que vous voulez suivre, et je n'approuverais pas indifféremment tout projet de rélorme orthographique, ayant à cet égard et des doutes sur certains points et des idées arrêtées sur d'autres.
Mais je tiens à vous dire que je loue votre initiative et que je souhaite qu'elle soit féconde. Simplifier notre notation orthographique, surchargée de caractères inutiles et d'un emploi embarassant, ce serait supprimer dix pour cent au moins de travail perdu dans la plus générale de toutes nos industries; conformer cette notation à des principes raisonnables et clairs, ce serait supprimer une bien forte proportion de travail perdu dans l'instruction nationale et dispenser les maîtres d'enseigner comme des dogmes des règles arbitraires et confuses qui ne peuvent que fausser, après l'avoir torturé, l'esprit des enfants. Quand même vous ne proposeriez pas les réformes les plus rationnelles et les plus pratiques, vous rendrez déjà un grand service si vous réussissez à créer une agitation orthographique et à faire réfléchir les Français sur l'élégance et l'appropriation du costume qu'ils imposent à leur parole quand ils l'écrivent.
Croyez, Monsieur, à nu considération très distinguée.
Gaston PARIS.
Membre de V Institut.]