SUR LA VERSIFICATION FRANÇAISE
. . .M. Tobler a étudié historiquement la versification française; il n'en a pas écrit l'histoire. Cette histoire reste à faire. Elle devrait commencer par étudier la naissance de la versification rythmique en latin, puis elle montrerait les transformations successives par lesquelles elle a dû passer jusqu'au moment où apparaissent les plus anciens vers français, qui devraient être comparés aux plus anciens vers des autres pays romans. A ce moment déjà, les grands principes de notre versification sont établis; seulement l'assonance unit les vers au lieu de la rime. La richesse et la variété des constructions rythmiques du moyen âge demanderaient de longs développements, puis on arriverait à l'époque moderne. Toutes les innovations du xvi^ et du xvii^ siècle n'ont été que des restrictions de liberté : exigence de l'alternance des rimes féminines et masculines, interdiction de l'hiatus, et déjà rime pour l'œil. L'époque moderne s'est affranchie, parfois avec peu de discernement, de certaines entraves (raideur de la césure et interdiction de l'enjambement) ; elle subit les autres avec une docilité qui rend assez risibles les prétentions de quelques-uns de ses coryphées à une farouche et titanique indépendance. Le plus grand malheur de notre versification est d'avoir conservé la mesure des svllabes et les conditions de leur homophonie telles que les avait établies le xvi= siècle, d'accord avec la prononciation réelle d'alors : la prononciation a changé, et les règles qui l'avaient pour base ont été servilement maintenues, en sorte que nos vers sont incompréhensibles dans leur rythme et leur rime non seulement à l'immense majorité de ceux qui les entendent ou les lisent, mais encore, si on va bien au fond des choses, à ceux mêmes qui les font. L'interdiction de l'hiatus et l'exis^^ence des rimes masculines et féminines alternées dispensent les poètes d'étudier par eux-mêmes les condi-
tions variables de la succession harmonieuse des mots et des vers; la fixation de la mesure des mots par une prosodie surannée fait que leurs hémistiches et leurs vers ne sont complets que sur le papier, et par conséquent éteint en eux le sentiment vivant du rythme ; la détermination des rimes par une orthographe dont le principe est faux et qui ne suit même pas fidèlement son principe efface tellement chez eux l'instinct naturel auquel répond la jouissance de l'homophonie que non seulement ils se privent de rimes excellentes et neuves que la langue leur fournira en masse dès qu'on aura levé la plus absurde des prohibitions, mais qu'ils joignent sans cesse des mots dont l'un se termine réellement par une voyelle et l'autre par une consonne (JPaihmos et mots, emplis et lis), ce qui constitue une véritable assonance, — ou même des mots qui n'ont pas la même voyelle accentuée (âme et lame, trône et couronne^, ce qui ne fait ni une rime ni une assonance, — ou enfin des mots qui diffèrent de ces deux manières à la fois (mer et écumer), parce qu'ils s'écrivent de même ou parce qu'ils ont jadis rimé ensemble. Le fâcheux résultat produit par la réglementation d'il y a trois siècles et par l'application mécanique qu'on a continué d'en faire (et dont elle n'est pas responsable) se montrera clairement à tous ceux qui étudieront l'histoire de notre versification et qui verront combien lui a été profitable la liberté dont elle jouissait jadis. C'est cette liberté qu'il faudrait lui reconquérir, en brisant les bandelettes ridicules dans lesquelles ses membres souples et forts sont emprisonnés et ont fini par s'atrophier, et en lui rendant la pleine conscience et le plein développement de la double énergie qui la constitue tout entière, dont l'une est sa grâce et l'autre sa beauté, dont l'une lui donne la forme et l'autre la couleur, dont l'une fait le vers et dont l'autre unit les vers, du rythme et de la rime, du rythme marquant des groupes sensibles de syllabes réelles, de la rime unissant des syllabes vraiment pareilles et unissant toutes celles qui le sont. Je ne sais si notre poésie, qui devient de plus en plus un travail de cabinet, trouvera en elle la force de cette grande rénovation ; mais je ne doute pas que tous ceux qui auront étudié l'essence, l'origine et les variations de la versification française ne comprennent que cette rénovation est aussi légitime qu'indispensable. La connaissance du passé doit nous indiquer le chemin