‹ Mélanges linguistiques (volume 3)Chapitre 9 sur 151 · ABRIER, ABRI · texte numérisé non relu

ABRIER, ABRI

méridional, et on comprendrait assez bien qu'un mot qui veut dire « mettre à couvert du froid », et originairement « chauffer au soleil », ait été emprunté aux frileux habitants du Midi. Je vois toutefois cà cette hypothèse une objection sérieuse dans l'existence du verbe desbrier, dont il y a un exemple unique, mais incontestable, dans Godefrov ; je cite ici le passage revu sur le manuscrit :

Quant (cil) avront escouté, respondu ou nié, Qj-i'il onques ne le virent nu ne desabrié, Mort de faim ne de soif ne d'ostel desbrié : « Si avez », dira Dex ; (( l'avez vos oublié? » '

Desbrier en regard d''abrier suppose un thème bri, comme je l'ai jadis conjecturé. Il faut noter d'ailleurs que tous les anciens exemples donnent à abrier le sens de « couvrir (d'un vêtement, etc.) » plutôt que de « mettre à l'abri ». Il semble donc que le français du nord-ouest n'ait pas connu apricare, conservé en Espagne et dans le midi et l'est de la Gaule, et qu'il ait possédé un thème bri, d'origine peut-être celtique^, d'où il avait tiré abrier et desbrier. Plus tard, abrier {abri) se serait confondu avec Vabrigar (abric) méridional.

[Romania, XXVIII (1899), pp. 433-435.]

1. Ms. 1593, fo 143^. Godefrov ne cite que le dernier vers et le second hémistiche de l'avant-dernier, et les imprime comme trois vers de six syllabes. Ce quatrain est extrait du Coiiteni du monde, de Renaud d'Audon (ou d'Andon), qui ne se trouve, je pense, que dans ce manuscrit. — C'est Dieu qui parle aux hommes sans charité, lesquels allèguent qu'ils ne l'ont jamais vu, comme il le leur repprochc, pauvre, affamé, sans gîte et ainsi ne lui ont pas refusé ce dont il avait besoin.

2. Ce thème pourrait être celtique; toutefois les celtistes attribuent à bria, briga, « hauteur » et « forteresse », un i bref.

454 XOTES ÉTYMOLOGIQ.UES

Dans une très savante note, dont il est parlé plus loin à la Chronique ['], M. Ad. Tobler propose pour le mot fr. accoutrer, objet de tentatives étymologiques déjà si nombreuses, une nouvelle étymologie. D'après lui, ce mot aurait signifié à l'origine « munir d'un coutre ))j et ne se serait dit que d'une charrue. Je ne discuterai pas les arguments cà l'aide desquels mon savant ami essaye de rendre vraisemblable cette ingénieuse explication % parce qu'il me semble que l'étymologie de Diez, *accosturare ==: ad , consutura, -are, résiste aux objections qu'il lui adresse. « Ce qui rend pour moi, dit M. Tobler, cette dérivation inacceptable, c'est d'abord l'inutilité d'une formation acosturer à côté d'acosdre usuel dans l'ancienne langue, ensuite la difficulté de passer du sens de « coudre à » au sens de « arranger », enfin la circonstance que je ne connais pas une seule forme en -ure dont les dérivés n'aient pas gardé Vu (droiturier, serrurier, teinturier, usurier, peinturer, voiturier, aventureux, v. fr. ainesurer, afaiturer, deffaiturer, enipasture?'). » Je reviendrai tout à l'heure sur ce dernier motif; le second n'est évidemment que subsidiaire, et on conçoit très facilement que, par une voie ou par une autre, on ait passé de l'idée de (f coudre ensemble, rapprocher en cousant, » à celle d' « arranger ». Quant au premier, il s'évanouit du moment que l'existence du verbe acosturer est attestée, et elle l'est, ce qui, chose surprenante, a échappé au maître de la lexicologie française ; on n'a signalé, il est vrai, que le verbe composé racosturer, mais cela ne fait absolument rien. M. Godefroy en a relevé un exemple dans le poème inédit de Sone de Nansai :

Sa vies reube li a donnée, Qui moût estoit rascouturee.

1. [Romania, XIX, 366: Drei fran:{Osische Wôrter elywotogisch hetract)tet, von A. Tobler, Berlin, 1889.]

2. Il est à remarquer que Mistral tire aussi acoutra de contre; seulement il entend que le sens primitif est « ouvrir, travailler [la terre] avec le coutre ».

J*en ai noté un de mon côté dans le poème également inédit

de Rigomer :

Et cil a le plaie veùe,

Qui saine ert et rascoustuyeeK

Or il est incontestable que nous avons là le môme mot que raccoutrer, anc racostrer, lequel a encore pour sens propre et primitif « racommoder, recoudre ». Il y a eu à l'origine une conjugaison diversifiée d'après l'accent, acosttir, acostures, acoslurc, — acosîrc:^, acostrer, etc., d'où sont sortis ensuite deux verbes svnonvmes à conius2:aison uniformisée, acosturer et acoslrer, desquels le second a seul survécu. C'est ainsi qu'on a l'un à côté de l'autre aidier et ainer, araisnicr et araisone}\ asaisnier ^ et asaisoner, disner et desjuncr, eniptiisnier ' et empoisoner, mangier Ql manjner, mincier et menuisier '^, percier et pertuisier '\ sancier et sanicier^. L'objection tirée de l'absence de formations dans lesquelles Vu du suffixe -ure serait supprimé ne me paraît pas insurmontable. M. Tobler rejette, il est vrai, avec raison, l'identification de é'//?/)fl!Û/n>;' cà *i m pastura re s et rend au moins douteuse '^ celle de cintrer à cincturare^.

1. J'ai cité ce passage il y longtemps dans la Romania (t. X, p. 494, n.)

2. Également dans Riooiner: Lors vos ferai une poree, Si avra ens une coree De chievrel moîit bien asaisnie Que veneor m'ont ci iaissie (fol. 8t:).

3. Je ne retrouve pas pour le moment d'exemple de ce mot, mais je suis sûr de l'avoir rencontré.

4. Je trouve dans les mots patois de l'Orne relevés en i8i2(voy, ci-dessous, à la Chronique [Romania, XIX, 375], la publication de M, Duval [Lenquéte philologique de 1S12, dans les arrondissements d'Alençon et de Mortagne, Alençon, 1890, in-8'']) : « min^e ou mcnnise, bout de ficelle qu'on attache au bout du fouet. » Cette double forme confirme mon étymologie de mincier.

5. Cette assimilation n'est pas assurée, mais me paraît toujours fort soutenable.

6. J'en dirai autant de celle-ci. tout en étant porté à expliquer sanicier autrement que je ne l'ai fait jadis. *

7. Empaistrier est *impastoriare; empasturer est un synonyme autrement formé.

8. Il paraît difficile de ne pas reconnaître un cincturare dans \q ceintrer de ce vers de chanson sur Madeleine recueilli par M. Rolland (tome VI de son recueil) en Lorraine et en Normandie : La ceinture qui la ceintre.

9. Je pense aussi avec lui (\\jCai'entra est une faute de copie pour avenla et n'a rien à faire avec aventurer.

456 NOTES ÉTYMOLOGiaUES

Mais quand acostrer serait seul de son espèce, cela ne prouverait rien contre sa lé2;itimité. La conservation ou la chute de la voyelle du primitif, dans les dérivés de cette sorte, dépend de circonstances très diverses, et surtout de l'époque de leur formation. Si *accosturare existait déjà l\ l'époque où les atones protoniques, sauf a, sont tombées ', on ne voit pas pourquoi il ne serait pas devenu acostrer comme pis tu rire est devenu pestrir.

Voici d'ailleurs une étymologie que je ne donne pas comme sûre, mais qui me paraît probable, et qui fournirait un exemple de plus de la chute de Vu dans un dérivé d'un mot en -ura. C'est celle de fatras. L'étymologie de Ménage, admise par Diez et Scheler, d'après laquelle /^fraj" serait ^our fartas ^= *fartaceum de far tu m, est avec grande raison révoquée en doute par Littré. Non seulement toutes les formes anciennes de ce mot et de ses congénères présentent une s avant le t, mais l'interversion supposée par Ménage n'est aucunement vraisemblable. Je suppose que farsura (TertuUien), qui en latin vulgaire avait remplacé far tu r a comme fa rs u m avait remplacé fartum, a produit un verbe *farsurare, lequel a donné farstrer ^uis fastrer aussi régulièrement que arserunt a donné arstrent puis astrent. Ce verbe n'a pas été, il est vrai, relevé jusqu'ici dans des textes du moyen âge; mais il apparaît dans Palsgrave ^ et dans Cotgrave ^ sous la {orme fat rer et avec le

1. Il est à remarquer que, sauf le roumain qui a conservé cosuturà, toutes les langues romanes ont pour point de départ costura (cocedura, aicitura, etc., sont refaits sur le verbe), qui existait donc déjà en latin vulgaire. Cette forme rend plus admissible l'existence en a. fr. pour cosdre, à côté de cosiit, du participe cost, que M. Tobler, dans une note, refuse d'admettre. Il figure, d'après O, dans un vers du Roland (1947) : Le hianc osherc U a desciist el dos. Il est vrai que M donne desclos (qu'il met à l'assonnance), mais la leçon de P, U a cousu au dos, semble confirmer celle de O (les autres mss. s'éloignent). Le roman a pu tirer cost de cosere, malgré l'existence de cosut, comme il a tiré volt et soU de volvere et solvere malgré l'existence de valut et solut.

2. M. Godefroy (qui ne donne pas fatrasie, le considérant sans doute comme un mot moderne) a reproduit deux fois l'article de Palsgrave (aux mots Fastroillier et Fatrer); j'en extrais l'exemple : « Cest habit n'est que fatré ou fatrouillé, this garment is but hotched. »

3. Cotgrave reproduit à peu près l'article de son prédécesseur.

sens de « gâcher, bousiller, mal travailler ». Le même sens, avec d'autres plus clairement apparentés à celui de farsura, se trouve dans le dériver fastroiiillier, celui-là attesté par de nombreux exemples" depuis le xiir' siècle. Au thème de faslrer se rattache /^.J//ï75, d'où dérive fasirasie'. Je n'entre pas dans l'étude du sens de ces mots, qui devrait comprendre aussi celle des autres dérivés de farcire, comme farse, et qui m'entraînerait trop loin ; mais certainement les diverses acceptions anciennes et modernes de jastras fatras conviennent bien à cette étymologie, et il me semble que la forme en est également correcte.

[Roniaiiia, XIX (i8go), pp. 287-290.]

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