‹ Mélanges linguistiquesChapitre 11 sur 45 · AR, OC · texte numérisé non relu

AR, OC

classes libres ou entravées. J'appelle voyelle libre celle qui est finale, suivie d’une voyelle, d’une consonne simple ou des groupes pr br, tr dr; voyelle entravée celle qui est suivie de deux consonnes autres que les groupes mentionnés :; devant les groupes cr gr, pl bl, et devant ceux dont l’un des éléments est un 7 *, la condition de la voyelle est variable et demande à être étudiée particulièrement dans chaque cas. Qu’elle soit libre ou entravée, la voyelle n’en est pas moins longue ou brève; mais le développement de la tonique qui, dans le premier cas, s’accomplit librement, est ou peut être entravé dans le second par le fait qu’elle est suivie de deux consonnes ; au contraire, ‘l’atone entravée est d'ordinaire préservée de l’affaiblissement, souvent suivi de chute, qui atteint l’atteint l’atone libre.

La division des voyelles doit donc se faire, non plus en toniques longues, brèves, en position, et afones, mais ainsi :

{ libres

brèves :

entravées

1° Toniques

entravées

| libres longues :

É | entravées . libres brèves ; ) entravées 2° Atones | Thres | longues 6

1. Pour les voyelles à l’intérieur des mots, il serait peut-être plus scientifique de dire que les unes (me-a, pa-ne, pa-tre) terminent la syllabe (cf. Rom. VI, 434) ou sont dans une syllabe ouverte, que les autres (par-te, ves-te) sont dans une syllabe fermée ; mais ces expressions ne peuvent s’appliquer aux voyelles des monosyllabes : les voyelles de par, mel, sit sont traitées comme celles de patre, gelu, siti, et non comme celles de parte, veste, arista : cependant elles sont dans des syllabes fermées comme les secondes et non ouvertes comme les premières. Il en est de même des syllabes finales (atones) des polysyllabes, dont les voyelles sont dans le même cas : l'a, le, lu finals de amat, debet, sumus, sont traités comme ceux de primavera, operare, tremulare, et non comme ceux de incarnato, episcopo, ingluttire.

2. Je note par un non pointé, à l’exemple de M. Lücking, le son qu’on appelle yod, et qui est celui du j allemand dans Jabr, de l’ ou de l’y français dans pied, allions, yeux, etc.

Diez et les grammairiens qui l’ont suivi distinguent la « position romane » de la « position latine ». L’a de asino esten « position romane », parce qu’en latin l’s était séparée de l’# par l#, tombé en roman; l'a de astro est en « position latine ». Cette distinction, importante au point de vue historique, est très rarement sensible dans le traitement phonétique des voyelles ; elle l’est cependant quelquefois, et demande à être maintenue. J’appelle le groupe de consonnes des mots comme as(i)no entrave romane, celui des mots comme astro entrave latine.

L'Ü TONIQUE DU LATIN VULGAIRE (— LAT. 0, à) EN FRANÇAIS

Diez, qui n’examine d’ailleurs en détail que les toniques, s’exprime ainsi au sujet du sort de l’6 latin tonique en français (trad. fr., t. I, p. 148) : « En français, o est traité comme ü : la voyelle simple ne se maintient d'ordinaire que devant m, n; la forme dominante est eu, œu. Ex. : couronne, donne, nom, non, personne, pomme, pondre, comme, Rome, lion, patron, raison et les autres substantifs en -o -onis, en outre console, or, dos (dosum pour dorsum), woble, octobre, sobre. En revanche, heure, meuble (mobilis), mœurs (mores), neveu, nœud, œuf (ovum), pleure (ploro), seul (solus), vœu (v Otum), honneur, glorieux, et tous les motsen -or-oris et-osus. Une troisième variante dans cette langue est ox, comme le témoignent les exemples suivants : avoue (vôto), doue (dGto), noue, nous et de même vous, pour (pro), proue (prora), roure (robur), époux (sposus pour sponsus), Toulouse (Tolosa), tout (totus). Au lieu de oi, on trouve wi dans buie (boïa), truie (trôia). » A l’#, il dit, après avoir constaté que dans les autres langues romanes cette voyelle est représentée par o : « En français lo roman ne se maintient que devant les nasales (car la langue ne tolère pas le son oun), ou quand il se lie a un 5, ex... son (suum)}), fon (tuum), nombre, ponce, coin, croix, noix. La voyelle dominante est ou, à côté de laquelle se maintient encore

0 dans l’ancien français : couve (cübo), coude, doute, joug, loup, où. » — Sur l’o « en position » (il ne distingue pas ici lo long du bref) il écrit : « En français, ou se produit encore parfois à côté de l’ancien 0, comme dans cour (chors), tourne (torno).» Ce qui suit concerne uniquement (sans que l’auteur s’en rende compte) l’o bref entravé, et peut être négligé ici.

Sur l’# en position il dit : « En français, l’o général du roman ne se maintient que comme son nasal, ou en liaison avec , p. ex. dans lombe, plomb, monde, dont, ongle, joindre, poing; en outre dans quelques mots isolés : flot (fluctus), mot (b. lat. muttum), noces (nuptiae), vergogne. Dans les autres cas, où il représente aussi le groupe ul, il devient ox : boule, double, Jour, goutte, louche, ours, roux, souffre (suffero), sourd, sous (subtus), tour, doux, écoute, foudre, soufre. » Et il ajoute : « L’# en position persiste quelquefois. Les exemples français sont : buis (buxus), fruit, fût, jusque, juste, lutte, nul, purge, urne. » Disons tout de suite que dans tous ces mots, sauf buis dont nous reparlerons et wrne qui est un mot visiblement savant, lu entravé est long par nature, et persiste parce que tout # long persiste, qu'il soit libre ou entravé.

Il est certain qu'aujourd'hui les philologues qui se tiennent tant soit peu au courant des progrès de la science n’acceprent plus les formules du maître, qui se trouvent servilement reproduites dans les manuels de vulgarisation. Mais, à l’exception de M. Bœhmer, ce n’est guère qu’en passant et par allusion qu'ils ont indiqué leur sentiment sur ce point de phonétique. M. Fœærster et M. Mussafñia, notamment, ont présenté plusieurs remarques de détail qui montrent bien qu’ils comprennent autrement que Diez l’histoire de lo et de l’#. L'article de M. Bœhmer sur le son de o/n (Rom. Stud. II, 597-602) passe en revue les sources de ce son, qui, dans plusieurs textes français anciens, représente à la fois lé libre et entravé, et propose l'explication des exceptions apparentes ou réelles. Son exposition très concise est obscurcie par la théorie peu exacte des « syllabes ouvertes » et des « syllabes fermées » qu’il substitue à celle de la « position ». M. Suchier, en faisant remarquer-les vices de cette théorie, la remplace (Zeitschr. f. rom. Philol. HI, 143) par l’application à lo du système de M. Ten Brink sur l’histoire de l’e : les voyelles brèves placées dans une

syllabe ouverte s’allongent; les longues placées dans une syllabe fermée s'abrègent. Quelle que soit la valeur de ce système, dont la Romania promet depuis longtemps l’exposition critique, nous pouvons le laisser de côté dans cette étude, l’histoire de lo n’offrant pas, comme celle de l’e, des faits qui en rendent la discussion nécessaire. — Je pense avoir cité à l’occasion toutes les remarques intéressantes des savants qui ont touché le sujet avant moi; je demande aux lecteurs d’excuser, s'ils en rencontrent, des omissions qui sont bien involontaires.

Sous la réserve des observations qu’on vient delire, je prends pour point de départ, dans les recherches qui vont suivre, le système de Diez. D’après lui (en laissant de côté l’immixtion indue de à et # entravés) 6 tonique ‘ donne en français tantôt eu, tantôt 0, tantôt 01; entravé il donne ou; à tonique libre ou entravé donne o en ancien français, o# en français moderne. Deux choses nous choquent dans ce système, habitués comme nous le sommes aujourd’hui à voir les lois phonétiques agir comme des lois physiques, sans caprices et sans exceptions : l’une, c’est que l’o et l’# latins, qui sont confondus en latin vulgaire et dans toutes les langues romanes, soient distincts en français (le second donnant toujours ou, le premier ou, o, et surtouteu); l’autre, c'est que 0 latin donne pêle-mêle o, ou et eu, sans qu’on voie les motifs de ces différences, et quand les autres langues néo-latines fournissent pour ü une représentation unique. Ce sont ces deux anomalies qu’il s’agit d’examiner de près. Je dirai dès l’abord qu’elles n’existent qu’en apparence, et je formulerai ainsi, pour les toniques, la règle du développement d’6 roman (= 6, ä latins) en français, règle dont j’essaierai ensuite de démontrer l'application :

L’6 tonique libre (qu’il provienne d’o ou d’#) est représenté en français par eu;

L’6 tonique entravé est représenté par 04.

Types du premier groupe : fleur, gueule; Types du second groupe : tour, goulle.

1. Je néglige pour le moment l'identité admise par Diez entre lo et l’8 toniques : sœur et fleur, cœurs et mœurs, lu peux et des vœux, semblent l’attester; mais la suite de cette étude montrera qu’il n’y a là qu’une apparence illusoire.

Pour établir ma thèse, il me faut d’abord rassembler les exemples qui sont conformes à mes règles, puis écarter les exceptions apparentes qui ont donné lieu à l’opinion de Diez. — Je laisse de côté, quitte à les reprendre pour les examiner à part, tous les cas où lé est mêlé d’une manière quelconque à un 7, provenant soit d’un ? consonifié, soit d’une gutturale amollie (ainsi les mots comme su(i), fugit, voce, angustia, studio, etc.).

Page 1