‹ Mélanges linguistiquesChapitre 35 sur 45 · CR · texte numérisé non relu

CR

sième paragraphe du chapitre 1, sur les Actions destruciives: Mais le point de vue de Il observateur change assez pour que” l’on comprenne ces classifications diverses, et on ne se plaint pas de revoir des phénomènes analogues mis sous les yeux par des exemples nouveaux, toujours accompagnés de remarques justes et fines.

Dans le chapitre 1, où l’auteur parle des « actions destrue=. tives », deux points me paraissent appeler des observations: « Dans la première série, dit-il, se placent d’abord les mots trop courts, trop faibles de son, qui, à l'époque romane, n'ont pas pu résister à l'action délétère des lois phonetiques. Ainsi les mots latins suem, luem, reum, apem, avem, opem, ovem, ignemt, agnu, ensem, ire, emere, edere et beaucoup d’autres, qui en français seraient devenu sou, lou, rié, éf, éf, euf, euf, ein, aïn, ois, ür, embre, oire *, ont disparu pour faire place à des synonymes plus sonores, plus pleins, de corps plus ferme. » Si la langue n'af mait pas les monosyllabes, comment en a-t-elle tant gardé? œuf, par exemple, or, an, étre, etc. (je choisis des mots commençant par la voyelle, comme l’a fait de préférence M. Darmesteter) ? D'autre part, un grand nombre de ces mots manquent, aussi bien qu'au français, aux autres langues romanes, où leur forme n'aurait prêté à aucune objection. Ils paraissent done avoir péri déjà en latin vulgaire, et il ne semble pas que ce soit leur brièveté qui les ait fait oublier ; il y a là plutôt un cas de synonymie semblable aux autres qu'étudie l’auteur. En revanche, la chute d’ef en français, qui paraît bien due au peu de corps du mot, devenu é (comme clef est devenu clé), est bien postérieure à l’époque romane. « L’homonymie, à la même époque, dit ensuite M. Darmesteter, a été une cause très forte de destruction, et le mot le moins usité a disparu devant l’homonyme le plus connu. » Il cite à l’appui les mots virum, fides, plaga, ammem, labrum (poisson), talum, grameu, avere, habena, disparus devant verum, fidem, plaga, annum, labrum (lèvre), talenr, gra num, babere, aveua. Mais je ferai encore ici l’objection de tout à l'heure : les mots de la prennère série, qui auraient en efñet, en français, donné des homophones aux mots de la seconde,

1. À en juger par grue, les mots suem et luem, s'ils avaient vécu, auraient plutôt donné sue, lue ; reum aurait fait rieu, comme Deum a fait Dieu.

n'existent pas davantage dans les autres langues romanes, où quelques-uns au moins auraient donné des résultats diflérents. Puis l'explication elle-même est peu vraisemblable. Diez, 1l est vrai, l'a plus d'une fois mise en avant, mais je m'étonne que M. Darmesteter ait suivi le maitre dans cette voie, lui qui expose à plusieurs reprises une doctrine tout à fait contraire, et

constate avec raison que la langue emploie les mots isolément,

sans se préoccuper de leurs rapports avec d’autres’. En quoi l'existence de verwm a-t-elle pu nuire à virum? Peut-on croire qu'un homme, au moment de se servir de wirum, se rappelât que le mot qui signifiait « vrai » sonnait de même et dès lors employät hominem, bien qu'il eût un autre sens? Nous avons en français, plus qu’en aucune autre langue, des homonymes ; ils sont parfois gênants, et cependant ils ne se nuisent pas. Les mots ver, verre, vers, vert sont parfaitement homophones ; si Pun deux périt, ce ne sera sans doute pas à cause de l'existence des autres. L’homophonie ne peut, me semble-t-il, faire renoncer à un mot que quand elle frappe deux mots quelque peu voisins de sens et peut amener de l’équivoque ; ainsi il est possible que l’ancien français ver de verrem ait cessé d’exister (à côté de verrat, porc, sanglier), à cause de la confusion quelquefois possible avec ver de vermem.

Le chapitre 111, sur les archaïsmes, fort brillant d’ailleurs, est presque entièrement emprunté à un écrit antérieur de l’auteur.

Le livre se termine par deux appendices. Le premier contient une liste de mots latins vivants en français moderne, qui n’ont pas changé de sens. C’est une constatation curieuse. À vrai dire, si l’on voulait entendre par là que ces mots ont en français tous les sens qu’ils avaient en latin et n’en ont pas d’autres, on

1. C'est, il est vrai, à propos des sens, et non des sons que l’auteur a fait (p. 38-39) les remarques pénétrantes que je veux citer en partie; mais elles s’appliquent-aussi bien aux deux espèces : « Les mots de la langue, quand nous en avons besoin, viennent à notre souvenir dans l’acception spéciale où nous voulons les employer, et sans que nous ayons à nous embarrasser de la multiplicité des sens que chacun d’eux peut comporter. .. L’idée spéciale évoque le mot dans sa fonction spécial:, parce que c’est de l’idée, non du mot, que part l’esprit quand il exprime sa pensée, et celui-ci ne s'embarrasse pas plus des autres significations du terme qu'il emploie qu'il ne s’embarrasse des autres termes de la langue. » Voyez encore les notes des pages 133 et 198.

en trouverait bien peu qui répondent à ces conditions. Je prends. au hasard, dans les adjectifs, hellum, brevem, crassum, crudumn dulcem, fortem, grandem, humilem; assurément nos mots keau,. bref, gras, cru, doux, fort, grand, humble ou ne remplissent pas tout le sens des mots latins ou le dépassent. Mais en somme ce court tableau, qui ne prétend pas être complet, fait vivement sentir l’étroite continuité, malgré bien des divergences, du vocabulaire latin depuis deux mille ans. Le secomd appendice con: tient un très piquant commentaire des remarques de La Bruyère sur les variations de l’usage des mots ; on voit, malgré la finesse et le goût de l’auteur des Caracléres, que l'intelligence des phénomènes linguistiques a fait quelques progrès depuis le XVIIe siècle.

Il me reste, après cet examen général du livre, à parleren particulier de quelques-uns des mots étudiés par l'auteur.

Le livre de M. Darmesteter n’est pas seulement un habile exposé d'idées intéressantes; c’est surtout un recueil de faits curieux. L'histoire d’un grand nombre de mots français, au point de vue de leur sens, y est étudiée très brièvement, mais” avec une singulière entente des points à mettre en relief et avec une connaissance profonde de cette matière si complexe. On sent partout qu’on a sous les yeux un travail de première main, que l’auteur a médité sur chacun des petits problèmes dontil présente en peu de mots la solution élégante, et que depuis des années il porte dans sa tète et feuillette sans cesse le die. tionnaire entier de notre langue; les mots qui composent ce dictionnaire ont repassé cent fois devant son esprit sous des aspects et dans des rapports différents, et la plupart lui ont livré tous leurs secrets. Qu'on lise, par exemple, les articles à, fille, gauche, timbre et tant d’autres, on sera frappé de ce qu'ils résument en quelques lignes de recherches et de réflexions.

Ce n’est pas seulement l’histoire des mots français dans la période française que l’auteur a approfondie. Il lui était impossible de ne pas faire quelquefois de l’étymologie proprement dite, et dans ce domaine aussi, bien qu’il n’y pénètre guère que par allusion pour ainsi dire, il fait preuve d’une science originale et solide. C'est ainsi qu'il tire, avec toute raison, ab d’abrier, contrairement à ce qu'ont fait généralement les étymo=

logistes (sauf Diez)['|; cela ne nous donne pas, il est vrai, Vorigine du mot, mais ce n’est que par ce chemin qu’on la trouvera. C'est ainsi qu'il explique fort bien flatter par « toucher du plat de la main ? ». C’est ainsi encore qu’il a parfaitement reconnu que le sens de « vêtir dans habiller n’est que secondaire, et dérive du sens de « préparer, arranger », en sorte que ce mot n'a rien à faire avec habit 5. Certaines autres étymologies, comme celles de biche, gîte, liège, pucelle, prèteraient à ladiscussion ; mais comme ce n’est pas dans l’étymologie qu'est le vrai sujet du livre, je me borne à les indiquer, et je réunisici quelques observations qui concernent plus proprement la sémantique. Je range tout simplement dans l’ordre alphabétique la douzaine de mots sur lesquels je veux appeler l'attention de l’auteur. Il verra, quand il les retrouvera dans son Dictionnaire, s’il croit devoir tenir compte des remarques que je lui soumets+.

« Affüt, étre à l’affñt, proprement être au bois; sous-entendu : pour guetter le gibier ; au fig, éfre à l'affût d'une bonne affaire. » Il aurait fallu dire qu’affit est le substantif verbal d’afusier, dont le rapport avec fus! n’est peut-être pas celui qui est ici indiqué, fust ayant bien le sens de bois, mais seulement, semblet-il, de « bois taillé employé comme charpente ou comme outil ». On prendrait plutôt f#f au sens d’ « arbre » que de « bois », et je préférerais à l’explication de M. Darmesteter celle de M. Brachet : « Affñt, composé de à et füt, c’est-à-dire au bois, proprement être appuyé contre un arbre, pour épier le passage du gibier. » Mais en tout cas il faut partir d’afusler, et une tout autre explication est possible.

« Toutes les misères du moyen âge se révèlent dans... le boucher, celui qui vend de la viande de bouc! » Cette conclu-

[r. Cf. ci-dessous, Nofes élymologiques.]

Page 1