‹ Mélanges linguistiquesChapitre 9 sur 45 · mt · texte numérisé non relu

mt

faites de mots français, mais rapprochés suivant un modèle » étranger, les mots « influencés dans leur forme » et les mots « influencés dans leur sens »; ce sont là des recherches très délicates et très utiles, qui ont demandé beaucoup de peine, de savoir et d'attention. En outre, en tête de chacun des deux paragraphes qui les contiennent, — consacrés lun aux italianismes et aux hispanismes, l’autre aux latinismes et hellénismes, — l’auteur a résumé et apprécié les expositions de principes et les controverses auxquelles ces emprunts ont donné lieu; c’est un chapitre très intéressant de l’histoire des efforts faits au xvI° siècle pour constituer la langue littéraire.

Il commence par ce qui concerne l'italien et l’espagnol. Le second n’a pas grande importance, bien qu'il ait fourni un certain nombre de termes de guerre ou de costume *. Mais le premier a véritablement envahi le français. Il s’en faut qu’on ait encore relevé tous les mots de notre langue littéraire actuelle qui ont une origine italienne, sans parler de ceux qui n’ont pas survécu à l’époque de ce grand engouement. Et de cette invasion la Pléiade n’est nullement responsable : elle l’a combattue, au contraire, dès l’origine ; Ronsard, Du Bellay, Jodelle, Peletier, s’en sont indignés ou moqués, et l’on connaît les virulents réquisitoires lancés par Henri Estienne contre ce qu'il regardait comme une sorte de trahison non seulement envers la langue française, mais envers la France elle-même. Rien ny fait : sans que personne oppose de réplique à ces attaques, et en dépit d’une réprobation qui semble unanime, les mots italiens, qui ont commencé à s’introduire dans l’usage dès la fin du xv° siècle, y vont toujours en foisonnant de plus en plus jusque vers la fn du xvre siècle, et se glissent en abondance jusque sous la plume de ceux qui les proscrivent théoriquement. C'est que la langue littéraire, malgré tous les efforts des grammairiens et des auteurs, ne peut échapper à l'influence de la langue parlée dans le milieu social auquel appartiennent les écrivains, et ce milieu était alors imprégné d’italianisme.

1. Comme camarade, casque, diane, fanfaron, habler, morion, veillaque, basquine, vertugade, etc. Tl ne faut pas tenir compte de Brantôme, qui se plait à farcir ses écrits de termes espagnols qu’on ne trouve que chez lui.

MäéLcaNGEs G. Paris. 15

L’invasion du xvi* siècle est d’ailleurs devenue un établissement fixe. Les mots empruntés à nos voisins à cette époque sont aujourd’hui incorporés à notre lexique, et les philologues seuls en connaissent l’origine ; ils ne nous ont pas seulement servi à nommer des objets que nous serions toujours arrivés à désigner, ils nous ont fourni l'expression de bien des idées ou des nuances que notre vocabulaire ne nous aurait peut-être jamais donné le moyen d’exprimer ’. C’est un véritable enrichissement, que nous n'avons pas à regretter ?, et qui nous a donné, bien que sur une plus petite échelle, l'avantage qu'a si souvent l’anglais, avec sa double série de mots germaniques et romans, de pouvoir exprimer la même chose de deux façons différentes avec une légère distinction de sens ou tout ou moins en évitant la répétition du même mot.

En ce qui concerne les mots pris au latin et au grec, le rôle des savants et deslettrés n’a pas été le même que pour l'italien. Là il y a eu deux doctrines opposées, l’une favorable, l’autre hostile à l’acclimatation des mots savants. Il faut distinguer ici les mots latins et les mots grecs. L'adoption des premiers avait commencé, je l'ai dit ci-dessus, avant même les plus anciens documénts écrits en français; elle avait pris, au xv® siècle et au commencement du xvi*, les proportions excessives et ridicules qu'ont raillées G. Tory, Rabelais et d’autres. Même sans aller jusqu'à cet excès, il a semblé à beaucoup de bons esprits, au xvi* siècle, qu’on la pratiquait

1. Je citerai seulement quelques-uns des mots qui figurent sur la longue liste de M. Brunot : accort, assassin, bagatelle, bouffon, brave, brusque, caprice, caresse, concert, courtisane, disgräce, feston, fougue, improviste, leste, pédant, réussir, risque, soldat. :

2. Beaucoup ont disparu, parce qu'ils n’ont pas semblé répondre à un besoin (sans parler de ceux que cite H. Estienne et qui, sauf dans ses satires, n'ont point passé dans les livres et n’ont jamais été employés que par ceux que nous appellerions aujourd’hui les sz0bs); j'en relève quelques-uns dans la liste de M. Brunot : barizel, baster, boucon, escorne, goffe, menestre, pianelle, tradiment. Il en est quise sont maintenus assez tard, et on pourrait trouver qu’un ou deux (comme gofe) répondaient à des nuances que nous ne savons plus rendre exactement; mais la majeure partie de ces emprunts était inutile, n’était due qu’à la mode, et a disparu avec elle.

trop facilement et qu'on se contentait souvent, par simple paresse, d’un mot latin! quand la langue française pouvait fournir un équivalent : Ronsard, Pasquier, Estienne se sont prononcés avec énergie dans ce sens; Abel Mathieu l’a fait avec une ardeur emphatique et prolixe, et un nommé Du Perron, mettant bravement la théorie en pratique, est allé aussi loin que l'ont fait dans leur langue certains puristes allemands au xvu et au xix° siècle ‘. Mais il est à peu près le seul. Les mots latins étaient trop commodes, disons le vrai, trop nécessaires, non seulement pour qu'on rejetât ceux qui avaient déjà droit de cité, mais pour qu’on n’en introduisit pas une foule d’autres, à cette époque de traduction et d'imitation où le français s’essayait à se substituer partout au latin. J'ai déjà parlé de cette question des mots empruntés au latin, dans laquelle M. Brunot me paraît un peu trop conservateur; et je n'ai pas à y revenir.

En ce qui concerne le grec, les dépouillements de M. Brunot confirment pleinement, comme il le dit, la remarque de Darmesteter. « C'est par la science plus que par la littérature que la terminologie grecque s’introduisit chez nous au xvr° siècle. » Prenez, en effet, dans la liste des mots grecs qu'il a dressée (j'entends celle des mots qui n'avaient point déjà passé au latin) ceux qui sont restés dans la langue, nous ne trouverons guère que des termes de médecine, comme anodin, aponévrose, diathèse, épigastre, péricarde, symptôme, d'histoire naturelle, comme 70ophyte, de mathématiques, comme homogène homologue, hypoténuse, trapêxe, de géographie, comme archipel ?, de philosophie, comme apophteome, athée. À peine y relevons-nous, comme appartenant à la langue de la poésie, anagramme et enthousiasme, et, dans cétte catégorie, nous n’en trouverons pas qui, employés au xvi® siècle, aient disparu depuis. Il est certain que Ronsard, à ses débuts, avait été tenté par la beauté prégnante des épithètes grecques et avait songé à en introduire plus d’une

1. Il dit, par exemple, oufreparoïssant pour transparent, voyable pour visible, horscentrin pour excentrique, partelelte pour particule, etc. Mais il a néanmoins bien des mots pris au latin et au grec, et plus qu’il ne s’en doute lui-même.

2. Encore ce mot, si violemment tronqué après l'accent, pourrait-il bien ètre emprunté directement à l'italien arcipelugo.

RTL OR à En © No + ‘0

en français. M. Marty-Laveaux : a fort bien montré que c'était dans l'espoir de les naturaliser qu’il avait risqué, en ayant l'air de regretter de ne pouvoir les employer en français, les fameux ocymore, dyspotme, oligochronien. Mais il s’aperçut vite de son erreur. Si, « sous prétexte de réagir contre le jugement de Boïleau, évidemment excessif, on est allé trop loin depuis Egger » en l’absolvant complètement du reproche d’hellénisme indiseret, « il reste acquis qu’il n’a pas vraiment, comme Boïleau l'avait prétendu, parlé grec en français ». Il en a eu la velléité, mais il y à sagement renoncé.

Pour le grec comme pour le latin, M. Brunot ne se borne pas à donner de longues listes de mots directement empruntés ®. Il y joint, et c’est la partie la plus intéressante de son travail, les mots formés d’un thème latin ou grec avec des sufhxes français et les mots soit formés de thèmes français ou de thèmes empruntés avec des sufhxes savants, soit composés d'éléments grecs ou latins sans avoir existé en latin ou en grec. On sait quel développement a pris en français, notamment pourle grec, ce dernier procédé, qu'avait inauguré le latin de la Renaissance et qu'ont aussi employé les autres langues modernes : on est arrivé à créer tout un lexique grec inconnu à la Grèce ancienne. Ces diverses créations, nées du besoin d’exprimer des notions nouvelles qui n'avaient pas de correspondants en français, sont devenues partie intégrante de notre système de formation des mots. Elles remontent au xvi‘ siècle et elles forment un des traits caractéristiques de la langue de l’époque.

À la suite de tous ces relevés si méritoires, M. Brunota signalé l’influence que les langues anciennes ont eue sur la syntaxe ; mais il s’est borné à quelques indications. « Il faudrait, dit-il, faire une revue de presque toute la grammaire pour montrer soit les termes qui ont été empruntés, soit ceux qui

1. Pour toute cette partie de son travail, M. Brunot, et il le dit à plusieurs reprises, s’est constamment appuyé sur l’excellente introduction de M. Marty- Laveaux à son Lexique de la langue de la Pléiade.

2. Il y aurait à faire sur ces listes quelques menues observations que je néglige. Je dirai seulement qu'ancelle n’est pas un emprunt de Ronsard au latin (il aurait dit ancille); ancelle est un mot héréditaire et très usité au moyen âge. Il pourrait plutôt être rangé parmi les archaïsmes.

étaient déjà de l’ancien français, mais que limitation des Latins a contribué à développer et à répandre. » À mon avis, quelque intéressante que soit la constatation des emprunts de mots faits au latin et au grec, celle de l’influence de la syntaxe latine (car la grecque n’a guère pu agir) sur la syntaxe française est beaucoup plus importante pour l’histoire de la langue littéraire, et j'aurais vu avec plaisir M. Brunot restreindre la place accordée à ses études lexicographiques' pour faire ou au moins pour esquisser cette «revue de toute la grammaire », dont il ne nous donne que quelques échantillons un peu fortuits?. Ils suffisent à montrer que l’auteur était à même de tracer un tableau du développement de la syntaxe littéraire au xvi° siècle, et c’est surtout ce chapitre que, dans la revision de son ouvrage, je l’engagerais à étendre et à compléter. Notre syntaxe littéraire ne s'explique pas sans l'influence latine : cette influence a commencé à s'exercer dès le moyen âge avec les traducteurs, puis avec les stylistes comme Alain Chartier ; elle s’est exercée avec excès à la fin du xv° siècle; elle a continué, mais en se modérant, au xvi° siècle, et elle n'a pas cessé avec le xvur siècle, variant d’ailleurs beaucoup, et à toutes les époques, suivant les écrivains. L'histoire n’en a pas encore été faite ; M. Brunot est assurément très capable de l'écrire, et j’espère bien qu’il n’a pas renoncé à l’entreprendre.

En somme, le long travail consacré par M. Brunot à la langue du xvi° siècle lui fait le plus grand honneur. Il est neuf dans beaucoup de ses parties, étudié dans toutes avec justesse et pénétration. L'exposition de l’auteur est parfaite, d’une clarté lumineuse, d’une agréable et élégante simplicité. On peut reprocher à son œuvre de manquer d’ensemble, de ne pas dérouler sous nos yeux l’évolution de la langue dans ses divers éléments, depuis le commencement du siècle jusqu'à la fin du siècle. On peut aussi se plaindre que l’histoire externe et la langue littéraire y tiennent trop de place au détriment de l’his-

1. Quitte à les donner ailleurs sous une forme même plus étendue encore ; car, en elles-mêmes, elles ont beaucoup d’intérèt.

2. Une étude du même genre, mais encore plus rapide, termine ce qui est dit des emprunts faits à l'italien ; je serais porté à croire que l'influence italienne sur la syntaxe a été plus grande que nele dit l’auteur.

toire interne et de la langue parlée. Mais ces réserves pêchent pas que nous n’ayons ici le résultat d’un effort

mais à côté pour servir de base à toute étude sérieuse fait cette période si intéressante de l’histoire du français et surtot du français littéraire. ai

[Journal des Savants, 1897, p. 542-555, 596-6153, 659-675.)

Page 1