Sauf en passant et à propos d’autre chose
prémière et, pour ceux qui ont cessé d’être usuels, de sa dernière apparition. Prat)
Les remarques de M. Brunot sur la morphologie et sur la syntaxe sont intéressantes et judicieuses ! ; il dit avec raison qu'ici encore il est bien difhcile de distinguer ce qui est spontané de ce qui est dû à l'influence des grammairiens et des écrivains. C’est l'inauguration de cette influence qui constitue en effet le trait le plus important de l’histoire de la langue au x vi siècle ; c’est elle que l’auteur a étudiée, avec une remarquable pénétration et une information extrêmement étendue, dans le chapitre le plus considérable de cette seconde partie. Mais il la fait précéder d’une introduction non moins savante et non moins neuve.
Il intitule cette introduction, qui ne remplit pas moins de 78 pages, « La lutte avec le latin », et c’est en effet l’histoire, très intéressante et très documentée, des efforts faits au xvif siècle pour substituer le français au latin comme langue de la philosophie, de la science, de l’histoire, de l’éloquence et même de la haute poésie (car il y avait encore des hommes, et non des moins éminents, qui pensaient qu’on ne pouvait atteindre les grands modèles antiques qu’en les imitant dans leur langue).
1. Il y aurait encore ici quelques remarques à faire. La tendance à former en ile parfait de la première conjugaison, qui a été une vraie mode à la cour de François Ier et a failli triompher, aurait mérité qu’on s’y arrêtât un peu plus, et il n’est pas exact de mettre je cueillay en regard de j'ally : le premier appartient à une conjugaison spéciale à ce verbe (cf. le moderne je cueille pour je cueul), tandis que le second s’étendait à tous les verbes. Peut-on dire que chantassions pour chantissions est la forme « normale », puisqu'elle est récente et due à l’analogie ? L'usage de se avec l’actif pour exprimer le passif dans certains cas ne pouvait « aller droit à l'élimination du passif » ; comment cette forme se serait-elle substituée à l’autre dans des locutions comme : Les Gaulois ont été vaincus par les Romains, ou Cet homme a été assassiné ? On trouve, dit l’auteur, l’infinitif « construit d’une très remarquable façon, en guise de participe absolu, et sans aucune préposition, dans le même sens qu’il aurait s’il était précédé de avoir ». Je ne comprends pas ce que l’auteur veut dire: peut-être avoir est-il une faute d’impression pour aprés. Il cite un exemple de Jean Le Maire (Turrhenus,… estre parti d'Asie, arriva en Italie) ; il aurait pu dire que Rabelais fait un fréquent usage de cette bizarre construction, qu’on rencontre d’ailleurs dès la fin du xve siècle,
Après avoir montré dans l’école et dans l’Église les deux grands obstacles au triomphe du français, M. Brunot signale les « premiers manifestes » en faveur de la langue vulgaire (il ne s’agit en réalité que de celui de Geoffroy Tory), puis il étudie successivement la pénétration du français dans les ouvrages de médecine, de chirurgie, de pharmacie, de mathématiques, d’astronomie, de cosmographie et géographie, de chimie, de physique, d'histoire naturelle, de philosophie morale et métaphysique, d'histoire, de rhétorique et de poétique. Dans chacun des livres qu'il a dépouillés avec un soin et un labeur extrêmes, M. Brunot cite surtout les pages où les auteurs expriment leurs idées sur la question de la langue et nous font ainsi voir les hésitations et les divergences d'opinions qui régnaient encore. C’est un tableau du plus haut intérêt, que nul n'avait encore tracé et dont l’auteur a été obligé de réunir lui-même tous les éléments. Comme il le dit avec juste raison, il n'avait point de guide dans ces recherches ; il s’est avancé le premier sur un terrain inexploré, terrain dont ni l'étendue ni l’aridité ne l'ont rebuté ; il l'a parcouru dans tous les sens et en a dressé une première carte, qu'il n’a garde de présenter comme définitive et sur laquelle il n’a pas même voulu marquer tous les points qu'il avait relevés. J’ai conscience, dit-il, que dans ces recherches, où je n'avais point de guide, beaucoup de noms et de livres ont dû m'échapper. J'aurai l'air d’en avoir omis bien plus encore, quoique je les aie vus et connus... J'ai essayé de choisir — témérairement, comme on choisit toujours — les hommes et les œuvres qui me semblaient avoir eu, dans le progrès que j'étudie, le plus d'influence. Les indications que je donne ne sufraient pas, je le sais, pour l’histoire de chaque science ; réunies, elles expliqueront, j'espère, le mouvement général d'idées réformatrices que, dans l’histoire littéraire, certains gardent encore la gloire d’avoir seuls représentées et presque inventées. »
Ces derniers mots s'appliquent surtout à Du Bellay et à la Défense et illustration de la langue françoise. M. Brunot s'attache à établir que ce livre fameux n'avait pas toute la nouveauté qu’il s’attribuait lui-même et qu’on lui a généralement attribuée depuis. Il le prouve en montrant que presque tout ce que dit l’auteur avait été dit par d’autres. Il ajoute que Du Bellay
n'apporte en faveur de sa thèse non seulement aucun argument nouveau, mais aucun argument de valeur, et qu'il enveloppe de phrases éclatantes un vide d'idées qui se dévoile quand on veut analyser son livre. Tout cela est vrai, et cependant je crois que c’est justement que la postérité a résumé dans la polémique soulevée par Du Bellay toute cette histoire de « la lutte contre le latin » que M. Brunota si savamment écrite. Il n’est personne qui dise une chose le premier ; les voix les plus retentissantes sont celles qui ne sont que l’écho de mille voix plus faibles qui ne se seraient pas fait entendre; mais celui qui donne à une idée la forme qui lui permet d’agir vivement sur les contemporains est, à bon droit, pour l’histoire, le représentant de cette idée. D'ailleurs, si les raisons de Du Bellay n'étaient pas nouvelles, elles se présentaient dans des conditions qui donnaient à son manifeste une portée que nulle déclaration analogue n'avait eue auparavant. La cause du français passait encore pour être celle des ignorants, des gens sans lettres ; or le groupe dont on savait bien que Du Bellay n’était que l’organe était composé d'hommes extrêmement savants, « Grecs et Romains » autant que pas un, et qui proclamaient la langue française égale à celles de l'antiquité et capable de rivaliser avec elles par la production de chefs-d'œuvre pareils aux leurs. C'était sur le terrain de l’art, et non plus celui de utilité, que se plaçait le nouvel apologiste : il promettait dans ce domaine, aux Français, des dépouilles comparables à celles que leurs ancêtres avaient rapportées du Capitole et de Delphes, et une gloire qui allait les mettre au-dessus des autres nations. Personne avant lui n'avait tenu ce langage ‘. L’exagération même et l'injustice dont Du Bellay fait preuve dans sa dépréciation de la poésie française antérieure donnaient une expression au sentiment général, qui n’osait encore se manifester, mais qui existait obscurément dans beaucoup d’esprits animés des grands espoirs de la Renaissance, et qui réclamait une rénovation complète de
1. Sauf Jacques Peletier, du Mans, dont M. Brunot cite des déclarations, qui, moins l'enthousiasme et le coup de clairon, ressemblent singulièrement à celles de Du Bellay; mais elles avaient fait peu d’effet dans le public. A plus forte raison en est-il de même de la lettre si remarquable de Jacques de Beaune, qu’a récemment publiée M. Roy.
la poésie. Au reste, il n’y a là qu’une nuance d'appréciation : M: Brunotne méconnaît pas l'importance historique du bruyant manifeste de la Pleiade ; il en restreint seulement, peut-être un peu trop, l'originalité, car l'originalité en ces matières est plus dans la forme et dans le ton que dans le fond même.
A propos de ce tableau si curieux de lapparition du français dans chacune des branches de la littérature sérieuse, l’auteur aurait pu faire remarquer plus souvent que le xvi° siècle avait été précédé en cela par l’époque antérieure. Il est vrai que tout ce qui, des productions du moyen âge, n'avait pas été imprimé était comme non avenu ; mais dans presque toutes les branches du savoir, depuis la chirurgie jusqu’à la philosophie, l’imprimerie avait répandu, souvent à de nombreuses éditions, des écrits des xn*, xiv° et xv° siècles, qui avaient été les précurseurs de ceux du xvi‘. M. Brunot n’en cite que quelques-uns ; il eût été, je crois, intéressant de les relever tous et de chercher quels liens peuvent les rattacher à ceux de l’époque suivante *. L'idée de mettre en français les préceptes de certains arts ou les résultats de certaines sciences remonte au moyen âge, et peutêtre aurait-il été bon d’indiquer sommairement en quoi les tentatives de la Renaissance diffèrent de celles des âges antérieurs. Mais cela rentrait sans doute dans l’histoire de la littérature plutôt que dans celle de la langue.
En résumant ou en reproduisant les déclarations des écrivains de genre si divers, qui ont revendiqué pour la langue française le droit d'exprimer tous les aspects de la pensée humaine, M. Brunot a apporté à l’histoire externe de notre langue littéraire une contribution des plus précieuses. Il semble qu’il aurait pu citer plus souvent les opinions de ceux qui combattaient cette prétention. On ne voit guère dans son chapitre que lattaque du latin; on en entrevoit à peine la défense, et cependant celle-ci aurait aussi beaucoup d'intérêt et ferait mieux comprendre celle-là. Il alléguera sans doute que les latinistes ont en général dédaigné de répondre aux novateurs ; il arrive
1. Je n’en citerai qu’un exemple, le traité de l’Espere du monde, imprimé une dizaine de fois à Paris de 1504 à 1534 (Hist. litt. de la France, t. XXX, p- 568), et conséquemment bien antérieur aux ouvrages publiés sous le même titre à partir de 1544 (p. 691).
tous ceux qui s'intéressent à l’histoire de notre littérature et de
souvent dans les discussions de ce genre que le parti qui est en
possession ne se défend que par le silence et par l'autorité atta: chée à cette possession. Cependant il nous donne lui-même un spécimen des objections que souleva l’enseignement en. langue vulgaire des professeurs du Collège royal Ramus et For cadel, et — mais dans une note du chapitre suivant — les très curieuses remarques de Charles de Bovelles ‘. La résolution. que prit de Thou d'écrire son histoire en latin, les plaintes de Montaigne sur le peu de durée de la forme à laquelle il confie sa pensée, prouvent combien il y avait encore, à la fin du xvIe siècle, d’hésitation parmi les meilleurs esprits. Les causes de cette hésitation sont parfaitement indiquées par M. Brunot®: J'aurais vu avec plaisir qu'il nous eût fait connaître plus en détail la façon dont ceux qui l’éprouvaient la justifiaient à leurs propres yeux et aux yeux des autres.
Ces remarques sont bien loin de tendre à diminuer la valeur du travail si neuf et si méritoire que M. Brunot a accompli dans ce chapitre. C’est véritablement un morceau capital et qui sufrait à valoir à l’auteur la haute estime et la reconnaissance de
notre langue.
Le chapitre suivant a également beaucoup de valeur. Intitulé « Tentatives des savants pour constituer la langue », il comprend 130 pages et se divise en trois sections : Efforts pour constituer une grammaire, Tentatives de réforme orthographique, Développement du vocabulaire.
1. M. Brunot l'appelle toujours Bouelles ; il est cependant certain que cet érudit, dont le nom écrit en latin Bouillus a été traduit de plusieurs façons différentes, s'appelait Charles de Bovelles, du nom du village voisinde Saint= Quentin dont il était originaire (voyez Thurot, t. I, p. XXVI).
2. C’est naturellement surtout le manque de fixité du français et l’incerti= tude de ses règles en regard du latin, dont la grammaire est immuablement fixée et qui permet de s'adresser à la postérité la plus lointaine aussi bien qu'aux contemporains ; c'est encore le désir, pour les savants, d’être compris par tous les savants d'Europe (on sait que cette considération a fait, jusqu’à nos jours, écrire en latin certains livres scientifiques) ; c’est enfin l’infériorité du français soit pour le vocabulaire (en fait de termes abstraits), soit pour la construction de longues périodes, soit pour l’énergie et la concision de l’expression.
- La première section (p. 718-750) est consacrée aux grammairiens. Passant, avec raison, rapidement sur les grammaires purement pratiques faites àsl’usage des étrangers, M. Brunot examine successivement les grammaires de Du Bois, Drosai, Meigret, Pillot, Robert Estienne, Ramus et Cauchie (plus les remarques disséminées de H. Estienne). Ici il avait été précédé par M. Livet et, sur quelques points, par Thurot et M. Stengel; mais il ne s’en est pas fié à ses prédécesseurs : il a tout lu et jugé par lui-même, et il a souvent éclairé d’un jour nouveau le caractère et surtout les rapports des différents ouvrages qu'il a étudiés. C’est ainsi qu'ila découvert Drosai, qu’il a démontré le peu de valeur de Pillot, la nullité du livre de Robert Estienne (copié ou abrégé de celui de Meigret), qu'il a montré que la grammaire de Ramus, originale (et fort peu heureusement) | dans son plan, est également, en bonne partie, un simple | résumé de celle de Meigret, et qu'il a établi que Meigret est le l seul grammairien de l’époque (après le bizarre Du Bois) qui ait | travaillé de première main et rien qu'avec des idées à lui. En | somme, ce chapitre, fort digne d’éloges, intéresse l’histoire de la k grammaire bien plus que celle de la langue, même écrite. E M. Brunot reconnaît lui-même que ni Meigret ni Ramus n’ont eu d'action (p. 853). L'idée de donner des règles fixes à la langue, qui animait ces premiers grammairiens, ils ne l'ont pas réalisée, tant à cause de la faiblesse et de l’incertitude de l’exécution L qu'ils lui ont donnée qu’à cause de leur manque d'autorité et de l'absence d’une matière sur laquelle elle eût pu s'exercer. Il faut considérer en effet qu’on n’enseignait point le français à l'école : dès lors, ces livres étaient écrits pour les lettrés; c’étaient des | œuvres de curiosité, de science si l’on veut, non de pédagogie, | et les grammaires ne peuvent agir sur l'usage d’une langue que |
si les règles en sont d’abord inculquées aux enfants. Il semble donc que l’auteur, qui attribue au manque d’espace la brièveté avec laquelle il expose l’histoire interne de la langue, aurait pu accorder moins de pages à celle de la grammaire ; mais on ne s’en plaint pas, parce que ces pages en elles-mêmes sont intéressantes, remplies de faits curieux et d'observations judicieuses.
| Jen dirai autant de la section suivante (p. 750-776), consacrée aux tentatives de réforme orthographique. Ici encore c'est
Meigret qui attire surtout l'attention et mérite les éloges de M. Brunot, sans toutefois qu’il ferme les yeux aux défauts du système de Meigret, qui pèche dabord par certaines inconséquences et même incohérences, ensuite et surtout parce quesa prononciation lyonnaise, d'après laquelle il avait réglé sa gra phie, ne répondait pas toujours à la prononciation parisienne déjà regardée comme la normale. M. Brunot regrette à bon. droit que la Pléiade, en refusant, après un moment d’hésitation, — Ronsard en eut toujours des regrets, — de s'associer à la réforme orthographique, lait empêchée d'aboutir. Le moment était unique pour un pareil succès; entre autres raisons, M. Brunot en donne une fort bonne (p. 771) : « En 1550, les livres qu'un changement d’écriture eût fait paraître archaïques étaient en si petit nombre, que le sacrifice en était encore possible. Au fur et à mesure que la littérature française s’est développée, ce qui a rendu de plus en plus difficile une réforme radicale, c’est l'impossibilité croissante de nous éloigner ainsi tout d’un coup de tout un trésor d’écrits qui composent encore la lecture non seulement des érudits, mais des hommes cultivés. » Au reste, ce qui a surtout fait échouer les diverses tentatives dont celle de Meigrét était la plus acceptable, c’est leur multiplicité. Entre tous ces réformateurs qui se critiquaient etse contredisaient les uns les autres, il était difficile de faire un choix. Puis ils s’éloignaient trop de l'usage reçu pour que le public ne fit pas à des innovations qui dérangeaient ses habitudes l'opposition aussi puissante que sourde de l’inertie. C’est ce que l’on fit entendre à Ronsard, qui seul peut-être aurait eu la force de triompher de cette mauvaise disposition ; c’est ce que voyaient surtout les libraires, qui craignaient de ne pas vendre des livres aussi étrangement imprimés : il résulte de plus d’un passage cité par M. Brunot que ce furent eux surtout qui s’opposèrent à la réforme.
Ce chapitre sur l'orthographe est très bon, mais il est incomplet, et il me semble que la partie manquante n’est pas celle qui aurait offert le moins d'intérêt. L'auteur nous expose fort bien les théories émises au xvi* siècle sur l'orthographe et nous montre qu’elles n’ont pas réussi à passer dans la pratique; mais cette pratique elle-même, il nous en dit fort peu de chose: Cependant l'orthographe des livres imprimés en 1600 n’est pas
la même que celle du commencement du siècle : si l’on considère l’histoire de la graphie comme faisant partie de l’histoire de la langue, il eût été bon d’en indiquer les principales modifications au cours de ce siècle ‘. Il eût été curieux aussi de nous faire connaître jusqu'à quel point des habitudes graphiques régulières avaient pénétré dans l’usage en dehors de l’imprimerie et de nous donner quelques spécimens — on sait qu'il y en a de fort singuliers — de la manière d’écrire des hommes plus ou moins lettrés et notamment des femmes. Plusieurs auteurs du xVI° siècle ‘ont aussi une orthographe à eux, et quelques indications à ce sujet n'eussent pas été superflues. Peut-être aurait-on pu abréger, pour faire place à des remarques de ce genre, quelques-unes des pages consacrées à des tentatives de réforme qui, en somme, n'ayant pas abouti, sont en marge de l’histoire de notre orthographe plutôt qu’elles n'en font partie.
La troisième section de ce chapitre est consacrée au « développement du vocabulaire ». Elle ne comprend pas moins de 70 pages et forme assurément un des morceaux les plus importants et les plus travaillés de l’œuvre de M. Brunot. Il nous fait d'abord connaitre les théories des hommes du xvi° siècle, et surtout de la Pléiade, sur l’enrichissement du lexique français, théories qui, d’abord fort audacieuses et même téméraires, ont été en s’atténuant de plus en plus, et qui, à une ou deux exceptions près, n'ont pas, autant qu’on le croit d'ordinaire, influencé
la pratique. Cet enrichissement devait être obtenu d’abord par
des moyens tirés de la langue elle-même, en y introduisant des
1. Nous apprenons bien qu’on doit à G. Tory la cédille, l’apostrophe et « les accents » (c’est un peu vague), à Dolet l’accent sur lé et letréma ; mais nous ne voyons nulle part quand et jusqu’à quel point ces innovations ont été adoptées. Il en est de même de la distinction de l’? et du 7, de l’u et du v, qui, chose singulière, n'avait été faite ni par Meigret ni par Peletier, et que Ramus a opérée d’une façon si simple en se servant de la double forme qu'avait précisément chacune de ces lettres (quoique, d’ailleurs, le choix dej ne soit pas sans inconvénients). On voit bien (p. 773) cette innovation capitale attribuée à son auteur, mais on ne nous dit pas quel succès elle eut. On sait qu’elle fut adoptée par les imprimeries de livres français à l'étranger bien avant de se faire recevoir en France.
mots dialectaux, en reprenant des mots archaïques, en « provi gnant » des mots hors d’usage ou encore usités. À combien peu de chose se réduit l'emprunt aux dialectes préconisé par ; Ronsard avec une conviction si énergique en apparence, c’est ce que montre la liste dressée par M. Brunot des mots de cette. origine qu'il a relevés dans les poètes mêmes de la Pléiade: trois dans Ronsard lui-même ’, un dans Belleau et deux dans Baïf ?, — car il ne faut pas tenir compte ici de Rabelais, qui. n'agit pas par principe mais par fantaisie, ni de ses imitateurs (Des Périers, Noël du Fail, qui, d’ailleurs, n’emploient des. termes patois qu’en parlant de choses locales), ni de Montaigne, qui s’est octroyé, comme on sait, au sujet des mots gascons où périgourdins, une liberté dont, au demeurant, il n'a que très. modérément usé 5. Au milieu du xvif siècle, le français litté= raire était décidément le français de Paris; on écrivait pour être compris de ceux qui connaissaient les mots de cette langue, et on ne pouvait employer que très discrètement des mots qu’elle ne possédait pas 4.
Il en est de même des mots archaïques. Malgré toutes leurs déclarations, les Pléiadistes n’en ont repris que fort peu au « vieux roman », qu'ils ne connaissaient d’ailleurs que par des textes imprimés et fortement rajeunis, et aucun de ceux qu'ils ont essayé de faire revivre ne leur a survécu. C'est dommage pour quelques-uns, quoique, en général, on ne puisse dire que les archaïsants aient eu la main fort heureuse. Encore moins
1. Encore astelle (aujourd’hui allelle) est-il un mot qu’on trouve de tout temps en français.
2. Serrer dans Desportes au sens de « fermer » est d’origine espagnole plutôt que provençale (quoi qu’en ait pensé Malherbe). di 3. « Même en admettant tous ceux que signale M. Lanusse, il y en aurait [de mots gascons] une trentaine dans Montaigne. » 4. Toutefois il faut bien dire que dans cette langue, en tant que parlée (et par suite dans la langue écrite, mais en dehors de l’influence et même de la conscience des écrivains), il s’est introduit, à toutes les époques, mais au xvie siècle plus qu’à toute autre, un grand nombre de mots dialectaux surtout méridionaux. L'élément méridional de notre lexique apparaît chaque jour plus considérable (grâce surtout aux belles recherches de M. A. Thomas), et il serait fort intéressant d’en donner un relevé complet, en essayant ei. quer la date de la plus ancienne apparition de chaque mot. *
ont-ils pu réaliser l’idée bizarre que Ronsard a émise, sans peutêtre l'avoir bien nettement saisie lui-même, de refaire toute une famille et même une souche à des mots tombés en désuétude, mais qui avaient laissé quelque dérivé encore usité. M. Brunot n'a pu trouver d'exemple bien décisif de ce peu raisonnable procédé.
.… Les procédés employés par la nouvelle école pour former des mots nouveaux sont beaucoup plus intéressants que ses essais d'introduire dans le français écrit des provincialismes ou des archaïsmes. Dans la dérivation, à vrai dire, ils n’ont rien d’original :; sauf quelques adjectifs en -al, -in, -een, -an, -eux, qui ont souvent été assez mal appliqués et n'ont pas eu de succès durable, on n’a formé de dérivés qu’en suivant l’usage courant. Quant à l’abus des diminutifs en -e4 auquel se sont livrés les poètes de la Pléiade, on sait aussi qu’il ne devait pas leur survivre.
C’est uniquement dans la composition que l’école a vraiment fait œuvre originale, mais à encore elle n’a abouti qu'à un avortement. C’est surtout, on le sait, pour obtenir des épithètes comparables à celles des Grecs qu’elle a fait violence au génie de la langue, en fabriquant des adjectifs comme humble-fier ?, pied-vile >, doux-soufflant +, cuisse-né, et surtout comme chassepeine, oste-soif, donne-jour, où un procédé que le français a employé de tout temps avec bonheur pour former des substan-
1. L'emploi de l’infinitif pris substantivement, dont les Pléiadistes et déjà Scève ont abusé, n’est pas, je l'ai dit ci-dessus, une dérivation ; il en est de même de l'emploi des adjectifs comme substantifs. Les cinq mots que M. Brunot cité comme des « dérivés impropres » (voir ci-dessus, p. 199) n’ont cer-
tainement pas été inventés par les écrivains, et appartiennent à la formation la plus spontanée de la langue. Sion n’a recueilli d’apprét, débauche, entretien, que des exemples du xvie siècle, c’est un pur hasard ; dispule s’est fait tout seul de disputer ; piaffe est peut-être le simple et non le dérivé de piaffer. 2. Ici la langue fournissait quelques modèles, comme aigre-doux, douceamère; mais ce n’était pas un procédé réellement vivant. 3. M. Brunot range ici par distraction le pale-pelue de Rabelais, où il n’y a qu'un adjectif qualifiant un substantif et formant un composé par synecdoque. | A. Marche-tard ne doit pas être mis dans le même paragraphe. C’est un composé avec impératif comme ceux qui sont signalés plus loin.
üfs est employé, contre toute analogie, à former des adjectifs De toutes ces innovations il n’est rien resté ?. Desportes dé les connaît à peine, et Malherbe n’a pas eu à les combattre sérieusement. Les mots qui en étaient nés étaient d’ailleurs pour la plupart aussi inutiles que mal formés.
Ainsi l'enrichissement que les novateurs ont voulu, en pleine: conscience et d'autorité, donner à la langue littéraire et surtout à la langue poétique, ils n’ont pas réussi à le lui donner. L’enrichissement considérable qu’elle à reçu au xvi* siècle, et dont leurs œuvres ont certainement, au moins en partie, été le véhi=. cule, s’est fait pour ainsi dire passivement et bien souvent à l’insu de ceux dans les écrits desquels il s’est manifesté. C'est — sans parler de la marche ininterrompue des procédés traditionnels de dérivation et de composition — l’emprunt aux langues antiques et modernes qui l’a surtout constitué, et cet emprunt s’est produit, dans la plupart des cas, soit dans des. ouvrages techniques dont les auteurs n'avaient pas de prétentions littéraires, mais cédaient à un simple besoin, soit dans la langue courante de la société élégante, avant de pénétrer dans les œuvres littéraires proprement dites. M. Brunot a étudié avec beaucoup d'attention ces diverses sources étrangères qui sont venues verser leurs eaux dans le courant dela langue nationale. Il n'a pas seulement donné des mots étrangers des listes qui, sans avoir aucune prétention à être complètes, sont très riches et très instructives 3 : il a finement distingué dans le vocabulaire d'alors, à côté des mots empruntés directement, les «expressions
1. M. Brunot l’a très bien reconnu et marqué; il n'aurait donc pas dû citer ici le cache-cou de Rabelais, qui est un substantif, et que Rabelais a pris dans la langue populaire (Rabelais est naturellement étranger à toutes ces inventions).
2. Le mot chèvre-pied s’est maintenu dans la langue littéraire, mais, cela est à noter, en devenant substantif. Au reste, c’est moins un composé comme les autres qu’un calque du latin capripes.
3. M. Brunot donne pour tous les mots, très nombreux, qu'il cite, le renvoi précis à l'endroit où ils se trouvent. On peut regretter que la liste des auteurs qu’il a dépouillés (ce sont, naturellement, ceux qui ont été publiés avec des glossaires) soit trop restreinte; mais il ne faut pas oublier que QE : teur ne faisait pas un Dictionnaire de la langue du xvre siècle.