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Mélanges littéraires de Benjamin Sulte

Ces r^uelques pages ne renferment, je vous en préviens, lecteur, rien de ce que l’on rencontre dans les ouvrages appelés romans, car ce nom. désigne trop souvent, de nos jours, des productions littéraires d’où la vraisemblance est exclue, afin de laisser libre place à des efforts de style et d’imagination calculés pour agir sur les nerfs du bon public.

Je raconte le plus simplement possible une histoire dont chacun de vous peut affirmer l’authenticité, vu que je prends mes personnages dans le milieu où nous vivons et qu’ils sont journellement placés devant les yeux de tous, soit sous un nom, soit sous un autre.

Ma nréface finie, allumons la pipe et causons.

Julie Morin et Louise Lavigne étaient, vers 1836, deux amies des plus liées, au couvent des Ursulines des Trois-Rivières. Comme il arrive presque toujours, cette amitié rapprochait deux caractères et deux tempérament.? opposés l’un à l’autre.

Julie, grosse brune à l’œil noir, était une de ces filles po.sitives qui voient le monde d’emblée sous un certain aspect peu engageant, tout en faisant la part du bon qui s’y trouve, se promettant bien de prendre

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la vie du côté sérieux sans toutefois tomber dans la misanthropie. Caractère déterminé, calculateur, elle ne faisait rien à la légère, pesait ses actes avant que de les accomplir, puis, une fois décidé, marchant au but avec la patience de l’avare qui amasse un trésor sou à sou, avec la ténacité d’un esprit vigoureux qui prévoit le succès de ses démarches. Jointes à cela, une gaieté soutenue, inaltérable pour ainsi dire, et une sérénité d’âme qui la faisait regarder par les compagnes de son âge comme une “grande sœur” à qui en demande naturellement avis et protection.

Ce type n’est point une peinture de fantaisie. Il existe partout dans la société canadienne; il est plus répandu à la campagne qu’à la ville. Julie était en effet la fille d’un habitant à l’aise ; elle tenait évidemment du sens pratique qui règne chez les gens de la campagne, ce tempérament dépouillé des illusions et des chimères que l’expérience seule est parfois impuissante à former. Ce n’est pas, croyez bien, qu’elle manquât de rêves d’avenir, d’idéal, d’ambition; mais tout cela subissait comme un façonnement dans sa tête, et prenait l’empreinte de son caractère qui ne souffrait rien d’exagéré. Fille d’habitant, elle savait que son père la doterait assez bien pour être recherchée par un homme de profession qui la mènerait vivre à la ville. Son oncle en avait même exprimé l’espoir durant une réunion de famille, au temps des fêtes de Noël, mais là-dessus son père s’était mis à discourir avec un accent si persuadé et en citant des exemples si frappants, que chacun s’était promptement rangé de son avis contre le projet de l’oncle. Nous devons dire que la plus convaincue de toutes les personnes

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présentes était Julie elle-même, dont le bon sens chassait d’instinct sur la piste de son père.

Louise Lavigne, née en ville, où son père était marchand, avait passé son enfance dans un milieu tout autre que celui où vivait la famille Morin. Le père de Louise était un grand liseur qui absorbait pêlemêle les contes des romanciers d’Europe et s’en était fabriqué une sorte de vie contemplative dans laquelle se plaisait son imagination faussée. La littérature française, avec Chateaubriand et Victor Hugo pour chefs, avait ici ses fanatiques. Qui de nous ne s’est arrêté ébahi devant les noms des héros et des héroïnes de ces écrivains transportés sur la tête de nos habitants ? Ces noms grecs, espagnols, moldo-valaques et que sais-je ? sont encore très répandus parmi nous. Oh ! Cymiodacée, Glaiphire et Clodimire, que vous m’avez amusé !

M. Lavigne était donc atteint de la maladie courante. Sans cesse rattaché à quelqu’aventure chevaleresque de ce monde imaginaire, il négligeait volontiers les choses de la vie réelle, dont sa femme, mieux douée que lui, avait généralement le contrôle, ce qui explique comment se soutenait son négoce. Etant jeune homme, il avait manifesté des prétentions qui amusaient son entourage. Un de ses premiers soins à quinze ans, avait été de signer “La Vigne”, détachant l’article pour se prêter l’apparence d’un nom noble. Il avait épousé la fille d’un marchand, comptant réaliser avec les écus de la dot ses projets de grandeur;: mais il so trouva, heureusement pour lui, que sa femme voulut continuer la tradition paternelle et qu’elle eut assez de talent pour serrer les cordons de la bourse et faire prospérer le magasin. Lavigne s’en

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désolait, disant qu’il n’était pas né pour cette existence vulgaire, lorsque tout en lui faisait pressentir une brillante carrière, dont on persistait à le tenir éloigné. Il comptait bien, disait-il sans cesse, lancer ;sa petite Louise dans un autre cercle que celui où l’aveuglement de sa femme les enchaînait tous deux. Néanmoins, bonne pâte d’homme et cœur aimant, il ne poussait pas sa manie jusqu’à vouloir enlever à 'Cette dernière les pantalons qu’elle portait si bien.

Louise n’avait que trop de disposition à emboîter le pas derrière son père. Une faiblesse de sa mère contribuait encore à aggraver ce penchant : les toilettes toujours fraîches, toujours nouvelles que l’enfant étalait à l’admiration de ses petites compagnes, dévoyaient son esprit outre mesure; elle en était venue à poser avec l’aplomb d’une souveraine et à se croire de beaucoup supérieure à son entourage, ce qui était fort du goût de son père, on le conçoit.

Les deux jeunes filles s’étaient rencontrées au ■couvent. Leur liaison commença par une épisode qui les peint toutes deux. Louise portait pour la première fois un tablier de “soie qui mire”, alors très en vogue, 'et se pavanait de son mieux sous les regards des autres enfants, qui ne tardèrent pas à s’approcher d’elle pour ■examiner en détail et la coupe et l’étoffe et les garnitures du nouveau vêtement. Cet inventaire se faisait sans témoigner à Louise trop d’affection. Soit respect pour la personne d’une si grosse demoiselle, comme les petites filles qualifiaient Louise, soit par un sentiment de jalousie facile à comprendre, elles se montraient froides à son égard. Elles ne savaient point, généralement, que les parents de la plupart d’entre elles occupaient des positions supérieures à celle du père de

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Louise ; cependant, l’une d’elles, qui avait saisi au passage quelques mots d’une conversation tenue dans sa famille, ayant regardé tout à son aise le beau tablier, tourna les talons en disant:

— Si papa voulait, il m’achèterait toute une robe comme cela, parce qu’il est riche, et puis, il me donnerait une belle garniture de perles i et pas des mirais comme ceux-ci !

Louise se sentit piquée au cœur. Elle voulut parler; mais la colère étouffa sa voix; elle bondit en avant et giffla l’insolente. Là-dessus, grand tumulte, au milieu duquel les apostrophes les moins charitables se firent entendre à l’adresse de la belle demoiselle. Une maîtresse intei^vint, qui sépara le groupe hostile et rétablit le calme. Louise fondit en larmes sous l’effet de la réaction nerveuse qui se manifesta aussitôt après. C’est alors que Julie s’approcha d’elle, de toutes ses compagnes, et tenta de la consoler. Depuis ce moment, ces deux caractères, sans rapport l’un avec l’autre, devinrent unis. C’était, du côté de Louise, un besoin de se confier à plus sage qu’elle; et de la part de Julie, un mouvement du cœur qui la poussait à ne point abandonner dans son isolem.ent cette nature sensible qu’un travers d’imagination rendait malheureuse.

M. Lavigne ne tarda pas à connaître ce qui se passait. 11 composa sur ce thème un plan de conduite en vertu duquel sa fille devait quitter, aux vacances de l’été suivant, un pensionnat imbu de préjugés roturiers, pour aller à Montréal recevoir une

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