‹ Mélanges littéraires de Benjamin SulteChapitre 2 sur 7 · Rassades ou clinquants · texte numérisé non relu

Rassades ou clinquants

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

éducation plus conforme à ses goûts et aux espérances d’avenir qu’il nourrissait pour elle.

Voila donc les deux amies séparées. Quelques mois s’écoulèrent durant lesquels une con*espondance active remplaça les entretiens journaliers des jeunes filles, qui touchaient alors à leur seizième année.

Louise se disait enchantée de sa nouvelle position. Tout convenait à ses penchants. Ce n’étaient autour d’elle que belles toilettes, langage recherché, société de haut ton, et un décorum ! Il fallait voir cela ! Chaque pensionnaire était tenue de fournir son assiette d’argent et un gobelet pareil, marqué à son chiffre. La belle vie ! C’était autrement digne et bien mieux élevé qu’aux Trois-Rivières, assurément.

M. La vigne jubilait. Sa femme ne voyait pas encore où cette conduite les mènerait, et d’ailleurs sa santé, compromise par une activité trop soutenue pour ses forces, déclinait rapidement. Elle mourut en 1838, sans deviner les déceptions qui attendaient son enfant.

Montréal, 10 septembre 1839.

Tu sauras, ma chère Julie, que depuis cinq semaines, j’ai quitté le couvent, aux vacances, et que je n’y retournerai pas. Mon père, qui est venu me voir, s’est conformé au désir que je lui exprimais de demeurer chez madame Lapalme, mère de ma meilleure amie à Montréal. Ce pauvre père, il est si bon ! Il ne sait rien me refuser. Figure-toi que nous sommes en train de le décider à transporter ici son commerce qui va clopin dopant aux Trois-Rivières, une si petite ville où il y a déjà tant de concurrence.

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

ir>

tandis qj’à Montréal le champ est vaste et plus productif. Quel bonheur ce serait pour moi si ce projet se réalisait ! Nous aurions une voiture, comme plusieurs de mes connaissances du pensionnat qui sont rentrées dans le monde et qui s’amusent mieux que tu ne saurais croire, puisque tu ne connais point les amusements des grandes villes. C’est si gai ! Nous avons déjà des soirées, ce qui promet un hiver attrayant, comme tu vois. Il faut te dire que les cavaliers ne manquent pas, mais c’est sans conséquence, je t’assure. Pourtant, tâche de savoir si mon père s’est aperçu de quelque chose; je t’en dirai plus tard le court et le long.

Je sais d’avance que tu vas me blâmer de m’être acclimatée si parfaitement dans un monde que tu regardes comme en dehors de ma classe, mais tu pourras régler la question en te disant que des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter; et puis, tu n’ignores point que notre amitié inaltérable n’en souffrira aucunement. Je t’embrasse; écris-moi.

Louise.

Gentilly, 24 septembre 1839.

Ma bonne Louise, — J’arrive des Trois-Rivières, où j’ai reçu ta lettre qui m’attendait chez ton père, il faut te dire que moi aussi, j’ai quitté le couvent pour retourner à la maison paternelle. Notre existence, tu le sais, est peu variée, c’est la campagne avec ses habitudes de calme, de travail et de contentements. Je m’y plais. Le contraste entre ta vie et la mienne saute aux yeux, mais je ne prendrai pas ma grosse voix pour te réprimander. Tout mon désir, tous mes

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

vœux sont pour ton bonheur. Je me borne à te répéter ce que je t’ai dit souvent: à nous de savoir choisir notre lot ici-bas et de préparer notre avenir.

J’espère que tu me permettras pourtant une réflexion à propos du quelque chose mentionné dans ta lettre. Ce quelque chose se trouve être quelqu’un, et ce quelqu’un est un officier anglais. Ton père m’en dit des merveilles; moi, j’ai un autre sentiment, ou pressentiment, comme tu voudras . . .

Julie.

Un an s’écoula pendant lequel M. Lavigne eut le temps de transférer son commerce à Montréal et d’ouvrir sa maison aux amies de Louise, qu’il espérait marier à bonne enseigne l’un de ces matins.

Le brave homme était ébloui de tout ce qui l’entourait. Ses rêves du grand monde et d’opulence lui apparaissaient comme une réalité prochaine. Il était de ces gens qui pensent être d’autant mieux dans leurs affaires qu’ils voient autour d’eux rouler les carrosses, s’élever les demeures somptueuses, et s’étaler le luxe sous diverses formes, sans réfléchir que tout cela est à autrui et que dans un endroit moins garni d’or et de pompons, ils pourraient vivre beaucoup

plus à l’aise qu’au milieu de cet attirail étranger.

Recourons de nouveau à la correspondance des deux amies.

Aux Trois-Rivières, août 1840.

Je t ai promis, ma chere Louise, des confidences.

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

Les voici. Si je n’ai pas été sévère à ton égard tant qu’ont duré tes amours avec le lieutenant Williams, ç’a été faute de posséder moi-même une conscience tranquille sur ce point. A présent que nous sommes revenues, l’une et l’autre, au chapitre du sens commun,, parlons-en un peu. Il paraît donc que madame Lapalme a joué un coup de maître en mettant la question du mariage devant ton habit rouge. Comme ils ont tous peur d’en venir là, ces beaux messieurs t Puisque t’en voilà débarrassée, écoute maintenant mon histoire.

Il y a près de deux ans, dès ma sortie du pensionnat, j’avais rencontré à Saint-Pierre M. Bertrand, jeune avocat de la ville, qui est l’ami intime de mon cousin Charles. La connaissance est facile avec un avocat, et celui-là avait des attraits, je l’avoue î Si bien que nous allâmes, en quelques mois, des simples compliments de politesse à la question de nous unir pour jamais. Ma famille ne soupçonnait pas ce qui se passait, quoique les assiduités de Bertrand fussent assez significatives. Mon père m’a dit depuis qu’il pensait que j’avais plus de tête que je n’en ai montrée dans cette affaire. Un soir du printemps dernier, Bertrand s’ouvrit tout à coup à lui sur la grande question. Le lendemain, consultation générale. Le prétendant n’était pas mal vu. Il y avait comme un “oui” sur les lèvres de chacun, sauf mon père qui, selon son expression, trouvait le jeune homme par trop pressé et voyait du louche dans ses démarches. Bref, m.on père n’y alla pas par quatre chemins, brusqua les investigations sur l’état de fortune du prétendant, qui eut peur de voir découvrir un faux en écriture qu’il avait commis pour couvrir une partie

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

de ses dettes, et qui décampa en me laissant guérie de son amour, comme bien tu penses.

Je n’ai pas juré d’éconduire les avocats qui seraient tentés de me faire la cour, mais je me tiens pour avertie, attendu, comme ils s’expriment, que je n’ai pas l’intention de faire un mariage à fonds perdu. Je garderai ma dot pour moi ; que personne ne compte dessus.

Julie.

îH *

Hélas ! cette dot, la pauvre Julie ne devait même pas y toucher. En 1841, elle épousa un jeune homme de sa paroisse, Léon Muraire, qui l’amena sur sa terre où ils vécurent heureux pendant trois ou quatre années. Au bout de ce temps le beau-père et le gendre s’associèrent à un navigateur de Deschambault pour acheter une goélette destinée à faire le commerce de grains avec les Etats-Unis. Ils mirent dans l’entreprise le produit de fortes hypothèques sur leurs terres, outre quelques argents tenus jusque-là en réserve.

Ce commerce marcha tant bien que mal jusque vers 1849, où un mauvais achat de grain, suivi d’un désastre sur le lac Saint-Pierre, ruinèrent les trois associés. Le père Morin en mourut de désespoir; son gendre dut comme lui abandonner sa terre aux griffes des gens de loi et alla chercher de l’ouvrage à Sorel, puis à Montréal, où il succomba à son tour sous le double fardeau de la misère et du chagrin.

La malheureuse Julie restait sans ressources aucunes, avec deux enfants, une fille et un garçon, l’aîné, appelé Alfred, âgé de près de huit ans.

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

Quand les hommes ont quitté le champ de bataille de la vie, quand leur courage est brisé et que le dernier souffle s’en est allé vers l’Eternel, il reste encore assez de force à la femme pour se redresser contre l’infortune et regarder sans peur l’avenir qui s’avance menaçant.

Les malheurs, dit un proverbe arabe, sont des oiseaux qui voyagent par couple. On pourrait ajouter qu’en certains cas ils vont par volée, ce qui avait lieu pour la pauvre Julie, réduite, après avoir connu l’abondance et la quiétude du foyer domestique à travailler pour gagner sa vie et celle de ses enfants. Et encore, comment travailler ? Il y a vingt ans, on ne rencontrait point à chaque pas comme aujourd’hui des emplois variés pour les femmes. Dans cette ville où elle ne connaissait personne, elle tenta vainement de se faire ouvrir quelques portes. Les rares ouvrages qu’on lui offrit la découragèrent, elle ne pouvait s’y résoudre.

Elle avait cru d’abord qu’il lui serait facile de se procurer une occupation de son choix. Successivement, elle perdit l’espoir de donner des leçons de français, de placer des bas de lits qu’elle confectionnait avec adresse, et dut se rabattre sur la simple couture; mais là encore, refus général: les modistes avaient leur nombre d’employés au complet; et quant aux pratiques particulières il ne fallait pas même songer à en chercher sans une protection qui manquait à la pauvre veuve. Que faire ? Retourner vers les parents éloignés qu’elle avait à Gentilly ? Son cœur s’y refusait par un juste mouvement d’amour-propre. Devenir servante ? En supposant toutefois qu’une place vacante se présentât, cette idée, cette suprême

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

ressource, faillit lui ôter la raison. Elle en tomba malade, ei: sans la charité d’une famille d’ouvriers chez qui elle demeurait provisoirement, la mort serait venue la prendre, comme elle avait pris son mari, sur le même grabat.

Une fois rétablie, ou à peu près, sa résignation avait grandi dans l’épreuve, elle tenta de se procurer des moyens de gagner quelques sous et, par une inspiration du ciel, consulta les colonnes d’annonces d’un journal de la ville. Rien ne s’y trouvait qui pût lui offrir l’ombre d’une espérance; la feuille allait lui tomber des mains lorsque son regard s’arrêta sur l’article “Décès”. Elle le lut avec surprise, réfléchit un instant, le relut et, sous forme de conclusion interrogea la femme de l’ouvrier qui était près d’elle:

— Connaissez-vous quelqu’un du nom de Ducroy, à Montréal ?

— Oui, justement, celui que je connais vient de mourir. C’est Maurice Ducroy, un dépensier bien connu.

— Il était donc riche ?

— Autrefois, c’est possible, mais pas à présent, au train qu’il a mené !

— Il était marié, n’est-ce pas ? Le journal dit qu’il laisse une femme et un enfant.

— L’enfant a bien dix ans, je crois; quant à la femme, c’est ça qu’était une fière dépensière, elle aussi ! Pour remplir leur bourse, à son mari et à elle, il aurait fallu un fleuve d’or . . . mais ça vous intéresse, à ce que je vois.

— Je dois vous dire que madame Ducroy a été mon amie d’enfance. Je n’ai rien su d’elle depuis son

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

mariage à peu près. La fortune ne lui a pas été plus favorable qu’à moi, elle doit être bien malheureuse.

— Bah ! ne croyez pas cela ! Vous verrez que parmi ses connaissances elle trouvera bien à se tirer d’affaire. Ces gens-là gaspillent tant qu’ils peuvent, mais ils savent ensuite comment se mettre à l’abri de la famine, ce n’est pas com.me le pauvre monde . . .

— Qu’importe, elle souffre et j’ai été son amie, je voudrais bien la revoir en ce moment, ne fut-ce que pour unir ma douleur à la sienne.

Sa résolution prise, il lui fut facile de l’exécuter quelques jours après les funérailles de Maurice Ducroy.

Le lecteur peut se figurer l’entrevue des deux amies, qui avaient cessé de correspondre depuis longtemps et que de telles circonstances ramenaient tout à coup l’une vers l’autre.

Louise n’était pas beaucoup changée; visiblement, elle avait dû prendre un grand soin d’elle-même durant les dix ou douze années qui s’étaient écoulées depuis son départ pour Montréal. Elle n’avait pas davantage négligé le ton de femme de distinction qu’elle croyait inné chez elle, mais qu’elle n’était jamais parvenue à acquérir. Ses mignardises et les peines qu’elle se donnait pour paraître avoir des manières de haute société, lui avaient composé un cercle de prétentieuses et de précieuses ridicules qui étaient bien l’assemblage le plus grotesque que l’on pût voir. Elle avait su trouver dans cette espèce de cour la consolation des chagrins qu’elle ne pouvait manquer de ressentir de la conduite de son mari, joueur effréné qui avait dissipé jusqu’au dernier sou de leur petite fortune, car ils s’étaient mariés ayant de bons revenus et ils s’éteignaient sans une obole devant eux.

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

Julie ne sortit point toutefois de cette entrevue sans avoir appris que Louise échappait à la misère, grâce à un léger douaire que son père en mourant avait obtenu de Ducroy. Le brave Lavigne, maladroit dans son commerce, où il avait fait banqueroute, avait eu la chance de terminer ses jours en faisant ainsi une opération financière profitable, la seule qu’il eut bâclée passablement bien dans toute sa vie; il est bon de croire que la Providence s’en était mêlé.

Au moment de se séparer madame Ducroy proposa à son amie de lui procurer de l’ouvrage à commencer par ses habits de deuil qui étaient à confectionner, promettant de la présenter ensuite dans quelques maisons bourgeoises de manière à lui attirer une clientèle. On conçoit que cette proposition fut acceptée avec em.pressement. La pauvre Julie regarda le jour où elle avait retrouvé son amie comme le plus heureux qu’elle eut passé depuis près de quatre ans. Une voie nouvelle s’ouvrait dès ce moment devant ses pas, elle s’y engagea en remerciant le Ciel du secours inattendu qu’il lui envoyait.

Cependant, Alfred atteignit dix ans. Pour son âge, c’était une intelligence très développée, comme on en rencontre fréquemment dans les familles qu’une catastrophe soudaine a jetées sur le pavé. Comprenant les chagrins de sa mère, il se disait qu’aussitôt qu’il pourrait employer ses bras à travailler et à lui venir en aide, il prendrait du service quelque part. Son bon cœur était prêt à tout. Il avait d’avance fait le sacrifice des carrières avantageuses dans lesquelles on entre par l’étude, après un stage de quelques années improductives.

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

Ce fut lui-même qui, en un jour d’inspiration, se procura de l’emploi, chez un marchand de nouveautés, à raison de trois piastres par mois. Sa besogne consistait à porter à domicile les achats des pratiques, balayer le magasin, épousseter les comptoirs, laver les vitrines, etc. Voyant cette résolution bien arrêtée dans l’esprit de son enfant, madame Muraire n’eut pas le courage de s’y opposer; elle sanctionna le marché et le service commença.

Je tiens les détails de ce récit de la bouche d’Alfred. Vingt ans après ces événements, il m’a raconté, les larmes aux yeux son entrée dans la mansarde où logeait sa mère, le soir qui termina le premier mois de son service.

— Depuis la boutique jusque chez nous, dit-il, je ne me rappelle rien; il m’est impossible de dire comment j’ai franchi cette distance; tout ce qui me frappe, c’est que j’étais essouflé en montant les escaliers et que je dus m’arrêter au second pour respirer et reprendre mes sens. Je crois que j’avais couru. La tête me brûlait et le cœur battait à rompre ma poitrine. Je repris bientôt assez de forces pour atteindre la porte de notre appartement. J’entrai, ma mère cousait; j’allai droit à elle, qui me regardait d’un air étrange, tant ma figure était bouleversée par l’émotion, et sans prononcer une parole, je posai sur ses genoux six pièces d’argent d’un écu; et, ne pouvant me contenir davantage, j’éclatai en sanglots. Ma mère, effrayée, ne comprenant rien à cette explosion, s’empressa de m’en demander la cause; je ne pus que me jeter dans ses bras et lui répondre par syllabes saccadées: — Que je suis heureux ! c’est l’argent de mon mois ! Je cherche en vain dans mes souvenirs,

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

un moment de bonheur qui approche de celui-là. Dieu a des secrets qu’il ne révèle point aux favorisés de la fortune. Bien des personnes à qui je raconterais cette scène ne pourraient en saisir la poignante émotion. Je crois que depuis ce soir-là, ma mère n’a plus jamais éprouvé le moindre découragement: elle avait appris à compter sur moi.

Le travail de couture ne manquait pas. Alfred gagnait aussi sa petite part des dépenses. Les plus mauvais jours étaient passés. Un an s’écoula de la sorte, au bout duquel madame Muraire changea de logement pour s’installer le plus près de la rue, dans un lieu fréquenté, où elle prit à gage quelques jeunes filles propres à lui aider dans ses travaux qui augmentaient de jour en jour. Vers le même temps, Alfred fut placé derrière le comptoir, avec les commis du

magasin; son salaire était doublé.

❖ îC

— Ma chère amie, dit un jour Louise à Julie, je ne sais comment te féliciter du changement qui s’opère dans ta situation. Ton courage est admirable. A ta place, je serais morte cent fois de souffrance et de désespoir. A propos, je voulais te dire que mon Alphonse a demiandé à plusieurs reprises, depuis quelques sem.aines, à voir Alfred venir jouer avec lui. Pourquoi ne l’envoies-tu pas de tem.ps à autre ?

— La question me cause un sentiment d’orgueil mélangé de tristesse. Alfred ne joue jamais; il est trop occupé pour cela. De sept heures du matin à neuf heures du soir, il est au magasin. Le reste de sa soirée et une partie du dimanche, il les consacre à son instruction, que je dirige de mon mieux. Le pauvre petit

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

comprend déjà que, pour parvenir, il lui faut de l’instruction, et comme je n’ai pas les moyens de le mettre à l’école, il se tire d’affaire par sa seule énergie. Par bonheur, ce n’est ni la volonté, ni l’intelligence qui lui manquent.

Je ne rapporterai point la suite de cette conversation; le lecteur peut y suppléer facilement s’il se rappelle la différence de caractère qui distinguait les deux amies. Louise ne se lassait pas d’admirer la conduite, l’esprit d’initiative et les succès de Julie, mais il ne lui serait jamais venu à la pensée de l’imiter en quoi que ce soit. Elle vivait de sa petite rente et voyait toujours l’avenir sous des aspects enchanteurs; seulement, ce n’était plus pour son compte qu’elle caressait des rêves dorés, c’était pour son fils dont elle se promettait bien de faire un prodige d’éducation à la mode, un gentleman qui n’aurait qu’à se présenter quelque part pour être reçu à bras ouverts, voir les portes s’ouvrir à double battants devant ses pas, et marcher de triomphe en triomphe par toutes les voies connues et inconnues jusqu’à lui. Ce manque de jugement chez la mère ne surprenait pas celle qui l’avait su apprécier étant jeune fille, mais il lui était plus difficile qu’autrefois de démontrer à son amie que, dans la pratique, elle avait déjà fait d’Alphonse un enfant gâté de qui l’on ne tirerait pas grand’chose s’il continuait sous ce régime.

Je passerai sous silence quelques années durant lesquelles Julie vécut de son travail, avec des alternatives de réussite et de revers.

La conduite régulière d’Alfred lui valut, de degré en degré, l’avantage de prendre finalement la charge de premier commis chez son patron, avec un salaire

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

de cent louis par année, somme que l’on accordait rarement à des employés de son âge. Ses études avaient marché avec un égal succès. Il s’était même rendu assez maître de la langue anglaise pour la parler couramment et rédiger une correspondance de commerce. Il pouvait compter sur l’offre qui ne manquerait pas de lui être faite d’une part dans les bénéfices de la maison, car son activité, son habileté en affaire et l’estime qu’il s’était acquise le rendaient, à dixhuit ans, apte à toutes les promotions dans son état.

Malheureusement, une fièvre lente, occasionnée par l’excès de fatigue, s’empara de lui un jour d’automne et le retint au lit tout l’hiver.

Au printemps, lorsqu’il put sortir, il apprit que son patron venait de céder son commerce à deux jeunes gens qui lui avaient versé une assez ronde somme pour cet objet et que les salaires des deux ou trois premiers commis seraient diminués.

Alphonse, de son côté, avait terminé ses classes et venait d’entreprendre l’étude du droit. Il était toujours l’idole de sa mère, qui allait partout chantant ses louanges. Doué d’aptitudes plus qu’ordinaires, il n’avait cependant brillé nulle part, si ce n’est dans les salons où il régnait déjà par droit de conquête et de galanterie. Le travail lui était extrêmement facile; sa mémoire était excellente, son esprit agréable, et son cœur bien placé. On ne pouvait le connaître sans devenir son ami. Sa mère le prodiguait en toute occasion, et à le voir seconder ses efforts, on reconnaissait l’homme né pour le monde, le troubadour du quartier, le bout-en-train des parties de plaisir.

Avec cela, par exemple, il ne travaillait pas. Sans se donner la peine d’étudier il se croyait sûr de devenir

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

un brillant avocat ; quand il entamait le chapitre de ses projets d’avenir, c’était vraiment à se pâmer; le brave garçon croyait fermement tenir dans sa main tous les oiseaux qui sont encore dans la forêt. Il était presque de force à dire avec un étudiant que j’ai connu: “A quoi sert de travailler ? je ne suis pas en cléricature pour faire un avocat: je veux faire un juge !” Tout lui semblait possible, et surtout facile. Cette illusion héréditaire avait pris dans sa personne une si agréable transformation, qu’à l’entendre raconter ses futurs triomphes sans jamais parler des moyens qu’il prendrait pour y arriver, l’on ne songeait pas même à le tourner en ridicule; car, n’ayant jamais été pris au sérieux, on lui pardonnait tout, à cause de son bon caractère, quitte à déplorer tout bas son manque

de jugement. Ainsi va le monde.

Québec, 4 septembre 1860.

Mon cher Alphonse, — J’ai laissé passer l’été sans t’écrire; c’est bien ingrat après l’assiduité de tes visites pendant ma maladie de l’hiver dernier. Mon excuse est toute entière dans la vie que j’ai menée depuis le 1er juin. Tu te rappelles que, me voyant partir pour servir en qualité de commis sur les trains de bois qui descendent l’Ottawa et le Saint-Laurent jusqu’à Québec, ton amitié te conseilla de blâmer mon projet. Pourtant j’ai recouvré la santé à cette vie au grand air, moi qui avais été enfermé entre quatre murs, du matin jusqu’au soir, depuis sept ou huit ans.

J’avais compté que mon retour à Montréal aurait lieu ces jours-ci. Tout est changé. Grâce à la complaisance de mon dernier patron, me voilà installé ici

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

clans les bureaux de la principale banque de la ville, pour tout le temps de la maladie de l’un des subalternes. Je suis enchanté de cet arrangement, qui me donne occasion de voir de près la comptabilité des maisons de banque et les transactions financières que l'on ne nous enseigne nullement dans le commerce, où j’ai fait un soi-disant apprentissage.

Tu n’ignores pas que, l’année dernière, j’ai publié dans un journal de la campagne deux articles de mon crû touchant la protection à accorder aux produits fabriqués dans notre pays avec les matières qui s’y trouvent le plus abondamment, telles que le lin, le sucre, les gommes, la laine, etc. Eh ! bien, mon cher, ces écrits m’ont valu à Québec les compliments de MM. X. et Z., dont j’ai droit d’être fier. En sortant de ma place actuelle, je songe sérieusement à mettre un pied dans le journalisme. J’ai beaucoup lu, tu le sais; mes études n’ont rien eu de la frivolité des lectures si répandues de nos jours. Je pousserai dans la presse deux ou trois idées toutes canadiennes, que j’ai particulièrement approfondies et dont l’application ne demande qu un peu d’argent et un bras persévérant.

J’entends d’ici la réponse que tu m’adresses, mais d’avance tu sais si je suis têtu, et je passe par-dessus ton sermon. Mes projets te sont connus, je n’en démords pas; blâme tout ce que tu voudras, je n’en serai pas moins

Ton ami.

Alfred.

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

Montréal, 10 septembre 1860.

Jusques à quand, etc., travailleras-tu pour les autres ? Te voilà pris d’un bel amour pour le journalisme. Sais-tu seulement ce que cela rapporte de salaire, sans compter les désagréments du métier ? La belle affaire, mon cher Alfred, la belle affaire! Tu n’auras donc jamais d’am.bition? J’ai lu ta lettre à ma mère, qui te conseille fortement de tourner tes efforts vers la place que tu occupes aujourd’hui, ou vers une position analogue. Avec tes talents, ta bonne conduite et les amis que tu sais te faire partout, il n’est pas possible que tu ne finisses par percer l’un de ces jours; tu arriveras à deux cents louis de salaire, pourvu néanmoins que tu le veuilles tout le premier. Les autres ne se remueront pas pour toi, c’est clair. Ce que je ne comprends pas, c’est l’indifférence de ta mère sur ce sujet: on croirait plutôt, ma parole d’honneur, qu’elle désire te voir travailler pour le roi de Prusse: le journalisme ! Etes- vous assez inconcevables tous deux ? En tous cas, si tu passes par ce chemin-là, tu feras une chose que j’ai refusé de faire, tout comme tu as accepté, il y a deux ans, les fardeaux que te présentait M. R. et dont je ne voulais pas me charger. La liste de tes complaisances est longue. Rien de tout cela ne rapporte un sou. Je préfère couler mon droit tranquillement, et je laisse chacun s’agiter pour son compte.

J’ai écrit ce qui précède tout d’une haleine; je me relis, mais je n’y change rien. Nous sommes de trop bons amjis pour exclure le franc-parler de nos relations intimes.

Laisse-moi te dire, en terminant, que ma mère a un fameux projet en tête. Tu sais que je suis au

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

mieux avec 1?. famille H. Il s’agirait simplement de me faire épouser mademoiselle H., ce qui n’est pas impossible: au contraire, et en terminant mon droit, j’entrerais en société avec mon beau-père, qui a l’une des plus fortes clientèles de Montréal. On voit ça d’ici : du premier coup j’occupe une place notable au barreau et je fais mille louis par année. Ceci, bien entendu, est très entre nous.

A bientôt.

Tout à toi,

Alphonse.

• — Allons ! se dit Alfred en lisant cette lettre, c’est un cas incurable. Mon pauvre ami est bien le fils de sa mère. Il ne veut se mêler de rien, mais par exemple des projets, des châteaux en Espagne, à bouche que veux-tu ? Et dire qu’il n’est pas le seul de son espèce. Il s’obstine, malgré mon dire, à prétendre que je n’ai pas d’ambition. Nous verrons lequel des deux en a une plus forte dose ! Moi, je travaille à me rendre capable de parvenir à tout, c’est-à-dire que, n’ayant pas de fortune, je tâche de me rendre utile et par là même nécessaire. Lui, qui n’est guère plus riche que moi, à tout prendre, s’évertue à compter sur l’avenir, sans combler le fossé qui l’en sépare. Après tout, il y a des gens pour qui les cailles tombent toutes rôties sur l’assiette. Alphonse court cette chance-là; moi, je me repose sur quelque chose de plus positif. Qui vivra verra.

Et il prit la plume :

Québec, 14 septembre 1860.

Que dirais-tu, mon ancien, si, au lieu des deux cents louis que tu me fais entrevoir comme le point

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

culminant de ma prospérité future, je t’affirmais effrontément que cela n’est pas assez pour satisfaire l’ambition qui me manque selon toi ? C’est pourtant la vérité. Je ne veux ni deux, ni trois, ni quatre, ni même cinq cents louis; je veux davantage; je veux TOUT ce que je puis avoir. Je te l’ai déjà dit: le bon Dieu nous a fait à chacun les bras assez longs pour atteindre ce qui nous est destiné, seulement, il faut avoir le courage de se remuer. Je me remue, sois tranquille et garde ce bout de lettre comme mémoire de mes espérances extravagantes.

Bien des amitiés,

Alfred.

A trois ans de là, nous retrouvons les deux amis au bras l’un de l’autre, dans la rue Notre-Dame, à Montréal.

Alfred, revenu de Québec depuis dix-huit mois, s’était procuré de l’emploi, avec un salaire raisonnable.

Alphonse avait fini son droit. Ses projets de mariage avec mademoiselle H. n’étaient déjà plus même un souvenir. Il venait d’ouvrir un bureau où, entre parenthèse, vous pouviez voir le râtelier de pipes les mieux culottées de la province. Je m’en souviens ! Pour des clients, il n’en avait eu que deux : un matelot en rupture do ban, qui s’était rembarqué sans lui payer ses frais, et une femme battue par son mari, qu’il avait chrétiennement décidée à ne point pousser jusqu’au tribunal.

D’autres succès occupaient ses jours et ses nuits. Il était bien décidément l’un des lions à la mode. Dans

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

un certain cercle, rien ne se faisait sans sa participation. On se Varrachait littéralement. Aussi, sa mère était-elle d’une joie !... d’une joie 1

— Je te le répète, disait Alphonse, tu l’as voulu: tu seras constam.ment le dindon de la farce, avec ton système de ne jamais refuser les corvées qui te sont offertes. Tu acceptes tout ! Ma foi, je me demande comment tu peux suffire à tant de besogne. C’est Muraire par ici, Alfred par là, Muraire en haut, Alfred en bas; juste comme dans Figaro. Et cela ne rapporte jamais rien ! N’as-tu pas assez de ton bureau ? Il me semble qu’après avoir griffonné des chiffres et dressé des comptes toute la journée, chez ton marchand de fer, tu pourrais rester tranquille à la maison à lire si tu veux, ou à faire la causerie avec nous. Ma mère en parlait l’autre jour devant plusieurs personnes, tout le monde était d’accord: tu finiras par te tuer à la peine. Il n’y a plus que toi pour rédiger les comptes-rendus des concerts de charité. C’est toi qui assistes, à titre de secrétaire bénévole, à la plupart des assemblées qui se tiennent aux quatre points cardinaux, pour pétitionner, remontrer, réclamer, etc., etc., etc., urhi et orbi. Et toujours gratuitement, va sans dire. Aussi, tu dois être fier des connaissances que cela te procure. Je suis persuadé que tu entends les questions de matières civiques comme pas un échevin. C’est ça qui enrichit !

— Ne l’arrête pas, continue, je sais que le réquisitoire n’est pas fini. . .

— Eh ! mon cher, je ne me fâche pas, je ne t’en veux point. . .

— Ni moi non plus, certes. . . I

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

— Mais tu marches d’un excès à l’autre ! Voici ce que tu viens de faire; tu as accepté, pour quelques piastres par mois, de traduire, nuitamment, les dépêches télégraphiques qui arrivent à la Minerve . . .

— Si je n’avais pas accepté, un autre l’eut fait. Je me propose, du reste, de ne garder que ce travail en dehors de mes heures de bureau. Je me retire de partout ailleurs.

— C’est bien assez ! mais il faudra voir cela.

— Tu le verras. Et d’ailleurs, c’est une porte ouverte dans le journalisme. . .

— Où tu finiras par tomber, bon ! J’ai eu l’honneur de refuser la même offre plus d’une fois. Je m’en trouve bien.

— Et moi, je ne me trouve pas mai de l’avoir acceptée.

— Mais où cela te mènera-t-il ? voilà le mot de l’affaire.

— A n’importe quoi. Quand on a la main dans la pâte, on peut devenir boulanger en travaillant.

— Boulanger veut dire rédacteur-en-chef ... la politique. . .

— La politique ! rédacteur-en-chef ! pas du tout. Je regarde l’école du journalisme comme la véritable école du citoyen utile, pratique et nécessaire. Je veux être ce citoyen-là.

— Tu trouveras moyen sans doute de faire tourner le vent des journaux sur les ailes de ton moulin, je veux parler de tes projets de manufactures ?

— Pourquoi non ?

— C’est pour cela, évidemment, que tu t’es enrôlé dans les Chasseurs Ca7iadie7is ?

— Ah ! tu pinces une autre guitare.

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

— Si encore tu avais maintenu ton droit d’homme instruit et bien noté parmi tes camarades, tu passais enseigne de ta compagnie, l’autre jour, mais non !. . .

— C’est précisément ce que j’ai fait de mieux. Ai- je les moyens de me payer les dépenses et tous les faux frais d’un grade d’officier ? Je reste caporal, le plus petit des caporaux. J’étudie ce qui se fait dans les cadres de la milice active, j’y resterai le temps nécessaire pour cela. Et puis j’ai besoin d’exercice gymnastique, une fois ou deux la semaine.

— Je suppose que, survenant une alerte, tu serais le premier à courir à la frontière . . .

— Tu l’as dit: le premier.

— Etre incorrigible ! Eh ! bien, changeons de sujet, aussi bien j’aperçois Trudel qui louvoyé pour nous rejoindre — contre vous deux je n’ai qu’à baisser pavillon — mais je garde mon idée.

— Garde-la et donne-moi un cigare. . . en échange.

Six mois après, advint un incident qui eut presque l’effet d’ouvrir les yeux à Madame Ducroy et à son fils.

Alphonse et Alfred se trouvèrent en présence à un bal, dans les salons de l’une des familles les mieux posées de Montréal.

Alphonse, apercevant son ami, s’approcha vivement et lui tendit la main; mais alors une réflexion le frappa qui se traduisit sur sa figure par un signe d’étonnement. Alfred comprit aussitôt : c’était la première fois que les deux amis se rencontraient “dans le monde”. Alphonse n’avait jamais songé à la place qu’Alfred y pouvait prétendre: de là son trouble, sa surprise.

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

Conversations saisies au vol, quelques minutes après.

Le maître de la maison, à sa femme:

— Quel est ce jeune homme qui porte un œillet à la boutonnière ?

— C’est M. Ducroy, avocat... sans cause. Il valse admirablement. Je croyais que tu le connaissais.

— Je me le rappelle maintenant. Sa mère descend d’une famille noble, n’est-ce pas ?

— Elle le dit.

— Ah !

Au buffet. Un gros monsieur à un échevin.

— Prenez donc quelque chose. Tenez, un verre de Xérès. Quel est ce jeune homme qui sourit là-bas près du piano ?

— C’est M. Muraire, un beau talent et un brave enfant, je vous le dis.

— Muraire!... Voyez-donc, voyez-donc I J’ai connu ça. Je me disais aussi: cette figure. . . il a des moustaches. . c’est peut-être un autre. . . Il a été mon employé pendant six ou sept ans. Un garçon capable I

— Et d’avenir ! je n’entends que des éloges sur son compte dans les cercles d’affaires.

— Oui, oui, n’est-ce pas ? Tant mieux, il prendra la place des anciens; m^oi je ne compte plus depuis quelque temps déjà.

Dans un autre salon. Madame Ducroy à son fils.

— Mais regarde donc Alfred ! Le voilà ici ! Commœ il a l’air de ce monde ! On le croirait chez lui, il connaît une foule de personnes qui lui parlent complaisamment et que je n’ai pas coutume de rencontrer. Danse-t-il, au moins ?

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

— Mais sans doute. Après le dernier quadrille, il m’a présenté à mademoiselle Servais . . .

— Un bon parti !...

— Oui. Et au maire de la ville. . .

— Décidément, je m’y perds. Par quelle aventure ?. . .

— C’est comme moi; j’ai d’abord été abasourdi. Alfred ne nous dit jamais où il va ni ce qu’il fait. Je présume qu’il fréquente nombre de bonnes maisons où il est bien reçu, mais où il entre et sort sans tambours ni trompettes. C’est sa manière. Drôle de corps !

— Sa mère sera-t-elle fière quand je lui dirai. . .

— Elle doit tout savoir. Ils sont tellement semblables l’un à l’autre !

Le lendemain, Alfred disait à sa mère:

— Je suis content de ma soirée ; j’y ai fait quelques nouvelles connaissances: des hommes pratiques. Je n’ai qu’un regret, c’est de n’avoir pas signé mes articles sur les industries, quoique M. Servais prétende que l’opinion publique me les attribue généralement et que le voile de l’anonjune a un certain attrait pour le monde. J’avais pensé à cela. Plume inconnue qui a raison est doublement forte. M. Servais m’a fait des ouvertures. Je ne les repousse pas, mais je lui ai dit qu’il pourrait bien se tromper. Jusqu’à présent, j’ai exposé les théories en vogue, tout en présentant les miennes au public. Si je passe tout à coup à la pratique, je veux une réserve d’indulgence en ma faveur. M. Servais prétend que j’en vaux un autre, je le crois aussi, et qu en deux ou trois années, il pourra me laisser la charge de son contre-maître, qui songe à s établir de son côté. Les hommes pratiques sont rares en Canada, où tout est à créer en fait d’in-

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

dustrie; mais ce n’est pas une petite exploitation que celle de M. Servais ! Toutefois, je ne serai attaché qu’aux deux manufactures, il se charge du reste. J’ai donné une demi-promesse, pour ne pas précipiter l’arrangement, mais je devrai accepter, car le marché est avantageux.

Nous somm.es en 1866. Mes lecteurs, à qui les deux types de jeunes gens que j’essaie de peindre sont familiers, puisqu’ils se retrouvent à chaque pas autour de nous, voudront bien se présenter dans un endroit quelconque du Bas-Canada, ou, pour mieux m.’expliquer, dans l’établissement de M. Servais; ils y rencontreront Alfred Muraire, qui a remplacé le contre-maître dont il a été question plus haut. Depuis deux ans, sa mère est venue le rejoindre. Sa sœur, qui ne joue aucun rôle dans ce récit, achève ses classes à Montréal.

Ecoutons ce que lit madame Muraire: c’est une lettre de Louise, qui débute par des félicitations au sujet de l’avancement d’Alfred.

— C’est avoir de la chance. Tu avoueras que mon Alphonse n’a pas le même bonheur. Le voilà rendu à vingt-six ans, et rien ne se présente pour lui. Je commence à m’en inquiéter, sans compter qu’il me coûte cher, et que ma bourse n’est pas trop garnie. Il en est encore à montrer le premier écu qu’il ait gagné. J’ai eu pendant quelques mois des espérances qui ne se sont pas réalisées; je voulais le placer à la douane, mais les bureaux publics sont aussi encombrés que les professions. Cet embarras est général, la plupart des amis d’Alphonse sont au même point. Qu’est-ce que la jeunesse va devenir ? je me le demande. Ce n’est

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

pas une perspective encourageante. Et pourtant, avec les aptitudes qu’a mon fils, je suis bien l’une des mères les mieux partagées en espérances. C’est désolant, tout de même; je n’ai pas autant de chance que toi et j’envie ton bonheur, permets-moi de te le dire. J’ai su qu’Alfred était membre du conseil municipal de votre petite ville. En trois ans, il s’est fait rendre là un joli témoignage d’estime. Je suppose qu’il n’en tire aucun profit, mais qu’il trouve encore moyen de se rendre utile à ses collègues. Il aimait tant à s’occuper des affaires publiques, le brave enfant, quoique ça ne rapporte rien ! On peut bien lui passer cette fantaisie, il est si bon, si travaillant, et surtout si affectueux pour toi ! Donne-lui mes saluts et ceux d’Alphonse.

— Quoique ça ne rapporte rien, dit Alfred, citant ironiquement la lettre dont il venait d’entendre la lecture, elle n’en sortira jamais, la pauvre femme, ni elle ni Alphonse. Il faut “que ça rapporte” sans qu’on y ait mis la main, à ce qu’il paraît. Et j’ai “bien de la chance !” Voilà où ils en sont !

— Ma pauvre amie, reprit sa mère, s’est toujours cru destinée à un état bien supérieur au sien. C’est un travers qu’elle tient de race. Elle a coiffé son fils du même bonnet. Attendant toujours la Providence, comme dit le proverbe, et ne cherchant pas à se créer une position par le travail, Alphonse commence à être étonné de ne voir rien venir à lui, lui qui ne marche vers rien, et il est assez naïf pour reconnaître que tu as de la chance”. C’est un enseignement qui n’est pas d’aujourd’hui; il avait frappé mon père, qui en parlait souvent. Te voilà rendu à vingt-six ans, toi aussi, mon cher Alfred; en calculant rien que tes sa-

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

laires depuis seize ans, tu as apporté à la maison à peu près dix-huit cents louis ; le contraste est frappant avec ce qu’a produit Alphonse, de l’aveu même de sa mère.

— Nous verrons que cette réflexion, quoique venue d’elle, ne changera rien à sa manière de voir. Les gens de cette espèce sont si nombreux ! Ils s’efforcent de se consoler en se répétant les uns aux autres, qu’ils n’ont pas de chance et que les carrières sont encombrées; vous ne les sortirez point de là. La jeunesse a de singulières prétentions : elle s’est laissé dire que l’avenir lui appartient, et les bras croisés elle attend cet avenir. Si quelques jeunes gens travaillent, ce sont ceux qui n’ont rien à se mettre sous la dent. J’en suis un exemple. S’il arrive ensuite que ces derniers fassent leur chemin, comme c’est logiquement le cas, les premiers s’écrient que toutes les places sont prises et qu’ils n’ont pas de chance. Pas de chance ! Je réponds avec le proverbe; “Tel qu’on fait son lit, on se couche.”

A quelques jours de là, on lisait dans un journal une pièce de vers qui traitait de souvenirs d’enfance et de regrets d’amour. Au bas de cette plainte rimée s’étalait en toutes lettres le nom d’Alphonse Ducroy.

Voilà un événem.ent ! s’écria Alfred, en passant

le journal à sa mère. Le pauvre garçon croit-il que sa réputation d’homme inutile n’est pas assez établie ? En tous cas, il a découvert le moyen de ne jamais se faire prendre au sérieux. Permis a tout le monde de composer des vers et même de les publier, mais il faut bien se garder d’y attacher son nom, à moins que, d’autre part on ait la renommée d’être un membre utile à la société. Les jeunes gens auront beau faire, ils ne parviendront jamais à se créer un avenir en

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

s’affichant comme nourrissons des muses: le bon sens public sera toujours d’accord avec celui qui a écrit qu’un poète est moins utile qu’un fendeur de pieux ou un porteur d’eau. Moi aussi j’ai fait des vers, mais je ne les ai pas imprimés sans placer à côté, sous ma signature, quelques pages d’un travail quelconque, propre à neutraliser dans l’esprit des lecteurs l’idée qu’il se forme des faiseurs de couplets. Dans ces conditions, il y a double avantage pour l’auteur: on lui reconnaît du talent et aussi du mérite, deux choses tout à fait distinctes. D’aucuns prétendent que les poètes ont le privilège de plaire aux femmes. Pas autant qu’on le croit. Figurez-vous une jeune fille à qui l’on demanderait quel état son amoureux exerce. Elle n’aurait qu’à répondre: “Il fait des vers,” pour se convaincre du peu d’estim.e dans lequel on tient cette profession : sous des apparences frivoles, les femmes possèdent un fond de positivisme auquel le vulgaire ne songe pas assez.

Le lecteur voit, par ces réflexions, sous quel jour et dans quel courant d’idées notre principal personnage avait su se placer pour rester en tous points l’antithèse de son ami, Alphonse le malchanceux.

Je passerai sous silence les années 1867-8-9, pendant lesquelles Alfred employa toutes ses facultés à améliorer sa position. Aucune occasion profitable ne lui échappait. En même temps qu’il dirigeait et augnientait les deux manufactures de Servais, il faisait défricher certains lots de terre en arrière 'des concessions de son village et donnait l’essor à un mouvement colonisateur considérable. Six ans de résidence dans cette paroisse l’avaient mis sur un pied de fortune très enviable à son âge; on le regardait

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

comme le chargé d’affaire de la municipalité dont il avait en quelque sorte renouvelé la face, si bien qu’on finit par l’élire à la charge de maire sans une voix dissidente. Le soir de son élection, il y eut fête chez M. Servais, qui commençait à se faire vieux et qui s’applaudissait tous les jours de la conduite de son employé. Un des marguilliers de la paroisse avait dit:

— Ce qu’il faudrait à présent, c’est un bon petit mariage entre M. Muraire et Mlle Servais.

Le mot lancé fit son chemin, et l’année suivante, la chose arriva comme l’avait prévu le marguillier. Héritière unique de son père, Mlle Servais plaçait entre les mains de son mari un avenir magnifique dont il était homme à tirer parti, on le comprend.

Nous arrivons à l’épilogue.

Le surlendemain du jour de l’an qui suivit, je débarquais avec Napoléon Duvernay et Arthur Dansereau à la porte d’Alfred Muraire, qui nous attendait et qui nous reçut de tout cœur. Nous allions passer la journée avec notre ancien collègue de la Minerve, qui, de fait, n’a jamais complètement retiré sa collaboration au journal où il a fait ses premières armes.

Après une inspection des établissements et des travaux situés à proximité de sa demeure, Alfred nous conduisit fumer une pipe dans la bibliothèque, en attendant le dîner. La conversation roulait sur ce que nous avions sous les yeux, et sur les projets du propriétaire.

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

— Tenez, dit celui-ci, je viens de recevoir un bon ouvrage qui traite de la fabrication des tricots. J’ai l’intention d’ajouter cette branche d’industrie à ma filature qui est assise sur un pouvoir d’eau trois fois plus abondant qu’il n’est nécessaire pour elle seule.

Et en disant ces mots, il prit un volume sur les rayons où je passais en revue les titres d’une collection de traités, en anglais et en français, sur des matières d industrie, d’économie politique, d’agriculture améliorée, etc., etc.

A propos, ajouta-t-il, j’ai fait une autre entreprise . . .

— Serait-ce une mine que tu aurais découverte ?

Découverte, non; c’est une ancienne mine assez connue, mais que personne n’a songé à exploiter, pas même celui qui en est propriétaire.

Le fait n’est pas absolument nouveau en ce

pays.

— Vous avez raison. Cependant, il faut s’entendre; la mine en question est un individu que

— Ah ! ah !

— Que vous connaissez.

Est-ce moi ? Est-ce toi, par hasard ?

— C’est un brave garçon que j’attends ici d’un jour a l’autre. Je l’ai demandé pour lui confier un peu de besogne, sur les instances de ma mère, qui s interesse à lui. Il se nomme Alphonse Ducroy.

— Ah ! ah ! le phénomène ! exclama Duvernay.

Il parait qu’il est plein de talents, observa Dansereau.

— Oui, ce doit être ainsi, répliqua Duvernay, car Il ne les a jamais prodigués au dehors, ses talents.

SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

— J’en ferai quelque chose, reprit Alfred, sans toutefois vous promettre des merveilles; car le pli est pris, et c’est une tâche que de réformer des habitudes d’indolence poussées jusqu’à l’âge de trente ans. Le pauvre garçon n’a jamais mis dans sa poche un sou qu’il eût gagné lui-même. Le voilà blasé des amusements de la ville; dépaysé parmi la génération de vingt ans; incapable de se mettre au travail dans sa profession qu’il ne connaît plus et qui du reste lui a toujours été passablement étrangère. Il ne faut pas le laisser tomber dans le marasme; je lui confierai des écritures et certaines parties de ma besogne qu’il entendra facilement, puis à la grâce de Dieu ! Comme il n’a pas de vices et beaucoup de talent, je conserve encore de l’espoir. Du reste, j’ai pour Alphonse un attachement qui date de longues années.

— En effet, lui-dis-je, il me semble que vous étiez bons camarades autrefois.

— Tu dis vrai, c’est toute une histoire, et pour peu que le dîner soit en retard, je vais vous la raconter . . .

— Pour ”écrire un jour, peut-être, dit Dansereau.

— Pour en faire ce qu’il vous plaira. Ce n’est pas un roman, c’est un trait de mœurs contemporains. J’estime que la leçon qu’il fournit n’est pas sans valeur. Je commence. . .

Nous nous rappellerons longtemps, sinon toujours, la visite à notre ami Alfred. Avant de nous séparer, un ancien conseiller municipal porte la santé de ma-

42 SANS TAMBOURS NI TROMPETTES

dame Muraire, “femme de notre futur député au parlement.”

Cinq ans plus tard, la proposition était soumise aux électeurs. Le vote prouva que notre ami était favorablement connu. Et il a fait sa marque, comme on dit. Longtemps on a parlé de lui. Chacun faisait son éloge. C’est un type, disait-on. Tirant tout de lui-même, il a pu non seulement gagner honorablement sa vie, mais encore s’ouvrir une carrière superbe, s’instruire solidement et figurer sur toutes les scènes! Au commencement, ces hommes-là ne font pas de bruit, mais arrive un jour où ils savent bien prendre leur place.

UNE RECOMPENSE HONNETE

Conte du Jour de V An

A dix heures du matin, rue Notre-Dame, à Montréal, par une journée du mois de septembre, passait un jeune homme aux allures timides qui regardait avec surprise les riches devantures des magasins, non pas ainsi que le simple campagnard étonné de tout lorsqu’il est transporté dans un monde nouveau pour lui, mais à la façon de quelqu’un occupé à se rendre compte des choses apparentes de la grande ville. Avec un peu plus de désinvolture on l’eût pris pour un reporter de journal. Il observait, il calculait, il ruminait. Ce que la vue lui présentait, son intelligence l’avait déjà compris. Il y a des situations et des lieux qui s’expliquent par une opération de la pensée; cent lieues de mer, un luxe inouï, par exemple, cela se comprend, mais il faut “voir de ses yeux” pour en bien saisir la mesure. Rien de ce que les beaux établissements de la métropole présentent au regard charmé d’un jeune touriste n’était inconnu à l’esprit de notre visiteur; seulement, il avait besoin de se trouver dans ce milieu une “bonne fois”, pour en classer le souvenir réel et positif dans sa mémoire. Les enseignes elles-mêmes ne lui apprenaient rien, du moins sous un certain

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

rapport: la gazette lui avait rendu familiers les noms retentissants de la finance et du commerce. Avec cela et un peu de fatuité, il se serait cru au courant des secrets de la haute bourgeoisie. Tel n’était pas son tempérament. Venu là pour s’instruire, il y mettait cette douce naïveté qui confine à la faiblesse mentale. Ce jeune homme se nommait Edouard Godin.

Décidé à faire son chemin dans ce monde hétéroclite, il étudiait les apparences avant que de pénétrer dans les sentiers peu découverts qui mènent au cœur de la place. Perdu dans la ville, si vous le voulez, toutefois intrépide à sa façon et sachant bien que la prudence est une boussole infaillible sur laquelle la ténacité et la droiture peuvent se fier, il allait au hasard avec lenteur, consultant tout autour de lui, sans se douter que, peut-être, on le regardait, ce qui arrivait à chaque instant. Son costume si peu mondain, pas même à la mode de l’an dernier, attirait sur lui des regards exercés, fugitifs, mais concluants. Le commis marchand cravaté de frais et chaussé de bottes fines, l’agent d’affaires mis irréprochablement, n’avaient besoin de lui jeter qu’un coup d’œil pour le ranger parmi les enfants du peuple: fils d’ouvrier ou d’habitant. Il contemplait Montréal sous son aspect pompeux; Montréal le voyait sous sa forme “paroissiale”. Ceux qui battent quotidiennement les trottoirs de la cité savent mettre promptement l’étiquette sur la personne qui passe auprès d’eux. Si par votre mise vous trahissez le faubourg ou la campagne, il n’est pas nécessaire de dire qui vous êtes, on le devine.

Edouard était, en effet, venu de la campagne la veille au soir, après avoir lutté durant des mois contre son étoile qui l’entraînait de ce côté. Ses camarades

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

lui disaient que c’était folie d’aller ainsi, sans protection, tenter fortune dans l’inconnu. Il les croyait. Ce qui le détermina à tout risquer fut la mort de sa mère. Resté seul, il eut horreur de son indécision et partit à la conquête d’une carrière quelconque.

Au numéro 302 de la rue Notre-Dame ouest il y avait un commis natif de sa paroisse. Il lui consacra sa première visite. Adolphe Potvin n’était plus le même ; comme il était bien habillé, et avec quel air il s’informa d’un tel et d’une telle ! Oh ! ne m’en parlez pas, ce garçon était changé. Cependant, il causa, prodigua les conseils, sut allier la pitié à la camaraderie, et parut se mettre en quatre pour aider un compagnon d’enfance. Sa pitié provenait des habits du jeune aspirant; les conseils venaient d’un bon cœur qui ne méprise jamais un garçon estimable.

En somme, la conversation n’était pas encourageante: les places étaient rares; il fallait de fortes recommandations. Les demandes d’emploi étaient nombreuses; on comptait plus de commis marchands que de gens heureux dans cette catégorie sociale. Mais, “j’irai te voir” fut une sorte de baume versé sur tant de plaies ouvertes à coups de scalpel.

Au moment de se séparer, sur le seuil de la porte, un homme passa près d’eux et, d’un signe de tête, salua Adolphe. Celui-ci rendit le salut avec empressement et dit:

— Bonjour, M. de Montigny.

Ensuite, s’adressant à notre jeune homme, il ajouta :

— C’est le magistrat, notre recorder.

— Un homme que certaines gens n’aiment pas à rencontrer.

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

Edouard reprit sa promenade. Il lui semblait voir plus profondément dans le gouffre où il était descendu.

— On n’est rien, se disait-il, à moins que d’avoir de quoi ou d’être déjà quelque chose: c’est paradoxal ! Je -suis un atome perdu dans l’espace. A quoi, à qui m’accrocher ! Le vent qui m’emporte ne conduit nulle part. Je ne veux cependant pas aller de cette façon toute ma vie; il faut que je me fixe.

Il acheta un journal. Parmi les annonces son choix fut vite arrêté. Même rue, numéro 340, on demandait un assistant teneur de livres. Il entra bravement, fort de son expérience; car les chiffres, ça le connaissait. Nouvelle déception.

— Avez-vous des certificats ? vous n’êtes pas de la ville ! Comment avez-vous pu apprendre le maniement des comptes ? seriez-vous ici, si vous aviez des protections ? quelles garanties me donnez-vous ? je ne connais personne de ceux dont vous parlez.

Jamais la jeunesse ne saura ce qu’il lui faut de vigueur pour franchir les premières passes de la vie pratique; c’est bien heureux après tout, car elle se découragerait.

Edouard ramassa son paquet, comme on dit, et fila d’une rue à l’autre jusqu’au moment où il aperçut une pancarte avec ces mots en encre rouge : “Garçon pour porter les paquets.” J’ai mon affaire, se dit-il, et il entra dans l’épicerie.

— Vous êtes de la campagne, vous ne connaissez pas la ville, et vous voulez porter nos paquets ? vous êtes entreprenant, ça c’est drôle. Et le brave comm.erçant lui tourna le dos à la grande risée des petits

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

commis occupés à peser du sucre et à ficeler des chandelles de suif.

Encore une fois dans la rue ! Le préjugé le renvoyait de partout. Parce qu’il n’était pas un homme d’aft aires connu, il ne devait rien valoir, pas même pour porter des paquets. Parce qu’il était de la campagne, il ne pouvait connaître les chiffres !

A ces maux qui se précipitaient sur sa tête, il opposa . . . une bonne soupe aux choux. Septembre est la saison de la soupe aux choux et midi venait de sonner.

Après le repas, Edouard se dit qu’il en avait presque assez de “quémander” des places insignifiantes, et qu’il prendrait bientôt une grande résolution, celle de Bonaparte quittant Paris pour l’île d’Elbe en prononçant ces paroles mémorables : “Je m’en vais chez nous !”

Fort de son héroïsme, il parcourut tout le centre commercial de la ville. En deux endroits, il se crut sur le point de réussir, mais. . . “on verrait d’ailleurs, septembre n’est pas la saison, les marchands engagent de préférence au jour de l’an. . .” Il en avait appris en quatre heures plus que d’autres en quatre années sur les exigences du monde auquel il s’adressait.

Sa vue se troubla. En moins de rien il revit tout un poème dans ses souvenirs. Une enseigne était là qui le fascinait. En grosses lettres d’or, il lisait: Joseph Godin, importateur. La maison avait belle mine, dans un quartier rempli de monde et où des quantités de chevaux percherons traînaient de lourdes charges de caisses et de barriques : les grandes affaires, en un mot.

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

— Ah ! c’est ici l’établissement de mon oncle . . . mon protecteur naturel . . . Eh bien ! puisqu’il a manqué de tendresse et ne s’est jamais préoccupé de ma famille, passons.

Il passa, avec un soupir qui constituait le poème dont je viens de parler. Cette rencontre lui brisait bras et jambes. C’était pourtant un garçon de cœur et d’énergie, mais que voulez-vous ! l’on n’est pas de fer. Il pleura. La crise nerveuse étant finie, il voulut savoir l’heure où l’on était. Trois heures ! juste le temps de prendre le bateau.

N’ayant pas conquis en un jour le titre de citoyen de Montréal et n’ayant qu’une bourse de quarantehuit heures, il battait en retraite. Et il cheminait, par la rue Saint- Jean-Baptiste peu encombrée, vers l’embarcadère, songeant à ses illusions disparues si tôt, à l’espèce d’abandon qui l’entourait, aux moqueries de ceux qui l’avaient vu partir pour la gloire, à son courage inutile, à son manque de protection dans le monde, à tout ce qui peut troubler et secouer une jeunesse de vingt ans.

Tout à coup, il s’arrêta. Il venait de mettre le pied sur une sorte de coussinet, un colis plat, enveloppé de papier bleu, une chose que l’on ne rencontre pas ordinairement dans les rues. Il se baissa et prit 1 objet d une main hésitante. Au premier moment il n y comprit i ien : c était un paquet de billets de banque. Un peu troublé, il le fourra dans sa poche. Dix pas plus loin il fit une station, ouvrit les papiers, palpa, regarda, devint inquiet.

C’est de l’argent ! à qui cela appartient-il ? dans cette rue écartée, on l’a perdu, très certainement Me voilà bien, moi qui pars par le bateau !

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

Et il se remit à trotter vers la rue Saint-Paul.

C’est le cas de le dire, sa conscience était bourrelée de remords, parce qu’il ne voyait pas le moyen de rendre à son propriétaire la somme qu’il venait de trouver.

A la fin, il n’y put tenir. — Dussé-je perdre mon passage, se dit-il, je me mettrai en règle.

C’est alors qu’il prit une seconde résolution équivalant à celle de l’empereur quittant l’île d’Elbe pour rentrer en France et prononçant cette allocution célèbre : “Nous allons rétablir l’ordre.”

Sa première pensée, sa seule impulsion fut de s’adresser à un magistrat, à la police, à quelque gros marchand. M. de Montigny se trouvait sur la route, il l’apostropha vivement.

— C’est à vous que je me confie, dit-il, ne me refusez pas, je vous en prie; il faut que je parte et que je me soulage avant que de quitter Montréal. Vous êtes le recorder, c’est tout dire.

— Quel délit vous reprochez-vous ? demanda le bon juge.

— J’ai de l’argent qui ne m’appartient pas.

— Qui a volé cela ?

— Volé ? c’est possible, mais je viens de le trouver.

— Comment donc ?

— Dans la rue.

— A propos de quoi ?

— A propos de rien. Je passais.

— Alors, vous n’avez pas volé ?

— Non, mais je rends. Il faut que je parte.

— Vous êtes donc bien pressé ?

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

— Il ne me reste que trente minutes pour m’embarquer.

— Minute ! je connais cela. . . Montrez l’argent.

— Voici.

Et le recorder compta quatre cents piastres en bons billets, dans le papier que le pauvre enfant lui remettait.

— D’où vient cette somme ?

— Monsieur, je ne sais pas, il n’y a ni adresse ni écriture; je l’ai trouvée dans la petite rue Saint-Jean- Baptiste.

— Et que voulez-vous que j’en fasse ?

— La rendre à son propriétaire, vous saurez bien le trouver. Quant à moi, je pars, il m’est impossible de me mêler de cela.

— Et quand j’aurai trouvé le propriétaire, que ferez-vous ?

— Moi ? rien.

— Où demeurez-vous ?

, Il y eut un moment de silence.

— A Sainte-Philomène.

— Bien. Votre nom.

— André Dubois.

— Alors, partez. Je vous ferai savoir comment vont les choses.

Edouard salua, M. de Montigny le retint du geste, lui serra la main avec affection et, sans rien dire, le suivit de l’œil jusqu’au détour de la rue. A part lui, il pensait que les manières douces, polies de ce jeune homme, sa probité, l’ensemble de sa personne et surtout sa physionomie éclairée par une vive intelligence, dénotaient un caractère peu commun.

UNE RECOMPENSE HONNÊTE

— Je le reverrai, se disait-il, comme on met au bas d’un feuilleton : à continuer.

Edouard faisait aussi ses réflexions :

— Me voilà tranquille... M. de Montigny. . . je ne pouvais mieux rencontrer . . . $400 ! ceux qui ont perdu la somme doivent avoir du chagrin . . . moi aussi j’avais de la peine. . . Singulier effet de ma trouvaille, je ne souffre plus autant. . . mais je ne suis pas à mon aise, non ! Que devenir ? C’est le cas de penser que je suis à la grâce de Dieu ! “Quel est votre nom ?”. . . André Dubois. . . ça m’est venu sans effort, parce que je ne voulais pas dire qui je suis. Il va découvrir le propriétaire de l’argent; ils m’écriront; ils m’enverront “une récompense honnête”... j’aime bien mieux garder pour moi tout le mérite de mon action !... Ce n’est pas pour toucher une récompense honnête que j’ai livré le magot... “Où demeurez-vous?... à Sainte-Philomène ! André Dubois ! je m’en félicite. Si je pars pour les Etats-Unis, je ferai savoir à M. le recorder que mon adresse est changée. J’irai aux Etats-Unis... chercher de l’emploi... car je le veux. . . par exemple. Montréal, nix ! tu ne me tenteras plus . . . Des protections . . . J’en ai des protecteurs, ce sont mes dix doigts, ma mémoire, ma petite expérience, ma bonne volonté, mon amour du travail, ma santé, ma jeunesse, moi-même enfin !... Il avait l’air de me dire: “Je vous reverrai” en me quittant, et il me serrait la main avec chaleur. Brave homme. . . je sais que j’ai bien fait. . . il le comprend. Tu peux croire que je t’écrirai des Etats-Unis.

Dans l’incohérence de ses pensées, le pauvre garçon laissait jaillir toute son âme. Qui de nous est étranger à ces situations pénibles où le désappointe-

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

ment, un malheur, une secousse quelconque, plongent brusquement notre existence et la contractent en quelques heures de durée ? Plus tôt ou plus tard, nous y arrivons, c'est la loi suprême, l’inévitable. Heureux celui qui commence jeune cet apprentissage de la vie; il se trempe pour des jours plus douloureux encore et qui l’anéantiraient s’il n’était déjà initié aux tourments de “la lutte pour la vie”, cette chose ignorée des enfants et de quelques hommes qui ne comptent pas dans le monde.

Je suppose que, par une permission de Dieu, vous puissiez lire dans le cerveau de deux individus dont l’un a été choyé et protégé dès le berceau, et l’autre laissé à lui-même, sans secours, abandonné, mais tous deux arrivés à un moment de crise, ayant à combattre la ruine financière, une douleur morale, des injustices, des persécutions, ce que vous voudrez imaginer. Rien ne se ressemble moins que ces deux hommes en pareil cas. L’un est froidement calculateur, cherchant une combinaison pour sortir d’embarras et soutenir son courage; il porte pavillon haut, c’est l’ancien abandonné. L’autre est fiévreux, ne sait où donner de la tête, il s’amollit et sa contenance dénote le vaincu du sort.

Je vous le dis, jeunes lecteurs, il est bon le pain noir que l’on mange le premier, car il donne des forces incalculables. La “vache enragée”, cette première nourriture de presque tous les grands hommes, n’est point à mépriser. Sachez-le d’avance, afin de ne pas apprendre cette vérité trop tard. Tenez ! à m.on âge, j’éprouve des colères sourdes lorsque j’entends la jeunesse que l’on porte sur la main, que l’on entoure de soins comme des petits agneaux, se plaindre des mi-

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

&ères de la vie et se déclarer malheureuses pour des vétilles dont nous ne faisions aucun cas lorsque j’avais vingt ans ! Vous exigez du pain blanc tout de suite, avant que de l’avoir gagné ! mais que ferez-vous à cinquante ans, après un revers, s’il vous faut alors modifier vos goûts, tomber dans la privation ou le stricte nécessaire ? vous crèverez de faim, de dépit et de sottise. Le temps de la jeunesse est celui de la gaieté, précisément pour nous permettre de surmonter les obstacles des débuts, nous aguerrir, nous apprendre à mépriser les déboires et à ne jamais douter de nousmêmes. Riez, riez toujours, mais frappez dur et déblayez la voie devant vous ; c’est la meilleure manière d’aboutir à quelque chose de désirable; or vous avez chacun votre désir. Ce n’est pas moi ni un autre qui fera la besogne pour vos beaux yeux.

Edouard était de ceux qui saisissent instinctivement le côté avantageux de cette philosophie, peut-être parce que, étant seul au monde et doué de qualités solides, il concentrait en lui-même tous les moyens d’action qu’un jeune homme éparpille d’ordinaire dans son entourage de parents et d’amis.

Toutes les occupations lui convenaient, en attendant mieux. Rentré dans Sainte-Anne, son village natal, le lendemain de sa fameuse visite à Montréal, il s’engagea chez un corroyeur pour se procurer de quoi vivre, espérant recevoir bientôt des nouvelles favorables des Etats-Unis. Dix semaines s’écoulèrent sans changer la situation. Enfin une lettre de Montréal lui apprit que la maison Ramasse et compagnie lui offrait vingt piastres par mois, à partir du premier janvier, pour tenir le comptoir, section de la bonnetterie. Adolphe Potvin n’avait pas oublié son ancien

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

camarade. Pour tout autre que notre héros, cette proposition eût été une lueur d’espérance, un point rayonnant sur l’horizon. Pour lui, ce fut un flamboiement.

Deux cent quarante piastres par année et tenir les rayons aux tricots, platitude ! Mais entrer dans l’établissement, se former vite et bien à la besogne, se faire connaître, monter en grade, enjamber tous les degrés de l’échelle du commerce, arriver, arriver ! en haut, là-bas, où il y a si peu d’élus, ah ! j’ai trouvé ma place au soleil et, une fois sur ces hauteurs, que m’importent les deux ou trois cents piastres des débuts, les rayons de tricots et le reste !... Belle exaltation, venant d’un noble cœur et d’un enfant courageux.

La veille du jour de l’an il descendait de voiture, à Montréal, et allait de suite reconnaître la localisation du magasin Ramasse et compagnie, mais il se garda bien de se présenter à ses chefs, vu que le lendemain était un jour mille fois plus propice à une semblable démarche.

Après une longue promenade, il se coucha, dormit bien, fit des rêves d’or, et se réveilla maire de Montréal, ou à peu près. Le disque du soleil posé dans le ciel bleu, la neige étincelante et criant sous les pieds des promeneurs, un froid qui pince les oreilles et ravive les poumons, telle était cette matinée du jour de l’an, à l’heure où notre futur nabab se dirigeait vers l’église Notre-Dame pour entendre la messe. La foule envahissait la Place d’ Armes.

Edouard eut un serrement de cœur en apercevant le monde qui s’abordait, le sourire aux lèvres, se souhaitant la bonne année et, “bras dessus, bras dessous”, montait le grand perron pour aller disparaître sous

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE 55

le portique. Lui seul ne connaissait personne, n’était salué de personne. Ah ! quelle différence avec son village où les paroissiens ne formaient qu’une famille pour ainsi dire.

Par bonheur, ces réflexions pénibles s’envolèrent aux premières notes du Kyrie, ou plutôt elles se transformèrent naturellement en prière. Le prédicateur prodigua les avis et l’expression des vœux qu’il formait pour le bonheur de ses ouailles. Lorsqu’il dit: “Ce jour est un commencement; que chacun de vous entre dans une carrière nouvelle; dépouillez le vieil homme; mettez- vous à l’œuvre pour faire le bien, accomplir vos devoirs et tâcher de mériter la récompense promise aux gens de bonne volonté,” il sembla à notre jeune prétendant que cette phrase était préparée à son intention, et il leva les yeux pour remercier celui qui parlait.

Les accolades, les poignées de mains, les paroles amicales, les salutations chaleureuses se renouvelèrent à la sortie du temple. Cette fois Edouard était plus ferme; il se sentait presque heureux du bonheur des autres. Quelqu’un passa près de lui en disant “Bonjour !” quelqu’un qui se trompait de figure, mais qu’importe ? cela lui rendit la gaieté. Un autre coupa son chemin et lui lança un “Pardon !” très expressif, accompagné d’un sourire aimable. Il n’en fallait pas davantage pour tout remettre en place dans ses sentiments, et lorsque le son des cloches de l’Angélus du midi vibra dans l’air limpide de cette belle journée, il se retourna comme pour épancher son cœur et mêler sa joie à celle des passants.

Etait-ce de l’instinct ou une pure coïncidence î

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

devant lui se trouvait un homme de haute taille qui, sans hésiter, lui tendit la main,

— C’est donc vous, M. Dubois ! On ne vous rencontre pas facilement, je vous la souhaite prospère et heureuse.

— Et moi de même, M. de Montigny. Je suis arrivé d’hier soir seulement.

— Vous n’avez pas répondu à ma lettre.

— C’est vrai, mais il n’y avait rien à dire, après

tout.

Edouard prononça ces mots à tout risque,

— Du moment où vous vous proposiez de venir à Montréal, c’était la meilleure réponse.

— Bon ! se dit notre habitant de Sainte-Philomène, je vois venir la récompense honnête. La lettre en question attend à Sainte-Philomène. C’est tout à fait dans son rôle.

Alors, ne voulant pas être en reste de politesse, il ajouta:

— Soyez certain que j’irai vous voir.

— Où demeurez-vous ?

— Je ne sais pas encore, vu que je n’entrerai en place que demain et. . .

— En place, chez qui ?

— Ramasse et compagnie.

— Ah ! commis marchand ? Que faisiez-vous en septembre lorsque vous m’avez rencontré ?

— Je cherchais de l’emploi, et n’en trouvant point, je retournais à mon village.

Ceci avait lieu de paraître étrange au magistrat à cause de la circonstance des quatre cents piastres. Il fit rapidement l’observation que son interlocuteur ne devait pas être un garçon banal et valait la peine que

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

Ton se dérangeât pour lui. Le moyen de parvenir à ce but était de lui faire raconter son histoire, en maintenant la conversation sur son sujet. Au bout d’un quart d’heure il savait à quoi s’en tenir. Puis, s’arrêtant vis-à-vis une résidence somptueuse:

— Voici, dit-il, l’endroit où nous allons, car vous entrerez avec moi.

Edouard fut si troublé qu’il se laissa conduire jusqu’à une salle qui servait de fumoir, ne remarqua rien, ne comprit pas davantage, sinon que les souhaits de bonne année qui se croisaient dans l’escalier, le corridor et le salon, où il y avait plusieurs personnes réunies, ne pouvaient s’adresser à lui.

Où était-il ? Chez M. de Montigny probablement. En tous cas l’intérieur de la maison ne démentait pas l’extérieur.

La voix de M. de Montigny se fit entendre de nouveau en même temps qu’un personnage d’une soixantaine d’années entrait dans la chambre.

— Oui, tenez, le voilà.

Edouard fit son plus respectueux salut.

— Ah ! c’est lui, j’en suis bien aise. Regardezmoi, mon garçon.

Le bourgeois avait bonne figure ; il paraissait affectueux et jovial.

Sur l’invitation qui lui était faite, Edouard leva la tête, et, par un brusque mouvement de la pensée, il dit:

— Etes-vous M. Ramasse ?

Le magistrat se mit à rire. Le bourgeois rit par imitation, tout en faisant un geste interrogatif.

— Je vais vous expliquer pourquoi, mon cher M. Godin, il est venu à Montréal . . .

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE

La phrase fut interrompue par l’attitude d’Edouard; car à mesure qu’il examinait l’étranger un vague souvenir se développait dans son être, et il allait poser une seconde question lorsque ces mots: “mon cher M. Godin” le frappèrent comme un choc électrique. Il joignit les mains, poussa du fond de sa poitrine un ah ! prolongé et se laissa choir sur un fauteuil.

Jugez du spectacle. C’était à qui des deux hommes courrait chercher de l’eau, du secours, quelque chose enfin.

En moins de cinq secondes tout était passé. Edouard repoussait le verre que lui tendait le magistrat, et, se tournant du côté du bourgeois, il disait, d’un accent brisé par l’émotion:

— Vous êtes mon oncle !

Les deux hommes se regardèrent ébahis.

— Oui, je vous ai reconnu tout d’abord, sans trop savoir. Vous êtes Joseph Godin, mon père était Alexandre, moi je suis Edouard.

— Et votre mère est Julienne Falardeau ?

— C’était son nom . . .

— Oh ! je comprends, cela m’explique. . .

— Mais non ! reprit le magistrat, il ne s’explique pas, puisqu’il m’a dit se nommer André Dubois.

— C’est vrai !

— Je vais vous dire, messieurs, c’est l’affaire des quatre cents piastres, je ne voulais pas qu’on m’en parlât. J’ai donné un faux nom.

— Comment, comment ! c’est incroyable, a-t-on idée d’une pareille maladresse !

— Je croyais avoir bien fait et je ne l’ai jamais regretté.

UNE RÉCOMPENSE HONNÊTE 59

Ne dirait-on pas qu’il a commis un crime !

Et les deux hommes éclatèrent de rire avec d autant plus d’entrain qu’ils venaient presque de pleurer.

— C’est moi, mon cher garçon, qui avais perdu 1 argent, et sais-tu pourquoi cet accident m’est arrivé ? parce que la Providence voulait t’amener à moi, ou plutôt moi à toi. Reste avec nous; tu as du talent, je te fournirai l’occasion de le faire valoir, c’est ma manière de te gratifier d’une récompense honnête. . . Femme, femme ! viens donc voir ce qui se passe ici . . .

:^V.-v.^-, .'«P-i * .yî^»*!." jr'l & ■”:ï'''!'-5, ■'^'»f -/W??

', i fÎM**-» ^1 ’f"* '•:»i • -.'* ■*■

'*♦ ♦'A, ,' dV

■:tf^

•f-, '’-tf -

- A U- .jf».*»

I^ÎW s. . , ..'Vii^. "■' -^ -v

• - 4^ *•//,[. 4y‘ft#,'

ÛÈBt'

■.-.. . . Jû -

‘^'* w 'J î " • •'■ V. V I. .,. ■^«ÊÜjH-'.r^ ‘ «i -.i .M

^4^' ’ ■ /A 'J 'H' J '''• ' Aw<t

*.S. ;#Æ3 wS ..-r j5^î"y-v ;'f ,*■ '..-.Jij^: . .'

V/!^ JKK* i. ; f ^üF-V' ^k|tlH. ?- • lé ^

Page 1