A PROPOS DE SON CONCERT
Le succès obtenu par le premier concert qu'avait donné, cette année, Isl Société Philharmonique, a été pleinement confirmé par la seconde solennité musicale qu'elle vient d'organiser. Plusieurs causes ont contribué à ce résultat favorable : la cohésion de plus en plus étroite qui tend à relier, à grouper, en dépit de leur nombre un peu restreint et de leurs forces un peu inégales, les familles d'instruments dont se compose l'orchestre, l'ardeur communicative, le zèle soutenu de l'excellent chef qui sait se faire tout à tous, le talent exceptionnel des artistes qui avaient bien voulu apporter à cette séance leur précieux concours, enfin l'esprit dans lequel s'était accomplie la tâche qui consiste à faire un choix dans ce vaste ensemble du Répertoire musical sérieux, où l'on
n'a que l'embarras des richesses; tâche toujours ardue, si l'on veut la remplir de façon à s'accommoder, non aux caprices, mais aux légitimes exigences du goût public, qui attend et désire qu'on lui montre la bonne voie, sans que la route devienne trop abrupte et cesse d'être attrayante.
Fortuit ou calculé, c'est toujours un heureux et fécond rapprochement que celui qui met en présence ou plutôt en opposition, avec la Chasse de Méhul et la Symphonie pastorale de Beethoven *, les deux modes de traduction dans le langage des sons dont le sentiment de la nature est susceptible, suivant que le traducteur appartient à l'Allemagne ou à la France. Laissons de côté et l'élément fantastique que Weber a si bien mis en œuvre, et les tableaux de genre rustiques qui, dans les Saisons de Haydn , modifient l'élément purement pittoresque; tenons-nous en à Beethoven. Lorsqu'au retour de quelque promenade champêtre qu'il aura faite seul ou bien avec son ami Schindler, il recueille son butin musical, qu'y trouve-t-il et que va-t-il mettre à profit? Ce ne sera pas seulement la ritournelle des ménétriers ambulants qui s'exerçaient dans le hameau
* Composée en 1808 et non en 1812, comme, par suite d'une faute d'impression, l'indiquait le texte du programme.
voisin, ce sera surtout le murmure du ruisseau coulant à l'abri du feuillage qui jette sur lui un voile d'ombre et de lumière, ce sera quelque chant d'oiseau, ce seront enfin les souffles du vent précurseur de la tempête prochaine. Soumettre ces éléments, qui semblent insaisissables, à la loi d'un rhythme dont les ondulations régulières et souples n'aient rien ni de trop précis ni de trop flottant, ne faire qu'un de la roulade du loriot et du frémissement fugitif de l'eau courante, de l'éblouissement subit produit par l'éclair, et de l'éclat strident du cri de terreur, des grondements de la foudre et du tressaillement d'épouvante qui disperse les habitants des campagnes : voilà le triomphe de son génie, voilà le privilège de son art; privilège qu'il ne partage ni avec la peinture ni avec la poésie, puisque, seule, la musique unit ou plutôt fond ensemble par une sorte de pénétration mutuelle ce que la peinture et la poésie ne peuvent que lier par des rapports de succession ou de concomitance.
Voilà, en outre, faut-il l'ajouter? une œuvre à laquelle presque rien dans notre musique à nous ne correspondra. Il est inutile de répéter, en eff'et, ce qu'atteste pleinement l'histoire de notre littérature et de nos arts, que chez nous, d'une part, le sentiment de la nature n'atteint pas aisément ce degré d'indépendance et d'imperson-^
nalité, tandis que, de Tautre, il est besoin d'un signal venu d'ailleurs pour qu'il se développe et se manifeste sous une forme intellectuelle quelconque. Avant J.-J. Rousseau, un étranger, dans laquelle de nos œuvres littéraires ce sentiment s'était-il fait vraiment jour? N'est-ce pas dans les exemples donnés par plusieurs peintres de l'Angleterre qu'il faut chercher les origines et le point de départ de l'incomparable école de paysagistes dont s'honore la France de nos jours? Enfin, estelle signée d'une main française ou bien d'une main italienne, celle des grandes compositions lyriques destinée à notre scène, où la nature se montre, autant que dans les vers de Virgile et dans quelques tableaux de Poussin, inséparable des paisibles occupations de l'homme et de ses plus fortes agitations? Aussi, dans la musique française, que de chœurs de villageois pour un un vrai paysage ! Combien de barcarolles à la place de ces effets demer^ rares, il est vrai, même dans le Répertoire étranger, et dont néanmoins quelques-uns, les plus remarquables, sont dus à Weber dans Ohéron, et à Beethoven lui-même,
* Revendiquons hautement , toutefois, . en ce genre , comme une exception peut-être unique, le merveilleux septuor des Troyens, de H. Berlioz.
soit que, dans telle Cantate [La Mer calmej, il prenne la peine de leur donner un intitulé, soit qu'il laisse le soin de les reconnaître dans les premières mesures de la Symphonie en si bémol ou de la Symphonie avec chœurs! Quel empressement, enfin, à transformer Tasile du recueillement et de la rêverie que protègent les voûtes sonores de la forêt en un lieu de passage bruyant, en une arène ouverte aux luttes, aux violents exercices où se plaît l'activité humaine I
Nous voici ramené à la Chasse de Méhul, à ses fanfares éclatantes, à ces appels renvoyés d'un bout de l'orchestre à l'autre, à ces attaques qui, vendredi soir, ouvertes par des sonorités métalliques de bon aloi, ont reçu des ripostes aussi vigoureuses que le permettait l'importance restreinte de l'effectif qui se trouvait mis en ligne. Au risque de nous priver du plaisir trop commode de forcer une théorie jusqu'à la compromettre, signalons l'exposition si calme, si limpide, imprégnée d'une telle fraîcheur matinale, qu'interrompt bientôt le réveil de tant d'échos retentissants, et empressons-nous de dire que, dans l'exécution de cette partie du morceau, les sons étaient posés et soutenus de manière à justifier des éloges sans réserve. Mais y a-t-il erreur à relever une suppression partielle qui, plus loin, aurait porté sur quelques-unes de ces notes émues et attendries
qui sont comme une halte et un temps de repos au milieu du tumulte environnant? Et serait-ce là une concession faite à ces tendances du goût français que nous indiquions tout à Theure?
Par un acte de prudente réserve, la Société Philharmonique avait borné à V allegro et au scherzo de la symphonie de Beethoven la tentative d'initiation qu'elle risquait, renvoyant à une autre occasion la partie intermédiaire et la partie finale à la valeur descriptive ou imitative desquelles s'appliquaient surtout les remarques présentées il y a un instant. — L'allégro est, parmi les pages écrites pour l'orchestre par le grand symphoniste, l'une de celles assurément où le plan est le moins compliqué, où la broderie la plus mince couvre la trame la plus légère. Ni remplissage, ni vide. Tout y est succinct et borné, si on peut le dire, au strict nécessaire; c'est la mise en œuvre et la façon qui en font surtout le prix.
Materiem superahat opus.
Tour à tour brisée et recomposée, divisée en menus fragments, renversée et retournée sous ses diverses facettes, la simple phrase du début restera presque le germe et le motif unique de tout ce qui suit. Mais, par cela même, le dommage
se laisse mieux apercevoir à la moindre déchirure qui fait trou dans ce tissu transparent, à la
moindre discordance , absolue ou relative , qui vient brouiller les teintes délicatement assorties que produit le jeu des timbres tour à tour isolés et associés.
Dans la reprise de la première partie de cet allegro, comme dans les développements de la seconde, le vrai mouvement a été bien observé ; sans y mettre trop d'indulgence, il y a lieu d'être satisfait, en somme, de la fidélité gardée à ce ton général qui constitue l'unité de l'œuvre et à ces nuances locales par lesquelles la variété s'y introduit. L'orchestre a fait preuve notamment d'une habileté louable et a su parfaitement ménager les dégradations, lorsque, vers la fin, après une sorte d'épanouissement lumineux et par une série de progressions qui descendent régulièrement l'échelle diatonique, tout s'efface, tout rentre peu à peu dans l'ombre.
La terminaison du Scherzo a été fort heureuse. Quant au reste, quelque chose de plus vif dans le mouvement, de plus dégagé et de plus détaché dans le rhythme n'aurait pas nui à l'exécution. — Encore un détail qui a son importance. Lorsque le hautbois entonne, pour le répéter, le motif de danse rustique qui passe ensuite, à bâtons rompus, de la clarinette au cor, tandis que le basson plaque sur lui, avec une sorte de lourde gaucherie, deux notes d'accompagnement, il est de
tradition qu'entre les deux reproductions consécutives et identiques du motif, une sensible différence d'accentuation mette en quelque sorte de Tair et de l'espace. Grâce à cette alternance de ^orfe et de piano, il semble qu'il vienne de plus loin, ou que la bouffée de vent intermittente qui l'apporte s'enfle et faiblisse tour à tour. Sans elle, on ne saurait éviter une fâcheuse apparence de monotonie.
Nous ne revenons pas sur le vœu que nous avons exprimé relativement aux parties de la Symphonie qui ont été provisoirement laissées de côté ; mais il est sage d'y mettre une certaine restriction, et de ne pas ériger en principe que toute œuvre présentée une fois seulement au public devrait être ensuite abandonnée. Quand on réfléchit qu'un très petit nombre, parmi les auditeurs, est en mesure de se livrer à une étude personnelle destinée à confirmer, en y insistant, ou à modifier les empreintes fugitives qui auront été reçues d'abord, on est amené à attacher une importance essentielle à ces épreuves subséquentes dont l'effet est de substituer un commerce suivi à ce qu'il y a d'imprévu, de froid et de gêné dans le premier accueil qui aura laissé une certaine distance morale entre les exécutants et le public. Le mieux serait assurément de combiner des impressions neuves avec des impressions
renouvelées ; mais, qu'il sera dificile d'atteindre ce double but, tant que les séances musicales données par la Société seront aussi largement espacées I Du reste, de telles appréhensions n'ont pas une portée absolue, et Ton a pu voir comment, pour des œuvres telles que le fragment de Philémon et Baucis et la Schiller^s Marsch de Meyerbeer, cette distance dont il vient d'être parlé se trouve abrégée , sinon supprimée. Ici, Ton ne demandait qu'à suivre de près, sans s'arrêter plus que lui, l'orchestre rentré en pleine possession d'une confiance qui ne l'a pas abandonné un instant, dans cette carrière libre et unie où nulle hésitation, nulle déviation, nulle embûche pressentie n'ont ralenti ou dérangé la course qu'il semblait fournir tout d'une haleine.
Quant à Méhul, la Société Philharmonique, après l'avoir présenté en quelque sorte par les dehors, voudra, nous n'en doutons pas, pénétrer dans son intimité et le faire connaître sous quelque autre des aspects multiples qu'offre, en dépit du petit nombre de ses œuvres, ce sympathique génie. C'est de l'imagination descriptive que relève V Ouverture à laquelle ne manquera jamais la faveur populaire. Mais c'est le cœur qui parle seul et qui parle bien haut dans des œuvres telles que Joseph et Stratonice; c'est lui qui prête tour à tour aux saintes et primitives affections, à
la passion profonde et vraie^ l'éloquence sans compromis, sans alliage profane, qui consacre les unes et purifie l'autre. Le plus grand philosophe d'Allemagne au xviio siècle, écrivant dans la langue de Bossuet, défendait à la musique d'amollir le cœur en amusant vainement et lui prescrivait de rendre la vérité touchante^. Tant que la pensée qui a reçu là une forme si nette et si juste sera en honneur, l'autorité de MéhuI restera intacte, et ses mâles douceurs ne risqueront pas d'être dédaignées. — Hâtons-nous d'ajouter pourtant qu'il est des accommodements avec cette formule tant soit peu austère, qui désigne en quelque sorte le sommet de l'art, plutôt qu'elle n'en comprend tout le légitime domaine. — Méhul, lui-même, a composé VIrato, comme pour montrer que la musique pouvait, en descendant peut-être, mais sans s'abaisser, passer de la vérité touchante à l'illusion agréable. C'est dire que, dans cette œuvre de conciliation et d'harmonie, qui est le programme d'un concert, l'une et l'autre doivent avoir leur place; c'est dire aussi que, dans la partie vocale de la séance de vendredi dernier, la note n'a été forcée
1 Leibniz, Nouveaux Essais sur Ventendement, liv. m, chap. X.
en aucun sens, devenant tour à tour sombre et grave avec Varioso de M. Ambroise Thomas, et les stances pour voix de baryton, rêveuse et attendrie, avec le chant de Mignon^ dont M"« Ghauveau a ménagé à l'auditoire l'agréable surprise, égayée et légère enfin avec la Tyrolienne qui a fait valoir, par d'heureux contrastes de grâce et de force, les rares qualités de cette même cantatrice, comme avec le babil coquet d'Auber (le Domino noir) ^ et \e dialogue malicieux de M. Maillart [Les Dragons de Villars}^ dont elle a si fine-r ment rehaussé toutes les intentions.
Les stances dont nous venons de parler, et qui, semblant, au début, prendre pour texte les vers d'Horace :
Otium Divos rogat, etc.,
en étendent ensuite le sens par une moralité plus relevée encore, sinon plus poétique, font grand honneur à celui qui a eu le mérite de les composer et de les interpréter avec la même largeur de sentiment. Il faut lui savoir gré d'avoir rendu, avec non moins de justesse dans l'expression, la mélancolie morne et le trouble funeste, caractères communs à tout le rôle de Hamlet, qui ont laissé leur empreinte la plus nette peut-être sur le monologue célèbre : Être ou n^être pas, mais sans résoudre, au prix de sincères et conscien-
cieux efforts, la question de savoir si Fatmosphère de la scène lyrique peut animer et faire complètement vivre ce personnage qui, suspendu entre la raison et la folie, entre le rêve et la réalité, entre la réflexion qui le torture et l'action qui lui échappe, apparaît comme le type idéal et sublime de l'indécision.
C'est à l'auteur de Faust, plus favorablement traité en cela par le programme que l'auteur de Joseph, que la seconde, comme la première partie du concert, devait le morceau qui la couronnait en la terminant. Certaine critique musicale reproche à M. Gounod de n'être guère au milieu de nous que le vulgarisateur de R. Schumann. Autant vaudrait ne compter parmi les nôtres ni Méhul, parce qu'il a respecté, en les continuant, les nobles traditions de Gluck, ni Hérold, parce qu'il a voulu concilier Weber et Rossini, ni Halévy, parce qu'il lui fallait soutenir le redoutable voisinage de Meyerbeer. — Un dénigrement aussi injuste et aussi maladroit n'eût trouvé crédit, assurément chez aucun de ceux qui ont pu reconnaître, l'autre soir, dans l'entr'acte de Philémon et Baucis, la lumineuse fermeté, la vive saillie du dessin que la Kermesse de Faust montre parvenues à leur apogée ; dans le chœur emprunté à la Nonne sanglante, la chaleur, un peu sourde et concentrée d'abord, puis pénétrant et
gagnant de proche en proche, grâce à la sûreté et à l'ampleur qui ont marqué le solo, ainsi qu'à la fermeté croissante des masses chorales^ cette chaleur que le maître excelle à insinuer, puis à faire éclater dans ces rhythmes ternaires employés tout autrement et mis au service d'une pétulante agilité quand c'est un Mendelssohn q ui le manie.
Mendelssohn ! ce nom nous revenait involontairement à la pensée, quand nous apprenions qu'il était question d'introduire dans le dernier concert, à côté d'un air d'Hamlet, l'ouverture des Joyeuses Commères de Windsor, de Nicolaï .
— Parmi ceux qui ont eu la témérité de faire œuvre de symphonistes, sous la dictée et comme en marge du grand poète anglais, il occupe un rang que l'on ne songe plus *à lui contester, et l'admiration excitée parle Songe d'une nuit d'été est devenue, si on peut le dire, un Heu commun.
— Quelque jour, assurément, l'orchestre de la Société Philharmonique, suivant les modèles qu'elle ne doit pas perdre de vue, donnera l'essor à ces groupes de notes légères, acérées, qui^ à coup d'aile, à coup d'aiguillon, poursuivent la fantaisie la plus souverainement créatrice qui fût jamais, pour lui dérober le plus qu'il se peut de sa grâce aérienne et de sa délicate ironie.
Nous retournant vers les membres actifs qui
forment l'élément permanent de cette Société, après avoir pris congé à regret des artistes que nous n'aurons peut-être pas de longtemps le plaisir d'entendre encore, nous résumerons en un knot les souvenirs encore si vifs laissés par leur talent et les espérances qu'encourage leur zèle, tout ce qu'ils ont acquis déjà et le peu qui leur reste à gagner, en leur répétant : Des nuances, encore des nuances ! toujours des nuances !