MUSIQUE ET SCULPTURE
On citerait des noms de musiciens se connaissant en peinture, de peintres capables de faire de la musique. D'un autre côté, Ton a pu faire ressortir avec une justesse parfois un peu subtile les affinités de la musique, « cette architecture des sons » avec l'Architecture, cette harmonie des pierres et des marbres superposés. Mais le fait d'un Thorwaldsen mélomane jusqu'à mourir en pleine salle d'opéra, c'est vraiment un cas rare *. En général, la sculpture s'abstient de faire de telles avances à la Musique et n'en reçoit pas davantage de celle-ci. C'est qu'en vérité l'art de pierre, ainsi pratiqué, semble bien l'antipode de l'art des sons. Celui-là est, de tous, le plus dépendant de la matière, de cette matière dont il
< Parmi nous aussi deux ou trois exceptions seraient à noter. Mais de M. Eugène Guillaume, par exemple, peut-on dire que la haute et souple intelligence qui le consacre artiste, dans le sens le plus complet du mot, le laisse uniquement sculpteur ?
s'empare pour faire mine de la vivifier, le plus inexorablement soumis aux lois de la pesanteur (à cet égard, les Esclaves de Michel -Ange sont plus qu'un éclatant haut fait dç la sculpture, ils en contiennent comme un résumé symbolique). Uniquement attaché à la forme humaine, l'art du sculpteur est néanmoins contraint de dépouiller l'enveloppe corporelle du mouvement souple et des changeantes expressions qui en font la vie, d'effacer, sans pouvoir les rendre, sinon par un artifice contestable, les couleurs délicatement variées qui en sont le charme visible. Son triomphe est de clouer au sol, à la dure terre, des simulacres inertes, pétrifiés, des figures qui, dussent-elles braver les siècles, sont condamnées à rester comme mort-nées. Aussi libre que l'air où il se joue, l'Art du musicien a en propre le privilège merveilleux d'affranchir de tout lien, de toute servitude locale, de dérober à la plus légère souillure, en l'effleurant ou bien en l'agitant au contact de souffles invariablement purs, cette fleur de l'âme, le sentiment. Quel rapport découvrir entre la glace et la flamme, entre la lourde résistance de la pierre et la liberté sans limite du vol, entre la rigidité d'une effigie qui ne bouge pas, et le rêve le plus mobile, le plus délicieusement illusoire de ce que devrait être la vie? Trouvez ce rapport, et vous pourrez dire qu'entre
la Musique et la Sculpture il existe une harmonie.
Un aveu pourtant. Grâce au progrès moderne, les deux arts en sont venus à se correspondre par certaines manifestations, qui les rapprochent et font qu'ils se touchent par en bas. La sculpture pour rire, cette fille de l'Italie moderne, et la musique pour rire qui, sous le nom d'opérette, aura eu la France pour mère adoptive, ce sont bien deux sœurs d'extraction inférieure, aussi mal élevées, disons mieux, aussi peu élevées l'une que l'autre.