MUSIQUE ET NATURE
Le secret de tant de manifestations merveil-leuses de la Nature, depuis le mouvement des sphères jusqu'à la structure de là plante la plus imperceptible, non le secret intime et impénétrable de leur existence, mais le secret moins voilé où s'enferme leur Loi de transformation, leur ligne de vie et de beauté, Bossuet Ta su rendre admirablement en très peu de mots : Vohservation d'exactes proportions, }oinie à une certaine adresse pour arrondir les objets, ce qui veut dire, d'une part, le principe des lois mathématiques, de l'autre, le principe de tout art et de toute poésie;
et ces deux principes, dont les êtres inanimés expriment la mystérieuse combinaison, se rencontrent et restent au fond incommensurables entre eux dans Tesprit de Thomme qui, à vouloir les unir, s'épuiserait aussi vainement qu'à chercher la quadrature du cercle.
A l'âge où nous sommes, et grâce au progrès de la civilisation générale, de bizarres contrastes, des associations imprévues attestent ces tentatives de rapprochement en même temps que cet antagonisme. Pendant que les tendances rectilignes qui s'imposent à nos inventions matérielles et que ces inventions à leur tour imposeront, dans une certaine mesure, aux opérations de Tintelligence et à l'expression de la pensée, triomphent dans les œuvres de l'ingénieur et du mécanicien, souverains fort actifs, mais pacifiques, dont le règne dans le monde moderne semble devoir alterner avec celui du soldat, on voit un art immatériel entre tous, la Musique, trôner à la place de bien des jouissances de l'esprit successivement négligées ou déchues. Pourquoi ? Parce que, à certains égards, cet art obéit fidèlement aux lois du nombre et observe, lui aussi, une marche rectiligne, tandis que, sous d'autres rapports, il s'en éloigne infiniment, et qu'ainsi, dans le goût qu'il inspire, des penchants opposés peuvent se rencontrer.
Des signes variés, placés à des hauteurs iné-
gales, entre des barres fixes et inflexibles, voilà ce qu'on peut appeler les traits, la physionomie de la musique écrite. Voilà bien l'image visible de Tart musical lui-même, ce mélange indéfinissable d'une précision nécessaire et d'un souple laisseraller qui lui est essentiel, comme les termes employés par Bossuet le montrent inhérent aux créations de la Nature. N'y a-t-il pas, d'ailleurs, une sorte de corrélation entre cette série de formations naturelles, partant des masses inertes qui ne font que subsister, passant par ces familles végétales qui plongent à la fois dans la terre et dans l'air où leur courte vie se trempe et se retrempe, pour aboutir enfin aux êtres animés d'un souffle supérieur, et cette autre série que forment les arts inventés par l'homme ?
Il commença par superposer des matériaux informes, des pierres brutes, puis taillées ; il employa ensuite des ingrédients liquides fixés par la chaleur, ou rendus secs et inaltérables par le mélange même qui les combine; il finit par mettre en œuvre les moins stables, les plus fugitifs des éléments, empruntant, pour les perfectionne- ' ments successifs du plus vague et du plus puissant des Beaux-Arts, ce véhicule, cet organe de communication qui est l'air même, l'air seul. Quelques souffles dérobés aux espaces où se propagent la lumière et le son, quelques tremble-
ments invisibles imprimés aux ondes aériennes, c'est tout juste ce qu'il faut aux inspirations musicales de tout ordre pour prendre vie, aux chants pour se ranimer après s'être évanouis.
Est-ce donc pour cela qu'il aura été permis à un Beethoven, à un Weber, de faire entendre ensemble comme on ne l'avait pas entendu encore, ce qu'ont de profond les émotions humainés, et ce qu'il y a de mystérieux dans les voix de la Nature, en faisant plus que rapprocher ceci et cela, en les mêlant, en les mettant à l'unisson, comme se mêlent et se confondent l'haleine de l'homme et l'atmosphère respirable ?
Tel est bien le privilège de cette médiatrice incomparable, allons jusqu'à dire avec Shelley, omnipotente, qui est la Musique. Faut-il ne faire qu'un des agitations les plus terribles qui mettent aux prises les forces aveugles du monde extérieur, et des sourdes terreurs qui leur correspondent à travers les profonds lahyrintties de l'âme (comme le dit encore le poète anglais) ? Faut-il fixer, concentrer sur les mêmes accords, presque sur la même note, l'éblouissement subit que produisent l'éclair et l'éclat strident d'un cri d'effroi ? Le foyer où s'accomplit cet ardent amalgame s'appellera VOrage de la symphonie pastorale.
Faut-il, par les ondulations d'un rythme à la fois retenu et flottant comme la nacelle qui n'a
pas quitté le rivage, comme le filet que la main du pêcheur n'a pas encore ramené à bord, par un jet capricieux d'arpèges, par un léger clapotement de sixtes, rendre simultanément perceptibles la fusée liquide qui jaillit de la vague et l'élan de joie qui remonte soudain jusqu'aux lèvres, le sillage que trace la rame et le vif refrain que prolonge le murmure de la brise, enfin, sur un même fond de sérénité, mille palpitations des cœurs et des flots, c'est à travers la Barcarolle de Chopin que circule l'insaisissable courant où tout cela se pénètre et se joue.
S'agit-il de maîtriser cet élément capital de l'Art, de la Nature, de la Vie, qui s'appelle le contraste, de le saisir par une rapide et puissante étreinte, sous quelque forme qu'on se plaise à l'imaginer, l'orage éclatant au milieu du plus beau jour, le torrent qui envahit une retraite pastorale, l'accès de colère après le sourire, la fureur criminelle qui fait taire Tinnocence, l'invasion hostile qui se rue au travers de la sécurité de douces et inoffensives occupations, les transes mortelles d'un péril soudain qui mettent en fuite les rêveries paisibles et bénies, quoi encore ? Il appartient au même maître, au même magicien, de choisir, comme formule d'évocation, tel de ces étranges et capricieux poèmes qu'il a intitulés Ballades. Mais pour que la formule ne perde rien de son charme
et de son pouvoir, ne Ja confiez qu'à une main tour à tour aussi légère que la plume de cygne qui flotte à la surface presque immobile d'un lac, aussi forte que le marteau du forgeron qui frappe, pour Tassouplir, le dur et retentissant métal.
Si dans cet essor, cet épanouissement aérien, invisible, qui est celui de la Musique, la mélodie peut être considérée comme la fleur, et le trait comme la feuille qui précède cette fleur, la prépare et l'enveloppe, il serait juste de comparer les traits de Chopin à ces enroulements dont les artistes du xvF siècle se plaisaient à border, à encadrer leurs plus mignonnes peintures, et dont les motifs, empruntés soit aux formes végétales, soit aux menues grâces de la physionomie humaine, ne s'entrecroisent pas seulement, mais se mêlent et s'amalgament. C'est le triomphe du caprice et du sentiment se jouant ensemble, qui, à travers une trame légère d'accords ou d'arpèges, laissent percer quelque soupir étouffé ou quelque féminin sourire.