DU RYTHME DANS LA MUSIQUE ET HORS D'ELLE
La Nature, qui dispose à discrétion de l'espace et du temps, multiplie les lignes courbes et les mouvements circulaires, prolongeant à plaisir les uns, rejetant indéfiniment les autres. On voit l'homme suivre une tendance ou obéir à une nécessité tout autre. Plus il va, plus il veut faire tenir de choses dans le peu qui lui revient de temps et d'espace. Que ce soit économie bien ou
mal entendue, abréviation volontaire ou forcée, il est bien sûr qu'on le verra, de plus en plus, aller en tout droit au but, sans s'arrêter, sans fléchir, et par le plus court, invariablement. C'est pour cela que , chez l'immense majorité des hommes, la musique dansante (dans le sens le plus vulgaire du mot) et la musique militaire, sous forme de marche^ ont droit à une préférence instinctive. Les sons ainsi réglés n'incitent-ils pas à marcher, à se presser, à sauter comme sur un terrain plat? Il en est tout autrement de ces rythmes dont le développement aura été l'une des principales conquêtes de la musique moderne, rythmes rompus, inégaux, flexueux, analogues aux cadences irrégulières, et parfois aux ressauts escarpés que font deviner les délinéations variables à l'infini de ces monuments naturels qui sont les hauts lieux. Pour atteindre ceux-ci, ce n'est pas de courir qu'il s'agit, c'est de s'élever lentement, suivanf, une allure brisée, elle aussi, et qui n'admet plus ni la parité des pas, ni la rectitude d'une direction inflexible. Pour cesser d'être sourd à ceux-là, il faut une initiation et une sorte d'ascension encore, une ascension intérieure et morale. Ici ce n'est plus la force locomotrice, c'est le sens de l'ouïe qui finit par se prêter et se plier à des intentions et comme à des découvertes de plus en plus indépendantes du corps.