MUSIQUE ET BEAU MONDE
Le Français préfère à tout la logique, la clarté^ la ligne droite par conséquent. Cette ligne droite, que l'architecture (contrainte, il est vrai, par les exigences de la voirie) de Paris et des grandes villes de France, à Tinslar de Paris, étale en haut, en bas, tout le long des rues, carrément, sans le moindre correctif emprunté à l'Art, là Nature, elle, es t loin de la prodiguer à tout bou t de champ ; mieux que cela, elle s'y refuse absolument; elle en a horreur. Il lui arrive seulement d'en présenter un trompeur simulacre à l'horizon de la mer, ce qui dispense d'aller chercher le pareil à l'horizon du désert. Bonne fortune pour le Parisien, déjà fort mal disposé pour la Nature, et qui, sans cela, se brouillerait sans retour avec elle. Car vous ne ferez jamais comprendre à ce citadin déterminé la montagne, et pour cause. Des cimes parmi des cimes, se haussant à qui mieux mieux de la tête, des épaules, comme pour jouer à qui dépassera l'autre, qu'y a-t-il là qui puisse correspondre à ses goûts dominants, aux instincts qui le mènent? Ces goûts, ces instincts répugnent à
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tout ce qui fait mine de s'élever au-dessus d'une commune mesure ou d'une moyenne arrêtée, que ce soit la saillie d'un pignon, l'élancement vertical ou oblique d'un sommet, ou bien le relief d'un caractère. Tout cela viole la loi de nivellemen»! dont la société française poursuit l'inexorable application. Mais cette apparence de barre, de ligne droite, oui, droite comme celle qu'offrent aux yeux,dans la grande ville, une série uniforme de toits égaux en hauteur, une longue et ininterrompue bordure de trottoirs, cette raie mise à lâr limite des flots gris de l'Océan, des flots bleus de la Méditerranée, quel trompe-l'œil réussi ! quei bei effet d'horizontalité! Ajoutons tout de suite, quel fond de scène heureusement contrastant avec les jeux de courbes rentrantes pu fuyantes, repliées ou allongées, reposées ou clapotantes, qui se déroulent là au premier plan! Pas toujours horizontales, elles, mais le redevenant, là même, assez souvent, et ailleurs, pouvant toujours le redevenir, les formes féminines qui, sous le tissu grossier, sous l'enveloppe trempée qui les moutey indiquent ce qu'elles n'exhibent pas tout à fait. Satisfactions variées, satisfactions presque inépuisables ; car chacune de ces formes s'offre, mobile comme l'onde, au regard errant d^objets en objets.
La mer sans le bain de mer, la mer réduite à
ses mouvements et à ses lointains, comme cela vous est égal, ô Parisiens! L'automne s'annonce; l'hiver va venir. Autres fêtes pour les yeux. La salle de l'Opéra se remplit avant que le bal ne triomphe. Le lieu change et le décor ; mais les dispositions d'esprit sont les mêmes ; leur orientation ne varie pas. Au delà comme en deçà de cette autre ligne droite, de cette autre barre qui est la rampe, ce qu'il leur faut, ce sont encore des effets de courbes; ceux que le ballet multipHe, diversifie, agite, fait tourner en tous sens ; ceux qui, sur le devant des loges, tiennent en repos ou déplacent modérément les torses féminins se dégageant du glissement complaisant des parures de luxe. Là- bas peu importaient les jeux de Tair ■et des vagues. Ici, qu'un vent du Midi malsain et nauséabond apporte les mélodies de La Favorite, ou que sur une brise d'est vive et pure arrivent celles de Don Giovanni, de Freischûtz, qu'importe encore I La femme n'est-elle pas le potage de Vhomme, comme a dit l'autre, à la bonne franquette? L'essentiel est donc que l'homme, surtout quand son estomac est bien rempli, soit mis en appétit d'une autre façon. Ne faut-il pas qu'il tourne d'abord autour de l'assiette encore vide du régal attendu ? Ne faut-il pas que les yeux s'en mêlent avant qu'arrive le tour des bras et des jambes? S'il n'y avait ni loges, ni ballets, pour te faire
passer par je ne sais combien de féminines incarnations, ô Musique, pauvre âme sans corps , que serais-tu pour les gens du monde, et que feraientils de toi?