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LETTRE DE PARIS

Le 22 novembre 1900, j'entrais au séminaire des Carmes. Quand je vis ses toits pointus, aigrettés de cheminées grêles et flanqués d’un campanile aussi nu et noirci qu'une cheminée d'usine, ses murs troués du premier au troisième étage d’une ligne de fenêtres irrégulières, quand je traversai le réseau de ses corridors bas et sombres dont

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les portes des cellules creusent à distance égale les parois de pierre, moi qui venais de visiter le Wieux-Paris de l'exposition, j'eus la sensation que l'immeuble des Carmes était un monument du Paris d'autrefois. Le vieux monastère que 89 a vidé de ses moines du Carmel, est autant de fois séculaire que notre ville de Québec. Le nonce Laurent Ubaldini, neveu du pape Léon XI, bénissait la chapelle provisoire des exctllents religieux, quand Samuel de Champlain élevait au pied du cap Diamant sa fameuse Habitation.

Séminaire des Carmes ! Retraite profonde, qui le croirait ? voire en plein Paris où n'arrive à l'oreille des abbés studieux aucune rumeur de la rue, ni le roulement. sonore des lourds haquets qui secouent les pavés, ni l'appel des maraichers qui vendent leurs légumes, ni la clameur des garçons haletants qui crient les journaux. Dans cette maison qui n'offre à ses hôtes que les joies sévères de la prière et de l'étude, je me résous à m'enfermer huit mois. Soixante-dix abbés, futurs professsurs des petits séminaires de France, s'appliquent aux études universitaires. Après deux ans, trois ans d'entrainement intellectuel, ils tenteront en Sorbonne les épreuves où de Ja licence ou du doctorat-ès-lettres. Ceux du clergé qui les ont précédés dans cette arène classique, ont laissé à mes amis des Carnies pour soutenir leur confiance des exemples de travail et de succès ; notamment le souvenir des premiers inscrits sur l'album de cette maison, —J'un parmi les licenciés, l’autre au nombre des docteurs, feu les cardinaux Toulou, de Lyon et Lavigerie, de Carthage,— allume dans leur âme une magnanime émulation. 11 me plaît, le soir, de considérer ces jeunes abbés, penchés sur leurs livres savants, absorbés dans les hautes

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pensées dont les génies de tous les siècles les entretiennent. Ces âmes cultivées, portées sur les ailes d’une imagination virginale et d’une sensibilité exquise, s’enlèvent d’un . facile essor à La région des contemplations sereines et des visions idéales.

Voulez-vous voir de vos yeux ce spectacle de trèssérieuses études ? Entrons à la bibliothèque. Les abbés que la cloche vient d'appeler ailleurs, ont laissé là sur les tables, à leur place de travail les livres ouverts à l’endroit même où leur esprit s'absorbait. Oui! vous l'avez parfaitement constaté, toutes les littératures, toutes les philosophies, l’histoire du genre humain, tous les monuments écrits des beaux âges de l'humanité, sont ici étudiés et médités ; et l'âme, fécondée par ces enseignements des grands siècles, nos amis des Carmes continueront, soit seuls dans leur cellule respective, soit groupés au pied de latribune du professeur, leur travail d’'instruction et d'éducation classiques, et finalement sur les feuillets du devoir hebdomadaire, ils épancheront le flot impatient de leurs riches réflexions.

Le séminaire des Carmes est aujourd’hui une maison de hautes études des Lettres et des Sciences. A l'origine, c'était une maison de vie contemplative et de pénitence. Depuis près de deux siècles, les Carmes de la reforme de Sainte-Thérèse par de régides observances, édifiaient les fidèles à la fois et expiaient les scandales des libertins de Paris. Brusquement 89 changea les destinées du monastère. Le jour où s’accomplit cette violence impie, est célébré dans l’histoire ; ce fut le 2 septembre 1792. Marat avait usurpé une dictature de terreur et de sang.

Un visage livide et crispé par la fièvre, Le sarcasme fixé dans un coin de la lèvre,

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Des yeux clairs et perçants mais blessés par le jour, Un cercle maladif, qui creuse leur contour,

Un regard effronté qui provoque et défie,

L’horreur des gens de bien dont il se glorifie,

Le pas brusque et coupé du pâle scélérat,

Tel on se peint le meurtre — et tel on voit Marat.

(Pousard).

La Constituante avait abattu la royauté et presque au lendemain de sa victoire sur Louis XVI, elle-même abdique le pouvoir en faveur des 48 Communes de Paris qui rugissent comme des fauves à l’abord de la proie. A son tour terrorisé par une émeute qui fait ovation à Marat couronné d’un laurier civique, le Conseil municipal abandonne la conduite des affaires et le glaive de l'Etat à ce forban qui demande 250,000 têtes : « Le salut de la patrie est à ce prix. »

Quelquefois la tribune est souillée…

« Par un homme en casquette, en veste débraillée,

« Qui se croise les bras et d’un air outrageux

« Semble étaler l’orgueil de ses haillons fangeux.

« Ecoutez-le parler. « Il faut qu'on institue

« Un magistrat de meurtre, un directeur qui tue. » C'est Marat, c'est Marat. . (Pousard).

Marat anime de son démon homicide une populace de bourreaux et cette populace armée se rue sur les prisons. L'horrible tuerie dura trois jours, 2, 3, 4, septembre, 1792. Aux Carmes des prêtres et des évêques qui n’avaient point voulu accepter la Constitution civile du clergé, furent égorgés dans le jardin et c'ans l’église. Rohrbacher raconte la sanglante tragédie ; c’est là qu’il la faut lire. Après le meurtre sacrilège, ce fut l'orgie, les Saturnales du bonnet phrygien et sur les gazons du jardin humide du sang des martyrs, l’intempérance et la

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volupté donnèrent aux garçons et aux filles de 93 le bug des Tilleuls et le bal des Zéphyrs.

Dieu ne laissa point durer cette abomination. . Même avant l’année du Concordat, le monastère et l’église des Carmes furent restitués à la piété catholique.

J'aime errer seul par les allées du jardin mémorable et songer aux jugements de Dieu sur la Fille aînée de son Eglise. Ils sont insondables ! cependant les événements ont des clartés fulgurantes qui ont fait jaillir du cœur de de Mun et jeter aux persécuteurs de la France très chrétienne ce cri si vrai et si étrange. « Vous semez des impies et vous moissonnez des chrétiens. »

S. CoRBEIL, ptre.

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