M. FORTUNAT AUBRY, PRETRE
M. Fortunat Aubry était né le 28 juillet 1830, à Saint- Laurent de l'ile de Montréal. Il appartenait à une fa-
(1) Ces pages résument, ou PAPER par endroits un autre travail biographique que M. S. Rouleau publia dans la presse quotidienne presque au lendemain du décès de M. Aubry.
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mille ancienne patriarcale, qui par la simplicité de sa foi et l’austérité de ses mœurs chrétiennes avait mérité de “donner à l'Eglise toute une pleïade de prêtres. A la suite de plusieurs enfants de Saint-Laurent,le jeune Aubry qui manifestait les plus heureuses dispositions pour la piété ‘et l'étude, vint faire ses classes à Sainte-Thérèse dans la maison de M. Ducharme. Il y trouva parmi ses condisciples celui qui devint plus tard Monseigneur Labelle. Ils furent les deux seuls finissants de l’année 1852. Tous deux prirent la soutane et restèrent comme professeurs au collège, tout en faisant leurs études théologiques. M. Aubry fut un excellent professeur. Il avait le don d'être clair et précis dans ses explications, et il savait mettre l’émulation et la vie parmi ses élèves. Avec la discipline qu’il faisait régner dans sa classe, nous ne pouvions qu'être entrainés au travail, et nous l’étions, je m'en souviens. M. Aubry professa successivement les classes de grammaire, de rhétorique et de philosophie. Ordonné prêtre le 30 septembre 1855, il quitta, deux ans après, sa chaire de professeur pour entrer dans le ministère. Il fut d'abord vicaire à Longueuil, puis à Saint-Jean, puis à Tignish, (Ile du Prince-Edouard), auprès de M. Peter Meclntyre qui fut le troisième évêque de Charlottetown et garda toujours une affectueuse estime pour son ancien vicaire.
En 1859, il fut rappelé par Monseigneur Bourget et nommé curé de Sainte-Marthe. C'était une paroisse jeune encore à cette époque. M. Aubry y bâtit le presbytère et prépara les voies à la construction de l’église. En 1862, il passa à la cathédrale de Saint-Hyacinthe, où il remplit, pendant deux années, les fonctions de curé d'offce. De là, il fut transféré une seconde fois à Sairte-Mar-
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the. Deux ans plus tard, la cure de Saint-Jean devenait vacante par la promotion du curé, M. Charles Larocque, à l’évêché de Saint-Hyacinthe. Mgr Larocque avait gardé les meilleurs souvenirs de M. Aubry ; il le proposa et le fit agréer comme son successeur à Saint-Jean.
C’est là que M. Aubry donna toute la mesure de son talent et de son zèle. Pendant vingt-sept ans, il se dévoua à sa chère paroisse, et mit à son service toutes les forces et les énergies de sa riche nature : cet entrain au travaïl, cette activité de tous les jours et de toutes les heures, cette intelligence des affaires, cet esprit d'ordre et de régularité porté jusqu’au scrupule ; ce cœur généreux, compatissant à toutes les misères ; cette volonté forte, qui marchait au but, sans trop se préoccuper des contradictions et des résistances ; cette parole vive, pressante, qui devenait facilement de l’éloquence à force de clarté, de précision, d’énergie.
À Saint-Jean, il fitachever d’abord l'église, puis, vingtcinq ans plus tard, restaurer et décorer l'intérieur de cette église. A la place du vieux presbytère, il construisit la maison actuelle, digne d’une résidence épiscopale. I] fonda J’hos, .ce des Sœurs Grises, rappella les Frères des Ecoles Chrétiennes et bâtit la belle académie des garcons. Mais qu’étaient ces œuvres extérieures en comparaison de tant d’âmes relevées, éclairées, consolées, fortifiées au confessionnal, en chaire, au chevet des malades et des mourants, pendant les ving-sept années de ce ministère actif et dévoué !
M. Aubry était le pasteur vigilant, fidèle esclave du devoir, toujours attentif à la garde du troupeau, toujours préoccupé de ses besoins et des dangers qu'il pouvait courir, toujours prêt à crier au loup de sa voix la plus
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forte si le loup apparaissait. e Quand le vice montrait la tête, quand les désordres éclataient ; quand des mesures dangereuses pour la morale venaient sur le tapis des conseils ; quand la population catholique attirée par la société protestante se laissait entrainer dans des réunions qu’il désapprouvait, M. Aubry montait en chaire et de sa voix puissante il criait : Gare ! Il réprimandait, il tonnait, menaçait, épouvantait. « Il ne faisait pas bon alors d’étre au nombre des coupables, des faibles, » disait un hôtelier, les oreilles nous tintent, et le feu de la honte nous brûle le visage. »
v M. Aubry était vraiment orateur. Il avait le feu, le pectus qui anime la parole et la fait goûter. Il possédait ce don des larmes qui touche les cœurs. Il n’aimait point prêcher à l'étranger, mais laissé seul avec son auditoire qu'il conuaissait, il savait s’en rendre maitre, l’enthousiasmer ou l’amener à pleurer sur ses désordres. »
I] avait le zèle de la maison de Dieu. Il aimait la splendeur du culte et la pompe des cérémonies. Il était pour les offices de l’église d’une ponctualité inexorable, Tout était réglé, tout devait se faire à l'heure, à la minute, tout le monde devait se plier à la règle.
Dans le commerce ordinaire de la vie, M. Aubry était homme de bonne société, hôte affable aux siriples visiteurs, tout affectueux aux amis.
Sa conversation était pleine de verve et d’entrain ; il savait placer au bon endroit les bons mots et les bonnes histoires. Il aimait la discussion, sérieuse ou enjouée ; il pe craignait jamais de s’y engager, la provoquait souvent et l’excitait même au risque de la voir dégénérer en dis-
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pute, Il était à certains moments d’une gaieté charmante, mais il faut bien le dire, avec des retours d'humeur morose qui s’échappait en brusqueries et en boutades. Ceux qui ont vécu dans son intimité ont souffert trop souvent de ces saillies pour ne pas s’en plaindre ; mais ils reconnaissent volontiers, que le second mouvement de cette vive nature corrigeait le premier et révélait le cœur d’or qui se cachait sous cette écorce un peu rugueuse. «x
M. Aubry avait des habitudes de vie simple et d’économie qui lui permirent de réaliser des épargnes considérables : il en disposa toujours selon les instincts de son cœur généreux. Sa charité et sa libéralité égalaient ses ressources. Pour soulager les pauvres, secourir un parent, obliger un ami, sa bourse comme son cœur était toujours ouverte. Que de jeunes gens et de jeunes filles lui ont dû leur éducation ! 11 sema.un peu partout ses libéralités et ses aumônes, mais i] en réserva la meilleure part pour le séminaire de Sainte-Thérèse. Nous avons trouvé en lui un bienfaiteur infatigable de zèle et de dévouement. Lors de l’incendie de 1881, il s’inscrivit au nombre des plus généreux donateurs pour aider à la reconstruction du collège. C’est lui qui fit les frais du nouveau cabinet de physique ; c’est lui encore qui formait les fonds nécessaires pour construire le gracieux édicule élevé en 1886, sur les ruines de l’ancien collège, comme le monument d’une double reconnaissance envers le protecteur, saint Joseph, et Le fondateur, M. Ducharme.
‘Il avait souvent déploré avec nous la pauvreté et l’exiguité du local qui nous servait de chapelle, depuis que nous étions installés dans ce nouveau collège. Il réclamait
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avec instances un sanctuaire qui fût plus digne de Dieu et plus en rapport avec les besoins de la famille Térésienne, Il eût voulut nous donner lui-même et de toutes pièces cette chapelle désirée : du moins, il s'employa à en semer l’idée parmi les anciens élèves et quand il crut le projet mûr, à le faire éclore. En 1892, les Annales d'octobre donnèrent à ce sujet une lettre signée du nom de plume : Gratitude. C'était M. Aubry qui parlait. Avec quel entrain et quelle verve piquante il nous poussait à l’action ! Quand l’œuvre fut enfin entreprise, M. Aubry résidait à Sainte-Thérèse : il se trouva là, auprès du dévoué M. Pilon,pour le seconder de sa parole et de sa bourse, toujours ouverte. La somme qu’il a donnée de son vivant pour nos deux sanctuaires s'élève à près de #8,000.00. Et cette charité n’était pas encore épuisée, M. Aubry nous laissa. à la mort, un dernier gage de son dévouement au Séminaire de Sainte-Thérèse.
M. Aubry avait commencé en 1892, la vingtième année de son ministère, à Saint-Jean. Il semblait ne pas vieillir et l’on voyait toujours en lui l’activité débordante de la jeunesse. Il pouvait se promettre encore plusieurs années de cette vie active, et au terme d’une carrière aussi bien remplie, caresser l'espoir d’une retraite tranquille qui lui eut assuré le repos, sans trop contrarier ses habitudes de mouvement et d'action. Dieu en décida autrement, Le 17 février 1892, au presbytère de Saint- Jacques-le-Mineur, où il s'était rendu pour la conférence ecclésiastique, M. Aubry fut frappé et comme terrassé
par une forte attaque de paralysie. Ils’en releva pourtant en quelques semaines, mais sans recouvrer toutes ses
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forces. Dès lors, il ne songea plus guère qu’à prendre sa retraite, ce qu'il fit au mois de septembre 1893. Les paroissiens de Saint-Jean lui dirent dans leurs adieux : « Nous ne voulons pas vous laisser partir sans vous expri- «mer notre respect, notre affection et notre reconmais- «sance, Il n'est pas nécessaire .le rappeler ce que vous «avez fait ici Vous laissez des monuments impé- « rissables de votre zèle, de votre charité et de votre sage «et vigoureuse administration. Notre église terminée si « belle et dont nous sommes si fiers, le presbytère, l’hô- «pital, nos maisons d'éducation sont là pour nous dire ce «“ que nous vous devons. Et les voix de ceux et de celles «qui doivent leur instruction à votre discrète charité, «rediront longtemps : « Il a passé en faisant le bien ». Un cadeau accompagnait ces bonnes paroies. On voulut qu'il pût dire : « Si je ne suis plus dans les immeu- « bles des paroïissiens de Saint-Jean, je suis dans les « meubles qu’ils m'ont donnés. »
M. Aubry ne s'éloigna de sa chère paroisse de Saint- Jean que pour revenir à Sainte-Thérèse et se rapprocher de l’Alma Mater qui avait gardé l’autre moitié de son cœur, Il prit ses appartements près de nous, à l'Hospice Drapeau, où il se trouva entouré d’attentions délicates et de soins empressés. Là, il voulut d’abord essayer de cette vie qu’il avait rêvée pour sa retraite, vie mêle de repos et d'action, de mouvement, de voyages. Mais il ne put se dissimuier longtemps le progrès lent, presque insensible, mais trop réel, hélas ! de sa maladie. Il dut circonscrire peu à peu, d'année en année, puis de mois en mois, le cercle de ses mouvements. L'heure vint — elle vint trop tôt et fut trop longue à son gré — où il se vit confiné ou à peu près dans ses appartements. Ce fut
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l'heure de l’inexorable ennui, de l’invincible et morne tristesse pour ce pauvre malade qui ne voulut plus voir dans sa chambre que le silence et la solitude anticipés du tombeau. C'était en vain qu’on essayait de le distraire. Chez lui, l’âme était endolorie comme le corps. Les délicatesses de conscience qui redoublaient avec les infirmités, étaient pour lui une source d’anxiétés toujours renaissantes.
Les visites, les bonnes paroles, les soins empressés, les prévenances ne pouvaient plus rien pour ramener la sérénité dans une âme qui ne voulait plus se laisser distraire ni consoler.
Il ne fallut rien que toutes les lumières de la foi et toutes les forces de la sainte Eucharistie pour soutenir cette pauvre âme, à travers l'épreuve suprême que Dieu lui ménagea sans doute pour achever de la purifier, pour rompre ses dernières attaches à la terre et l’habituer à entrévoir la mort comme une libératrice. Cette action de la grâce fut visible surtout dans les dernières semaines, . alors que le malade s’affaiblissait de jour en jour. Il conservait encore sa lucidité d'esprit, mais ne s’occupa plus guère que des choses de Dieu et de l’autre vie. Enfin il s’éteignit doucement, le 8 janvier 1898, à 4 heures de l'après-midi, sans passer par les affres de la mort, au milieu des prêtres et des religieuses qui l’entouraient et récitaient les prières des agonisants. Il mourait, un samedi, comme il l'avait demandé à la bonne Vierge qu'il avait tant aimée,
Les funérailles eurent lieu le 12 janvier dans l’église de Sainte-Thérèse, avec la solennité.que pouvaient leur donner le concours des fidèles et des communautés de la
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paroisse, la présence de plus de soixante prêtres et de N.N.S.S. les archevèques de Montréal et d'Ottawa. Monseigneur de Montréal voulut officier lui-même : le prêtre assistant fut M. le chanoine Saint-(reorges, curé d'Iberville ; les diacres d'honneur, MM. A. Tassé, curé de Saint-Cyprien et C. Colin, curé de Saint-Jean ; le diacre et le sous-diacre d'office, MM. H. Cousineau, supérieur du séminaire de Sainte-Thérèse et D. Chevrier, prêtre de Saint-Sulpice. Avant l’absoute, Monseigneur rappela en termes émus le digne prêtre et le pasteur fidèle que fut M. Aubry,les vertus dont il donna l’exemple, la mémoire bénie qu’il laisse par ses bienfaits. Puis, après les dernières prières, le cercueil fut descendu dans la nouvelle crypte de l’église où déjà sont venus prendre place les restes de MM. Duquet, Dagenais, J. Aubry, S. Tassé, Charlebois, Lemonde, ete. M. Fortunat Aubry méritait bien cet honneur d’avoir sa tombe au milieu de ces insignes bienfaiteurs du séminaire de Sainte-Thérèse. Qu'il y repose dans la paix du Seigneur et la reconnaissance des hommes qui furent l’objet de sa charité ! A. NaNTEL, ptre.