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CHAPITRE IX

LES ELFMENTAIRES DE 1847-48,

Si vous voulez me suivre, ami lecteur, nous remonterons ensemble le courant du passé, quatorze étapes, et nous nous arrêterons à l'année 1848. Le vieux collège, dont la destruction fait aujourd’hui l’objet de nos regrets, s’achevait, M. Ducharme était encore supérieu-; M. Duquet, son enfant de prédilection et son bras droit, agissait comme procureur ; bientôt les jésuites, les RR. PP. Saché et Ciccateri, apportant avec eux l’expérience de plusieurs siècles, devaient prendre la direction intérieure de la maison ; des jeunes gens, destinés à rendre plus tard de grands services à l'Eglise dans les rangs du clergé, quelques-uns doués de grands talents, tous remplis d’ardeur et de bonne volonté, donnaient au Séminaire les prémisses de leur zèle et de leur dévouement : MM. S. Huberdault, T. St-Aubin, J. Graton, J. Séguin, J. Plessis-Bélair, G. Watier, E. Demers, A. Thibault, etc. ‘* Mais, me direz-vous, où voulez-vous en venir?” Patience, voici:

Ces jours passés, ma nef voyageuse, naviguant sur les eaux du St-Laurent, s’amarrait, quelques milles plus bas que le lac St-François, à un cèdre, sur un rivage encadré de sites pittoresques, en face d'une église coquette à l'extérieur, bien finie, pimpante et proprette à l’intérieur, d’où jour et nuit on entend le murmure d’un rapide, solennel et monotone comme le bruit lointain d’un orage dans les bois. Pendant trois jours j’eus l'avantage de jouir, au presbytère de cette paroisse, de l'hospitalité la plus large, la plus franche et la plus cordiale. Le maître de céans a étudié sous M. Ducharme, même il était un de ceux qui prirent les premiers la petite soutane en 1842; il est donc un ancien. Il a vécu dans les âges héroïques du

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collège, et sa mémoire est chargée de faits, d'incidents et d'anecdotes de ces jours d'autrefois.

Un soir, je lui dis: ‘‘ Vous étiez à Ste-Thérèse quand s’ouvrit le collège que l’incendie vient de nous ravir ? — Certainement, j'y étais ; bien plus, de tous les professeurs j'eus l'honneur d'y entrer le premier, et tout seul encore. — Comment cela ? — Lorsque le mois de mai ramena les chaleurs, nous avions beaucoup à souffrir dans notre classe, qui était située au-dessus de la cuisine du vieux presbytère ; je demandai la permission d'aller m'installer avec/ mes élèves dans le nouveau collège, je l’obtins. — Quelle classe faisiezvous alors ? — Les Eléments latins. Nous transportâmes nos pénates au second étage, à l’angle du nordest, à l'endroit où furent plus tard les escaliers et le cabinet de physique. Les planchers du troisième n'’étaient pas encore faits ; dans un jour de congé, accordé à cet effet, tout le monde mettant la main à l’œuvre avec ardeur, en plaçant des planches brutes les unes à côtés des autres sur les soliveaux, nous eûmes vite fabriqué au-dessus de nos têtes un plafond de circonstance. Puis, jusqu’à la fin de l’année, seul, isolé, en paix, libre et maître chez lui comme un prince, le professeur d’Eléments eut un vaste théâtre pour l’exercice de son éloquence. L’appétit vient en mangeant. Nous transportâmes, au même étage, nos couchettes, nos lits, nos lave-mains ; et, dans ce dortoir improvisé, nous goutâmes les faveurs du sommeil sous les voûtes silencieuses et sonores du vaste édifice. Quelquefois les nuits étaient un peu trop humides, les rhumes se permirent d’attaquer plus d’un cerveau, mais en général nous étions heureux de jouir d’un privilège, de l’espace et du grand air.”

‘ Pourriez-vous, Monsieur, me donner les noms des élèves de cette classe fortunée qui eut ainsi l'avantage d'émigrer la première dans la terre promise ? — Je le puis bien facilement; j'ai conservé la liste de leurs places pour les compositions de la fin de l’année.” Làdessus le bon curé alla chercher un long sac rempli de vieux papiers et de vieux souvenirs. Je citerai cette

liste, conservant l’ordre de place pour les cinq premiers, mais transcrivant les autres noms, indifféremment, comme ils se présentent sous ma plume.

Liste des Elémentaires latins pour l'année scolaire 1847-48. — 1° Cyrille Archambault ; 2° Théodore Robitaille ; 3° Siméon Vannier; 4° Henri Hurtubise ; 5° Thomas Dagenais ; Joseph Duhamel, Léon Charlebois, Jacques Desautels, Louis Springer, Dieudonné Brulé, Alexis Brunet, Zéphirin Gauthier, Stanislas Dagenais, Adolphe Montigny, Pierre Perrin, Léandre Labelle, Jean-Baptiste Paquin, Odilon Caron, Félix Paquet et Adolphe Forget.—Professeur, Joseph Plessis- Bélair.

‘‘ Que devint, lui demandai-je, le premier que je vois en tête de cette liste, C. L.?— Avocat tout à fait distingué ; encore jeune, il périt victime d'un bien triste accident. Dans un voyage qu'il fit sur l’Hudson, dans l'Etat de New-York, la chaudière du steamboat fit explosion, et, dans la catastrophe, avec un grand nombre d’autres passagers, le pauvre C. L. trouva la mort.”

‘€ Vous savez, continua-til, ce qu'il advint du second de la classe ? — Sans doute, j'ai étudié, j'ai même écrit sa vie, à l’occasion de la visite solennelle qu’il daigna nous faire le 41 septembre 1879. D'abord médecin à Bonaventure, il n’a rencontré dans sa carrière d'homme public, que de bonnes aventures. 11 fut le député de son comté au parlement, il devint ministre du gouvernement fédéral, et il est aujourd'hui, sur le roc de Québec, le successeur de Champlain, de Frontenac et de Vaudreuil.”

‘* Je ne vous demande pas, continuai-je, ce que sont devenus T. D. et J. D. Je sais que tous deux, ils sont curés dans des paroisses importantes du diocèse de Montréal; et j'ai l'honneur d’être compté au nombre de leurs amis. Mais qu'est-ce que l’avenir réservait à Z. G., H. H., P. P., A. M.,$. D., L. L. et A. F.?”

‘© Z. G., me répondit l’ancien professeur, est avocat à Sorel ; H. H.et P. P. se sont lancés dans les hasards du commerce ; A. M. est agent, m’a-t-on dit, pour une

grande maison de pianos; S. D. exploite une part de mine, paraît-il, dans les environs du lac Supérieur; L. L. est cultivateur, ayant embrassé de toutes les professions la plus tranquille et la plus indépendante; et A. F. est mort notaire.”

‘ Pour F. P., repris-je, je crois le connaître. Il fait aujourd’hui dans le ferblanc. C'est le plus grand liseur de romans que j'aie jamais vu. Lamothe et Paul Féval n'ont pas L secrets pour lui ; il achève de dévorer Jules Verne. Il était de Ste-Thérèse, n'est-ce pas ?— Non, il venait de St-Eustache. — Alors, c’est un autre F. P. ; car celui dont je parle, a toujours demeuré dans cette maison jaune, que vous vous rappelez sans doute, sur la petite côte, à l'extrémité de la rue qui passe devant l’église, un peu en arrière du vieux presbytère.”

‘‘ Mais, remarqua M. le curé, vous ne me parlez pas de L. C., le connaissez-vous? — Si je le connais! c’est lui qui nous a fait les Eléments latins, et je n’ai pas oublié les dégelées que parfois il nous donnait. Il faut avouer que nous étions nombreux — cinquantecinq — et un peu turbulents. Cependant, dès cette époque, percaient déjà chez lui les dispositions qu’il avait à la paternité. J'étais un des plus petits avec mon ami et coparoissien Etienne. Quand nous devions goûter du Jacquot, il nous permettait tout bonnement de mettre un gros gant de laine, de cette sorte les coups arrivaient bien amortis. Quand lun en avait fini, il passait le gant à son ami, et le bienveillant proifesseur, avant de continuer sa correction, attendant que l'opération fût terminée et que la main fût bien gantée. Ces temps sont déjà loin. Aujourd'hui L. C. est au séminaire le doyen aimé de ses confrères, et dans la paroisse le curé que tous respectent et vénèrent.”

Tous ces Elémentaires d'il y a trente ans, les uns après les autres, passèrent en revue sous le feu de nos questions et de nos remarques. J. D. s’est créé une belle clientèle au barreau de Montréal, et son influence pèse d’un poids considérable dans la politique du pays ; A. B. s’est acquis une petite fortune dans les affaires ; L. $S. a exercé, avec grand succès, son zèle de missionnaire dans les cantons de l'Est, etc.

‘ Quant à D. B., remarquai-je, si vous voulez être reçu avec politesse et dont lité, allez le voir, à Vaudreuil, dans son cottage, au milieu de ses fleurs, de ses spéculations, de ses arbres fruitiers, de ses vignes, de ses abeilles et de ses gros revenus.”

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