‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 51 sur 122 · LABELLE ET HUOT · texte numérisé non relu

LABELLE ET HUOT

Huor.

Monsieur, je vous souhaite le bonjour, et qu’y-a-t-il à votre service ?

LABELLE

Avez-vous déjà vu cet homme ?

Huor.

Je le vois tous les jours, monsieur.

Mais pourquoi donc l'avoir suspendu ainsi aux branches de cet arbre ?

Huor.

Pour donner un averti aux jeunesses, monsieur. LABELLE.

Et comment cela ?

Huor.

Pour leur dire que, s’ils font pareil mauvais coup, pareil malheur pourrait bien leur arriver.

LABELLE

Et quel mauvais coup a donc fait cet homme ?

Huor.

Quoi ! est-ce possible que vous ne connaissiez pas l’histoire d’Ovide St-Paul

LABELLE

Non, vraiment.

Huor.

Vous ne la connaissez pas ?

LABELLE

Ea vérité je n’en connais absolument rien.

Hvor.

Monsieur est donc étranger dans la place ?

| LABELLE

Oui, monsieur, Huor.

Vous êtes, je suppose, un Français de la vieille France ?

Non, je suis un voyageur des pays d'en haut ; j'arrive des prairies de l'Illinois. J’ai quitté le pays depuis bien des années.

Huor.

Et vous venez vous établir aux £'cores ?

LABELLE

Oui, monsieur. J'ai acheté dernièrement des Messieurs du Séminaire dé Québec une terre en bois debout dans la concession appelée le Haut de St-François.

Huor.

J'ai honneur ph «hé que monsieur sera dé nos voisins. (Labelle salue.)

19 L'HOTE A VALIQUET

Ah! vous ne connaissez pas l’histoire d'Ovide St- Paul ?

LABELLE

Pas le moins du monde. Serait-ce trop exiger de votre bonté, monsieur, que de vous demander de vouloir bien me la faire connaître en quelques mots?

Huor. :

Pas du tout, monsieur. Pour vous obliger, il n’y a rien que je ne fasse. D'ailleurs l’histoire n’est pas longue. C’est Ovide St-Paul qui a tué M. Charles Bellan-

er, son bourgeois, madame Bellanger, sa bourgeoise, et eurs deux petits enfants.

LABELLE

Ah ! le scélérat d'homme !

Huor.

Pourtant, jusque-là, il avait passé pour un brave garcon, bon travaillant, fiable, tranquille, même c'était rare qu'il allât veiller ; tous les dimanches il était à la messe.

Seulement depuis quelque temps, on avait remarqué qu’il fréquentait l'auberge ; il voyait à la dérobée quelques compagnons de plaisir; il revenait tard dans la nuit, 1l se prit à négliger ses devoirs religieux, il disait courtes ses prières. Cependant il a déclaré, avant de mourir, qu’il n'avait jamais manqué de dire avec une bonne intention, tous les soirs avant de se coucher, cinq Pater et cinq Ave. Bien certainement c’est ce qui a sauvé son âme.

LABELLE

Mais quel motif pouvait donc le porter à attenter à la vie de ses maîtres?

Huor.

La cupidité, monsieur, etfaussi l’amour de la boisson. Monsieur Bellanger avait au fond de son armoire,

dans une vieille fugue de laine bleue, dix mille francs en beaux écus sonnants. St-Paul le savait. Le mardi gras au soir, il y a un an à pareil jour, M. Bellanger, avec sa femme et ses deux petits enfants, alla faire la veillée chez son père, à une lieue environ de chez lui ; il laissa St-Paul tout seul pour garder. En partant il lui recoummanda bien: «Prends garde de quitter la maison, par rapport à l’argent. » Depuis quelques semaines le diable avait soufflé à l’oreille du pauvre Ovide : «Si tu avais ces dix mille francs, tu serais riche, tu pourrais fétablir. De plus tu pourrais fêter en toute liberté, chez toi, sans être à la peine, comme taintenant, de te dérober aux regards et aux ‘reproches d’un maître scrupuleux. Tu n'aurais plus honte de te rencontrer avec tes amis ; comme un monsieur tu aurais toujours dans le gousset de quoi payer la traite. » St-Paul était devenu tout pensif, il ne mangeait presque plus, si bien que M. Bellanger s’en était aperçu.

LABELLE

Il ne le soupçonna de rien ?

Huor.

De rien absolument, il avait encore en lui toutes ses confiances. Seulement un jour il lui avait demandé : « T’ennuies-tu, Ovide, as-tu envie de nous quitter ? » Comme St-Paul était fort et bien pris, il pensait qu'il avait l’intention d'aller dans les pays d'en haut, passer quelque temps avec les coureurs de bois, ou bien voyager dans les grands canots.

Pour voler, l’occasion était belle. Ce soir-la, toute la veillée, Ovide fut comme un homme au désespoir ; il se promenait dans la salle à pas précipités ; il étouffait de chaleur, les sueurs l’aveuglaient. Plusieurs fois il prit l’argent de l’armoire, puis le reportait à sa place. Enfin, comme dans un accès de rage, son parti est pris. (Je vais boire, dit-il, et ce que je n’ose faire à jeun, le rum me donnera la force de l’exécuter. »

14 L'HÔTE A YVALIQUET

LABELLE

Ah! maudite boisson !

Hvwor.

Il prend un coup, deux coups, trois coups ; sa tête s'échauffe, le remords se tait, il ne craint plus rien; et ainsi grisé, il se cache derrière la porte, une hache à la main, attendant son bonrgeois. Il arrive, Madame Bellanger entre la première, d’un coup sur la tête, il l’assomme ; elle tombe en poussant un cri: « Ah! mon Dieu ! au secours! » Monsieur Bellanger accourt ; il l’assomme aussi.

LABELLE

Horreur ! horreur !

Huor.

Restaient les deux petits enfants, une petite fille âgée de cinq ans, et un petit garçon de six ans. La petite fille s’était jetée sur le corps de sa mère, en l’embrassantet en criant: ‘Maman, ma petite maman, ma chère petite maman, ne me quitte pas.” Le petit garcon, lui, s'était jeté aux pieds d’Ovide ; il tenait enlacée dans ses bras une des jambes du meurtrier, pleurant et suppliant de sa voix la plus tendre : ‘* Mon bon Ovide, ne me tue pas, qu'est-ce que je t'ai fait? tu ne m'aimes done plus?” St-Paul hésitait, il sentait son cœur se fendre. Il aimait surtout le petit Emite; bien souvent il l’avait caressé, le tenant dans ses bras, et le soir, devant la porte du poêle, il passait des veillées entières à le faire galoper sur ses genoux. ‘Mais, se disait-il, ils vont me déclarer ;”” et sans pitié, il envoie ces petits innocents rejoindre au ciel leur père et leur mère.

Quel drame sanglant ! hélas! hélas! pauvres petits enfants !

Huor.

Puis, après avoir pris l'argent, St-Paul mit le feu à

la maison pour faire croire que ses maîtres avaient été victimes d’un incendie, et il prit la fuite.

LABELLE

Comment fut-il découvert ?

Huor.

La Providence elle-même se chargea de révéler le forfait. Le grenier, qui était rempli de blé, s’affaissa de bonne heure sous l’action des flammes, et les cadavres, recouverts par le grain, échappèrent à la destruction. ils servirent à constater le crime. Les soupçons tombèrent naturellement sur St-Paul, qui avait disparu subitement. La police se mit à sa poursuite; mais de luimême, paraît-il, dès le surlendemain, il vint se livrer entre les mains de la justice, se mettant au banc du roi.

LABELLE

11 fit des aveux ?

Huor.

Il avoua tout, il révéla tout jusque dans les plus petits détails. Il disait qu’il ne pouvait plus vivre, les remords lui bourrelaient la conscience ; même il avait été tenté plusieurs fois de se donner la mort, mais toujours la pensée de l'éternité l'avait retenu.

LABELLE

Ce qui marque qu’il n’était pas tout à fait méchant. Huor.

Il fit une fin des plus touchantes. Il se confessa et communia le matin même qu'il fut pendu. Quelques instants avant son exécution, du haut de l’échafaud, ayant déjà la corde au cou, s'adressant à une foule nombreuse là réunie, il prêcha comme un curé ; tout le monde pleurait à chaudes larmes. Il dit que la cause première de ses égarements était les mauvaises compaguies et les boissons enivrantes; que s'il était toujours

emeuré, comme aux beaux jours de sa première jeu-

16 L'HOTE A VALIQUET

nesse, sage et sobre, il n’aurait pas aujourd’hui la honte et la douleur de monter les degrés d’un infâme gibet. Il demanda bien pardon du scandale qu’il avait donné ; il dit que c’était une consolation pour lui de savoir que la sentence de la cour l'avait condamné à être encerclé et suspendu jusqu’à sa totale destruction dans cette paroisse, théâtre de son forfait, parce qu’il serait un enseignement salutaire, là même où il avait donné le plus mauvais des exemples ; qu’il était heureux que sa vieille mère ne fût plus de ce monde, pour ne pas déshonorer ses cheveux blancs; qu’il recevait la mort avec joie en expiation de ses fautes. ‘‘ Cependant, ajouta-t-il, sur le seuil de l'éternité, incertain de mon sort, entre les flammes du putfgatoire d’un côté, et les brasiers inextinguibles de l’enfer de l’autre, au moment de tomber entre les mains du Dieu terrible, je tremble, mes membres défaillent, le cœur me manque. Oh ! priez, je vous en supplie, priez pour moi !”

Pauvre âme! son repentir la rend digne de nos prières ; peut-être en a-t-elle grand besoin.

Huor.

Tous les soirs en famille, ma femme, mes enfants et moi, nous ne manquons jamais de réciter pour le repos de son âme un chapelet des morts.

LABELLE

D'après tout ce que vous m'avez dit, cet homme n’avait pas un mauvais fond... et il a commis le dernier des crimes ..... leçon terrible !..... © jeunes gens, du haut de cet arbre, suspendu à une branche honteuse par une corde d’ignominie, ce cadavre doit vous précher cette vérité : qu’il importe de réprimer dès le commencement les premiers mouvements des penchants dangereux et des passions mauvaises. Il ne parle pas de sa bouche fermée pour toujours, mais dans son langage muet plus fort que les paroles, il vous dit, préchant

d'exemple: ‘‘O vous, qui êtes tentés de joies mondaines, de plaisirs illicites, de quelque action indigne, extirpez dès le commencement le germe naissant de vos inclinations coupables, sinon elles pousseront, petit à petit, de si profondes racines, qu’à la fin, même avec de grands efforts, vous ne pourrez les arracher de votre cœur. Vous êtes sur le bord d’un précipice; la pente, douce d’abord, en devient de plus en plus roide ; si vous prenez plaisir à vous y laisser glisser, bientôt impossible vous sera-t-il de revenir en arrière, et bon gré mal gré, il vous faudra rouler, tête baissée, au fond de l’abîime.” (On entend des cris ; silence de quelques. instants.—De nouveaux cris : Ouoh ! ouok !)

Dites-moi donc, mon ami, connaissez-vous ce déchaîné d'homme qui vient là-bas, avec deux chevaux sur sa voiture ?.... je l’ai rencontré ce matin, il a manqué de me passer sur le dos. Il jouait du fouet, criait, free tempêtait, et se débattait comme sept fois le

iable.

Huor.

Ça m'a l’air de Valiquet ; oui, justement, c'est Toussaint Valiquet.

LAB£LLE

Quelle affaire peut donc le mettre sur le chemin ? il m'a paru arrêter de maison en maison.

Huor.

Je ne sais trop....tiens.... c’est probablement cela, il fête le mardi gras. Il donne son fricot ce soir, et maintenant il est à faire les invitations. Quand Toussaint Valiquet donne un repas, ce n’est pas comme un autre, il invite la moitié de la paroisse.

LABELLE

Il m'avait l'air joliment en fête.

Huor.

Retirons-nous un peu dans le bord du bois, je n’aime pas à le rencontrer quand il est dans le train.

18 L'HOTE A VALIQUET

Page 1