‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 78 sur 122 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

JuLES, FÉLIX ET CHARLES.

Juces.— Vous avez été un peu vif, mon frère.

CHARLES .— Peut-être, mais il y a longtemps que ce M. Driukwater me pèse sur les épaules. Cela me crispe, cela me tombe sur les nerfs, quand je vois de ces Canadiens insensés, renégats, apostats qui, n'ayant pas assez d'intelligence pour comprendre les avantages de leur pays, le ravalent et le déprécient.

Féuix. Toujours est-il que M. Boileau fait mieux ses affaires aux Etats-Unis qu’au Canada. 11 vivait comme un gueux ici, et il est revenu tout cousu d'or.

CHaRLes.—Oui, toute sa fortune, peut-être, consiste dans les habits qu'il a sur le dos, et probablement il n’a d'autre or que les bagues qu'il porte à ses doigts, et les boutons qui ornent sa chemise. —Croyez-moi, mes chers frères, ce que nous avons de mieux à faire, c'est de vendre ici et d'aller nous établir tous ensemble dans les cantons de la rivière Rouge. Imitons Jean Rivard. Pourtant il est instruit, lui; il a tout fait son cours d'étude, et cependant il n'a pas craint de s'enfoncer dans la forêt ; déjà il est bien récompensé.

Juues.—Est-il bien vrai que les terres y soient aussi belles que nous le disait Papa, il n’y a qu'un instant.

Cuances.—Plus belles encore, je n'en doute pas; on ne peut te faire une idée de leur valeur et de leur excellence sans les avoir visitées. A chaque pas, j'étais frappé d'étonnement et

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d'admiration. Tenez, voici un petit livre qui n'est pas gros, mais qui vaut son pesant d’or, il vous donnera sur ces cantons des renseignements précieux.

Féuix.—Où l'as-tu pris?

CHARLES. —A St-Jérôme.

Juues.—Quel est ce livre ?

CHARLES. — Lis,

Jues.— ‘° Pamphlet sur la colonisation dans la vallée de l'Ottawa, au nord de Montréal, par le Rév. A. Labelle, curé de St-Jérôme.'"" Ce monsieur Labelle est bien un homme universel, il s'occupe de toutes sortes de questions: agriculture, chemin de fer, colonisation, etc., etc.

CHarLes.—Oui, c'est un grand patriote. Si tous les Canadiens l'écoutaient, le pays entrerait bientôt dans une nouvelle voie de prospérité.

Féuix.—L'as-tu vu? Lui as-tu parlé ?

CHarLes.—Il n’y à pas moyen de passer à St-Jérôme sans arrêter faire une visite au presbytère. Il est le roi du nord, ilen parle comme de son domaine. Il en connait tous les coins et recoins comme nous connaissons notre terre. D'après lui, plus de :a moitié, près des deux tiers du terrain dans ces cantons, est propre à la culture.

Juces,.—Pour toi, mon frère, quelles sont tes impressions personnelles ? Qu'’as-tu vu de tes yeux ?

CHaRLes.—J'ai rencontré de belles vallées unies comme la main, le long des rivières et sur le bord des lacs qui foisonnent dans ces parages ; en général, les sommets des montagnes y sont peu élevés, et y forment des plateaux étendus. A vrai dire, passé la Chûte-aux-Iroquois, il n’y a plus de montagnes, ce sont des collines de trois cents pieds d'élevation tout au plus, des pentes douces et des côteaux aux croupes arrondies. Les terres y sont d’une qualité à satisfaire les plus difficiles. Ce sera un pays comme les cantons de l'Est, avec une surface ondulée, plus propre que nos terres de Ste-Thérèse au drainage et à l'écoulement des eaux, offrant les points de vue les plus magnifiques, et les paysages les plus enchanteurs.

Juues.—Quel est le bois qui crott dans les vallées et sur les plateaux ?

Cuarses.—En certains endroits, on voit un peu de bois mou; mais en général, ces terres sont riches en érable, en orme, en hêtre, en frêne, en merisier, en toutes sortes de bois francs.

Fécix, —Quel est le fond de la terre ?

CuarLes,—lIci une terre grise mêlée d'argile, plus loin une terre “jaune, sans mélange de sable, douce au toucher, avec des veines

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de chaux et de phosphate ; en un mot un sol très riche, facile à cultiver, fertile, inépuisable.

Juzes.—Les cantons sont-ils tous arpentés ?

CHARLES. — Presque tous, et chaque jour l'arpentage avance rapidement, les chemins s'ouvrent de tous côtés.

Juces.—Y a-t-il bien du monde d'établi ?

CHaRLESs.—Plus de 4000 personnes ; les différentes concessions, ajoutées les unes au bout des antres, formeraient un rang de plus de 75 milles de long ; et, chaque semaine, St-Jérôme voit passer de nouveaux convois de colons qui vont fixer leurs péuates dans cette nouvelle terre promise.

Féuix.—Ont-ils des moulins au moins pour moudre leur sarrasin jaune ?

Chances. — D'abord ils récoltent plus de blé que de sarrasin, puis les pouvoirs d'eau abondent dans ces lieux accidentés. Déjà des

hommes entreprenants y ont élevé plusieurs moulins à farine, ainsi que plusieurs moulins à scie.

Juces.—Y voit-on des chapelles pour le service religieux ?

Cuarses.—1l y a des chapelles et des prêtres. Un curé réside à St-Jovite, canton Salaherry ; un autre à la Chute-aux-Iroquois. Ils ont chacun une église bien fournie d'ornements et de vases sacrés. De plus, une dizaine de chapelles sont en construction, s'élevant dans les sites les @lus agréables. Six cloches, bénies l'hiver dernier à Montréal, ehez les pères Jésuites, font résonner les échos de ces montagnes de leurs joyeux carillons.

Juces.—Je suppose que ces prétendues paroisses sont des espèces de missions ?

FÉuIx.—A peu près comme on en trouve chez les sauvages !

CHARLES. — Pas du tout. Ce sont de véritables paroisses, parfaitement organisées. On y a même formé des municipalités scolaires et civiles. St-Jovite est un village florissant qui s’est donné le luxe d'un aqueduc. Plus d'un endroit possède la malle une fois par semaine ; enfin, je ne saurais trop vous le répéter, ces diverses localités se développent à merveille ; la prospérité s’accroit à vue d'œil, les colons avancent le défrichement avec rapidité ; il y en a plusieurs qui comptent déjà le rendement de leurs

terres par mille minots de grain, reunarquez bien, quatre à cinq mille minots.

Juues.—Dans ce paradis terrestre, où as-tu fixé le lieu de ta future résidence ?

Féux.—A la Repousse, je suppose, ou bien à l’Epouvante.

CHarLes.—Sur les bords du lac Nominingue, à quelque distance de chez notre ani Rivard, dans le canton Loranger. Voici ce qu'en dit le peuit livre de M. Labelle: ‘* C'est un des cantons

au 4Y —

des plus favorables à la colonisation. On compte huit lieues tout autour des deux lacs Nominingue et du lac des Iles qui sont très propres à la culture. C'est le bois franc qui domine partont. Le canton se trouve presqu'au milieu entre la Rouge et la Lièvre, et un chemin entre les deux rivières doit aboutir à la grande baie ouest du grand Nominingue, où le site d'un collège, d'un couvent, d’une église, est fixé. C’est un point important pour établir dans la suite sur de bonnes terres, au moins 10,000 familles dans les parties supérieures des rivières Rouge, Nation, Lièvre et Kiamika.

Juues.— Cette description est vraiment attrayante, elle met l'eau à la bouche.

Féuix.—C'est à donner envie de se coloniser.

CuarLes.--De plus, M. Bureau, arpenteur du gouvernement, dans une lettre à M. le curé de St-Jérôme, s'exprime ainsi à propos de ce cauton: ‘‘ Rien n'est comparable à la région du lac Nominingue et à toute cetté vaste étendue de terrain circonscrit par le lac Nominingue, la Nation, la Lièvre et la Kiamika, qui forme environ soixante milles carrés de beaux terrains fertiles qui

offrent de grands avantages de succès à la colonisation.” (Blaiuville et Rivard entrent.)

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