‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 89 sur 122 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

JULES, FÉLIX, SHORT, BOILEAU, BoISvERT et LEBRUN.

Boitkau.—Vi,., vive le yo... go-a-head !

SuorT.— Lequel de vous trois est M, Drinkwater ? BoiLEeau.—C'est,,., c'est moi.

ms 4

SHORT (lui mettant la main sur l'épaule).— Vous êtes mon prisonnier.

BoiLeaAu.—Et la ci... civilization.

BoisverntT.— Vevillez, monsieur, montrer votre warrant.

SHORT.—Le voici.

LEBRUN.— Pourquoi arrêtez-vous cet homme ?

SuonT.—Lisez la teneur du warrant. 11 paraît que cet aprèsmidi, à l'Autre du Cheval noir, jouant au poker avec d'autres mineurs, il s’est servi de fausses cartes, et il a triché son adversaire.

BoisverrT.—Dans l'état où il se trouve, il n'est guère en état de vous suivre.

SHonr,—Je dois faire mon devoir. S'il ne peut marcher, nous prendrons une voiture. Connaissez-vous M. Greenwood et M. Brown ?

BoisvenT.—Je suis M. Greenwood.

LEBRUN. —Et moi, M. Brown.

SuoRT.—On dit que vous étiez présents au jeu ? Vous êtes priés de nous accompagner, pour servir de témoins dans cetie affaire. —L'ami, venez coucher à la cour de police,

BoiLEAU . —Le go... go-a-head toujours !

BoisverT.—Messieurs, veuillez nous aider. ({/s entrainent Boileau.)

BoiLeAu. —En enfer... ils veulent m'entrainer en enfer... je ne veux pas aller en enfer. (Short, Boileau, Boisvert et Lebrun

sortent.) SCÈNE X.

JULES et FÉLIx.

Féuix.—En enfer... en enfer... Ça me rappelle cette fois que Charles en colère lui disait : ‘* Que le diable vous emporte.”

Juces.—M. Drinkwater alors faisait le gentleman.

Féuix.—Oui, pour notre malheur ; il nous éblouissait les veux par ses bagnes, ses diamants et ses chaines d’or.

Juces.—Quand on pense que la moitié des jeunes Canadiens dans ce pays, comme lui, prennent la route du cabaret, de la débauche et du vice, c'est à fendre le cœur.

Féuix.—Oui, qui aurait su cela? Je serais bien resté au pays. mais c’est trop tard. Charles avait raison, il a mieux calculé que nous.—Mais tu devais me lire une lettre de Charles, lis donc.

Jues.—Eh bien! voici. —Cette lettre est du premier printemps

qu'il a passé au lac Nominingue.—‘ Mon cher frère, je vais te donner une courte description de notre établissement. Je ne te parlerai pas des routes qui y conduisent ; elles sont bordées d'arbres d’un bout à l’autre ; elles sont belles, tu peux y veuir en carosse, Quant à notre résidence, elle est située sur une charmante petite colline ; elle est en outre ombragée de tous cotés par d'immeuses bosquets des plus beaux arbres du monde, Les murailles sont faites de pièces de bois arrondies par la nature, les fentes sont soigneusement remplies de mousse ; ce qui empêche la neige et la pluie de pénétier à l'intérieur, Le plafond n'est pas encore plâtré, et le parquet est à l'antique, justement comme au temps des patriarchés. Quant à l'ameublement, je ne t'en parle pas, il est encore, s’il est possible, d'un goût plug primitif,

Férix.—Ce cher frère, comme il paraît content! Il est mieux dans son chautier, certainement, que ne le sont les pauvres Canadiens entassés les uns sur les antres, dans les logements plus étroits des manufactures.

Juces.—Tiens, voici une lettre de Jean Rivard,—J'oubliais de ie dire qu'il est marié.

FéLix.—Avec /a Louise ?

JuLES.— Avec Louise.

FéLix.—(Ça devait finir comme cela, et ils sont heureux ?

JuLEs.—Comine deux pigeons.— Voici ce qu'il m'écrivait cinq mois après son mariage: ‘* Mon cher Jules, ma bonne Louiseest toujours contente. Notre jardin que nous avons considérablement agrandi est maintenant complètement enclos ; il ne comprend pas moins d’un bon acre de terre divisée en une dizaine de petits carrés égaux, bordés de joiies plates-bandes, Nous n'avons pas encore beaucoup de fleurs cette année, je n'ai pu me procurer ai uit de graines que j'aurais voulu; mais cela viendra petit à petit; et j'espère qu'avant trois ou quatre ans nos plates-bandes ue feront pas trop mauvaise figure. Je compte avoir, l'année prochaine, Geux ou trois ruches d’abeilles qui mettront à profit les fleurs de notre jardin. La récolte a la meilleure apparence. Louise est toujours en parfaite santé et parait tout-à-fait heureuse. Quand mème elle n'aimerait pas le séjour de la forêt, je suis sûr qu'elle ue dirait rien, de peur de m'affliger ; mais tout me dit qu'elle ne se déplait pas dans sa nouvelle demeure.”

Féuix.—J'aime ces détails. Rivard a l'air satisfait dans son petit intérieur ; il a confiance dans l'avenir.

JuLes.—11l est heureux ; sa vie s'écoule sans remords, sans soucis, sans ennui ; il goute les douceurs d'un travail calme et tranquilie.

Féux.— Papa L'a-t-il écrit ?

Juues.—Oui, mais plus rarement. La dernière lettre que j'ai reçue de lui, est de l'automne dernier, La voici: ‘Tu me par-

donneras, mon cher Jules, d'avoir tant retardé à te répondre. Je suis accablé d'occupations de toutes sortes ; c'est à peine si je peux trouver un moment à moi. Outre mes travaux de défrichement, qui vont toujours leur train, j'ai à diriger en quelque sorte, l'établissement de tout un village. Je suis occupé du matin au soir, Ne sois pas surpris, mon cher Jules, si tu entends dire un jour que ton père est devenu un fondateur de ville. Tu ris, j'en suis sûr. [l est de fait pourtant qu'avant qu'il soit longtemps, les environs de notre demeure seront convertis en un village populeux et prospère. A l'heure qu'il est, nous venons de terminer la construction d'une église. Les RR. Pères Jésuites en ont la desserts, L'anrée prochaine ils ouvriront un collège. Tout marche et prospère tour de nous; moulins, boutiques, magasins, tout surgit comme par enchantement. Si j'avais le temps de te donner des détails, tu en serais étonné toi-même. Je commence à croire que nous allons devenir riches, beaucoup plus que nous l’avons jamais rêvé. Ce qui est au moius certain, c'est que je puis être désormais sans inquiétude sur le sort de mes enfants qui ont bien voulu rester avec leur père. C'est un grand soulagement d'esprit pour ta mère et pour moi.

Féuix.—Pauvre vieux père ! on dirait que dans ses dernières paroles, il t'a jeté un hameçon pour t'attaquer et te faire penser au retour.

Juzes.—Je les ai prises comme cela, en effet.

Féuix. —Que je serais heureux de le revoir !

Juues, — Moi aussi! Mais j'ai si peu d'argent ; j'ai honte de retourner si pauvre après quatre années d'absence.

Féuix. — C'est aussi le sentiment qui me retient.

Juues.—Veux-tu faire un marché?

Fiux.— Lequel ?

Juues.—Je vais te donner toutes mes épargnes ; tu retourneras le premier. Si tu es bien reçu chez nous, comme je n'en doute pas, si tu réussis dans le métier de défricheur, tu m'écriras, et j'irai vous rejoindre.

Fé&uix.—La proposition n'est pas si mauvaise! Je ne dis pas non; nous en parlerons.

Juces.— Dans ce cas-là, tu raménerais chez leur grand-père les deux petits Desjardins.

Féuix.—Je m'en ferais un plaisir. En effet, mon frère, que faisons-nons ici? Nous passons notre jeunesse dans l'ennui et l'amertume ; nous ne gagnons rien, absolument rien ; et quand bien imème nous ramasserions une fortune, l'argent pourrait-il remplacer l'amitié d'une mère, l'intimité des amis, et le beau ciel de la patrie? Pour tout au monde, jene voudrais laisser mes os sur la terre étrangère.

ST

Juces.—C'est vrai. Sous l'accent de ta voix, mon frère, je sens vibrer au fond de mon cœur la fibre nationale. Tes paroles me font penser à de beaux vers sur l'amour de la patrie, que les deux petits Desjardins ont appris par cœur à l'école de la côte Nord, et que je prends plaisir à leur faire réciter le soir ; plus d’une fois, ils ont adouci ma tristesse. Veux-tu les entendre ?

Féuix,—Je le veux bien. J'ai soif d'entendre parler de la patrie.

Juces.—Hector, Amédée, venez ici, mes enfants. (Hector et Amédée entrent.)

Page 1