‹ Mélanges littéraires [microforme] (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · PRECIS HISTORIQUE · texte numérisé non relu

PRECIS HISTORIQUE

Le 20 juin 1765, M. Curatteau de la Blaiserie, pretre de St-Sulpice, natif de Nantes, en France, fut chargé de desservir la cure de la Longue-Pointe. Il conçut alors le dessein de fonder un collège, et il ouvrit immédiatement des classes de latin dans son presbytère. En 1766, il fit construire une bâtisse attenante au presbytère, et en 1767, il y recevait des élèves. C’est là l’origine du collège de Montréal.

En 1770, la fabrique de Montréal fit l'acquisition du château de Vaudreuil, dont le site occupait une partie de notre place Jacques-Cartier; et en 1773, M. Curatteau vint s’y établir pour y poursuivre son œuvre dont il garda la direction. Le séminaire avait aussi fondé, en 1733, une classe de latin à la ville; elle fut jointe au nouveau collège. Les successeurs de M. Curatteau dans cette maison furent M, Marchand,

Canadien, et M. Chicoineau, Français, tous deux prêtres de St-Sulpice.

Un incendie détruisit l’établissement en 1803, avec les archives précieuses qu’il renfermait. Il fut reconstruit en 1806, mais en dehors de la ville, sur une rue qui porta depuis son nom. M. Koque en prit alors la direction. Les successeurs de M. Roque furent messieurs Quiblier, Bayle, Villeneuve, Nercam, Denis, C. Lenoir, Lefebvre, Delavigne, et le directeur actuel, M. Deguire.

Les alentours du collège ayant été envahis peu à peu par l’industrie et le commerce, on songea à le transporter dans un local plus sain et plus tranquille, et, en 1860, il fut établi à la montagne, dans le voisi-. nage de cette ferme où les élèves allaient passer leurs jours de congé. D’abord, il occupa une partie du grand séminaire, mais en 1870, il fut installé dans ce magnifique édifice élevé sous les soins de M. C. Lenoir, par la munificence des messieurs de $t- Sulpice. Ils y ont dépensé plus d’un demi-million.

C’est dans cette noble demeure qu’a eu lieu la réunion de tous les anciens élèves, le 9 septembre dernier. Le supérieur des sulpiciens à Montréal, M. Collin, et le directeur du collège, M. Deguire, aidé de ses collègues, ont fait à cettegrande famille qui comptait bien dix générations, l’accueil le plus cordial, le plus généreux, le plus magnifique qui ait jamais été offert par une institution semblable à ses enfants.

Messeigneurs, Monsieur le Supérieur,

Chers confrères de tous les temps,

Pardonnez-moi, si je viens au milieu de plus dignes et de plus autorisés, vous dire quelques mots dans cette circonstance. Je me demande à quel titre me voici devant vous, au lieu de tant d’autres que vous devriez entendre à ma place. Il est bien certain que c'est à la sollicitation de quelqu'un que j’ai accepté cet honneur et cette responsabilité, mais je ne m'explique ce choix que d’une manière.

Dans cette chère institution qui nous offre aujourd’hui une si paternelle hospitalité, il ya eules diligents, les dociles, les studieux, les fidèles observateurs de la règle, les forts en thèmes et en versions, les bien doués de la nature, les enfants de promission enfin.

Mais il y en a eu d’autres aussi sur les lèvres

desquels une abeïlle ne s’était pas reposée à leur naissance: ils faisaient des accrocs à la règle, des relais dans le travail, des bonshommes sur leurs copies et beaucoup de cuisine dans leur latin. Voilà le secret du rôle que je remplis ici: ceux que vous avez entendus représentent les premiers, et moi, les autres.

Veuillez donc me recevoir comme l’élu des imparfaits de tous les temps et de tous les genres.

J’ai bien vu quelquefois, durant le cours de mes études, la tête de ma classe, mais je dois avouer sans modestie que j’en ai vu plus souvent l’autre bout. Cela m’a appris du moins une vérité philosophique : c’est que les extrêmes se touchent. Je crois que l’on a voulu aujourd’hui me confirmer dans cette vérité en m’obligeant à venir vous réciter ma leçon, à côté des dignes confrères qui m'ont dépassé depuis longtemps dans la grande classe où nous sommes entrés au sortir d'ici.

Ces confrères distingués vous ont dit de belles choses sur l’enseignement, ce qu’il doit être et ce qu’il doit faire dans notre temps ; ils vous ont exposé des idées et des théories élevées, mûries par l’étude et l'expérience.

Quant à moi, comment oserais-je aborder de pareils sujets, et vous enseigner la sagesse, comme on disait du temps de Platon ? Tous les recoins de cette demeure gardent le souvenir de mes imperfections, je suis entouré de ceux qui en ont été les témoins, et je crains bien que le doyen de nos directeurs, notre cher et vénéré M. Bayle, ne soit occupé, là, devant moi, à les compter encore sur le bout de ses doigts.

D'ailleurs, les organisateurs de cette convention m'ont saisi à la sortie des bois, où j'étais occupé depuis quelques semaines à préparer un nouveau territoire à la colonisation ; je n’ai pas pu leur refuser un témoignage de mon affectueux souvenir, mais j'arrive devant vous, Messieurs, comme au-

trefois devant les bons maîtres qui ont eu si souvent à me pardonner: je ne sais pas ma leçon, et je n’ai fait que la moitié de mon devoir.

Je vous prie donc, Monsieur le Supérieur, de donner de suite le Deo gratias et nous allons gaiement causer comme nous faisions jadis dans les jours de fête. Ce n’est pas pour nous mettre en pénitence que vous nous avez si gracieusement invités à nous réunir aujourd’hui; malgré qu’il y en aurait bien encore plusieurs--dans la catégorie que je représente — qui le mériteraient, pour expier les péchés qu’ils ont ajoutés à ceux que vous connaissez déjà.

Il faut avouer, Messieurs, que c’est une bonne, une paternelle idée de nous avoir ainsi rassemblés après dix, après vingt, après quarante années et plus de séparation, de nous avoir évoqués tout vivants de tous les

coins de la terre et de toutes lessituations 80ciales où nous ont jetés notre bonne ou mauvaise fortune, notre ambition, nos aptitudes et nos naufrages. N'est-ce pas vivifiant que de se trouver encore dans ces lieux où nous jouissions tant de vivre, et où nous espérions de vivre tant pour jouir.

Sortis d’ici plus ou moins forts, plus ou moins disciplinés, plus ou moins armés, nous sommes partis chacun dans une légion pour faire notre temps de service et franchir cette campagne quelquefois longue, mais toujours accidentée, où tout homme doit combattre.

Et aujourd’hui, Monsieur le Supérieur, il semble que vous venez de signer une trève avec tous nos ennemis et que vous nous assignez ce jour pour respirer, pour nous reconnaître, pour nous compter, pour serrer les rangs avant les derniers combats.

Nous nous revoyons, soldats d’armes variées, après avoir été longtemps dispersés dans l’armée du Nord, dans l’armée du Sud, en

garnison, en station maritime dans les colonies. Les uns sont bronzés par le soleil des déserts, d’autres ont blanchi en captivité, d’autres portent la poussière de la lutte, quelques-uns déguisent peut-être une jambe de bois, presque tous rapportent des cicatrices, et sans doute aussi quelques profondes blessures.

Nous ne connaissons pas encore le nombre des morts; je crains fort qu’il ne soit bien considérable: nous allions tête baissée à l'assaut, dans les tranchées, à l’abordage, et nous ne voyions pas toujours ceux qui tombaïent sous la mitraille.

J’aperçois ici quelques-uns de ceux qui ont gagné des victoires, des heureux que la fortune a favorisés, que le talent et la vertu, que leur fidélité au devoir ont portés au premier rang. J’en vois aussi un plus grand nombre qui, comme Fanfan la Tulipe et moi, sont restés soldats, vaille que vaille.— La chance n’est pas pour le grand nombre et

l’on ne peut pas être tous généraux comme dans les petites républiques de l’Amérique centrale.—Il faut bien avouer aussi que quelques-uns ont manqué de discipline; je m'en accuse tout le premier, j’ai fermé l’œil parfois au corps de garde et même dans la guérite. Et pendant ce temps-là, quelques espions sont peut-être entrés dans le camp.

Voyez-vous, jeunes conscrits qui m’écoutez, ce qui peut advenir quand on n’a pas appris à se rompre à la discipline au collège : on ne l’observe jamais plus tard. Et pourtant, notre salut et celui des autres en dépendent: tout l'ennemi n’aurait-il pas pu arriver pendant que je dormais ?..…..

Mais quittons la métaphore et rentrons dans la bonne, dans l’heureuse réalité. Nous voici réunis, au moins tous ceux que leur tâche a déliés et que le bon Dieu a laissés passer. Êtes-vous tous présents, excellents maîtres, compagnons, amis des premiers jours, des jours heureux, des jours d’espé-

rance, des jours généreux, des jours regor geant d'illusions ? Avez-vous tous, ce matin, repris avec la même gaieté, la même démarche allègre, avec le même appétit de la vie, ce chemin de la montagne et des grands congés, ce chemin qui nous paraissait si charmant, non parce qu’il nous menait à un délassement,— qui de nous était alors fatigué ? — mais parce qu'il semblait nous approcher du seuil de l’avenir, parce qu’il nous ouvrait un jour plus rempli de soleil et de tous les rayons de nos imaginations, parce qu’il apportait, enveloppées dans la fraîcheur des bois, les primeurs embaumées de nos espérances, parce que nous entrevoyions, au delà des perspectives infinies, des champs encore plus verts, plus fleuris, plus fructueux, avec la liberté de cueillir toutes les fleurs et de manger de tous les fruits !... Quelque chose de plus que le paradis terrestre, enfin.

Nous pouvons, Messieurs, nous dire à l’oreille, maintenant que nous avons franchi ce

lointain plein de promesses, si notre moisson a été aussi abondante qu’elle nous était apparue. Si toutes les fleurs étaient sans chardons... si nous en avons orné moins de tombes chères que de nids heureux... et si tous les fruits étaient sans saveur amère.

Dans ce temps-là, cependant, malgré la surabondance de nos aspirations, comme notre cœur et notre âme s’emplissaient à peu de frais!—et notre estomac aussi:

demandez aux économes d’alors.

Du seuil du vieux collège au seuil de cette demeure, n’est-ce pas que nous passions par une gradation de plaisirs dont le souvenir en fait pâlir bien d’autres achetés plus cher, depuis, sur l’autre bout du chemin?

D'abord, nous n’étions pas gâtés sous le régime du vieux collège : nous mangions dans l’étain et nous marchions sur la pierre. Nous nous chauffions à la Toussaint avec des poêles sous clef, quoi que fit l'hiver. Les poètes collégiens auront beau faire, ils ne pourront pas,

cette fois, mettre l’âge d’or dans nos commencements. Et dans notre étain, il n’y avait pas de quoi se préparer une réputation de Lucullus: une dinde à Noël, une autre à Pâques et une troisième à la fête du directeur, —si son saint patron était entré au calendrier durant l'abondance des volailles. Et remarquez qu’à St-Sulpice, au moïns dans notre temps, cela n’était jamais pris en considération dans le choix du directeur. Dans tout le reste de l’année, c’est au sein du bœuf et de ga famille que nous trouvions toute notre nourriture.

Nous quittions donc, à l’aurore, les bords de la petite rivière St...—Je ne sais plus si elle portait un nom de saint, mais je sais qu’elle avait cessé depuis longtemps de couler des flots limpides.—Après avoir salué avec intérêt l’épicerie d’en face, où s’étalaient le raisin et le fromage clandestins que nous allions acheter à la dérobée pour faire une variante au pain sec de la collation, nous entrions, les

poumons grands ouverts, dans le faubourg St-Antoine, bordé alors de vergers, de jardins et des habitations les plus somptueuses de la ville. C’est là que nous commencions à entrevoir le passant imprévu, des visages nouveaux et goûter les premiers charmes de l’inconnu.

C’est sur cette route que je vis pour la première fois la belle figure de l’un de nos plus remarquables hommes d'État: Lafontaine.

Nous étions fiers de nous découvrir devant lui, parce que nous savions qu’il veillait alors sur notre glorieux patrimoine national et qu’il préparait avec dignité un avenir digne de notre passé. Nous respections alors les hommes de cette valeur, jusqu’au seuil du collîge au moins.

C’est aussi sur cette route que quelques-uns de nous ont regardé si souvent avec intérêt cheminer clopin-clopant un pauvre petit être gracieux, souriant aussi à la vie, quoique boiteux. Nous lui donnions en passant les fleurs que nous avions cueillies à la montagne ; j’en

ai connu même qui en achetaient pour lui au jardin du père Lanthier.

Maïs il faut bien le confesser à notre vénérable directeur de ce temps-là, aujourd’hui qu'il ne peuï plus avoir de doute sur notre vocation: ce }: tit être qui excitait tant notre pitié marchaït bien comme nous (sauf les béquilles) sur son quinzième printemps, et ce n'était pas un petit garçon.

En quittant le faubourg St-Antoine, nous touchions à peu près l’extrémité du monde civilisé; il ne restait plus que la villa Donegani, sur la rue Dorchester, qui pût attirer un instant nos regards.

M. Donegani avait gardé de son beau pays des réminiscences artistiques.—Tout Italien semé en pays étranger est prédisposé à pousser Michel-Ange ou Borghèse.—Il avait fait placer dans cette villa entre autres objets d’art une grande Renommée, sous une coupole dorée ; elle était destinée, paraît-il, à lancer un jet d’eau du bout de sa trompette ; mais

le jet d’eau n’arrivait jamais malgré notre impatience. Nous nous précipitions toujours pour le voir s’élancer, et toujours il ne passait que du vent au bout du fameux buccin.

Nous en avons conclu qu’il fallait se défier des Renommées en général, surtout de celles que l’on couvre trop d’or.

Après l’éblouissement, d’ailleurs, que celleci nous avait causé, elle nous laissait abruptement entrer dans le domaine des ruminants.

Nous étions à la ferme, et il ne nous restait plus d'autre préoccupation en regardant les bêtes tondre savoureusement leur déjeuner en plein gazon, que d’aller les imiter sur un plus noble théâtre.

La génération actuelle—et je la plains bien —ne connaîtra jamais les délices que peut donner, vers sept heures du matin, quand on a marché durant une lieue, que l’on a quinze ans, avec une journée devant soi sans alexandrins ni thème latin à faire; non, elle ne connaîtra jamais les délices que peut procurer

Te

À l’estomac, au cœur et à une conscience pure le mangement d’une échalotte printanière sur une tartine de pain et de beurre. Toute la journée en restait embaumée!...Et ce qui nous faisait paraître encore peut-être ce bonheur plus enviable, c’est que nous l’achetions avec nos deniers de réserve. L'établissement dans ce temps-là ne fournissait que les tartines, l’échalotte était à nos frais.

Vous qui nous avez succédé dans ces lieux, vous qui croyez avoir conquis sur le passé tant d'avantages avec tant de confort: vous êtes ici à côté de vos lits, vous restez plongés du matin au soir dans une atmosphère qui est à elle seule un parfum, vous arrivez à cette campagne sans savoir ce que sent notre ville; l’on vous donne à votre déjeuner un hachis dont le fumet—je l’ai bien senti ce matin— semble échappé du Windsor; eh bien! je ne voudrais pourtant pas vous faire une mauvaise prédiction aujourd’hui, maïs je crains bien que l’on dise de vous quand vous serez

arrivés à notre âge: ‘‘ Il a manqué une échalotte à cette existence.” À moins que vous ne fassiez comme tous ces courageux jeunes gens qui, en allant chercher dans l’extrémité du Nord-Ouest un ennemi qu’ils n’ont pas toujours rencontré, en ont rapporté au moins une vigueur et une patience à supporter la gêne et les privations que notre éducation moderne ne donne plus assez.

Les rois qui veulent encore assurer le règne de leurs enfants les élèvent plus rudement que nous n’élevons les nôtres ; or les rois passent, malgré tout : prenons garde que les générations actuelles s’en aillent aussi rapidement,

Nous avons parcouru ensemble, Messieurs, une fois encore, ce chemin de la Montagne qui était jadis exclusivement le nôtre; car nous n’y reviendrons plus certainement ainsi,

et ceux qui y passeront plus tard y passeront sans souvenirs. Si, au moins, tout ce qui peut tomber du cœur et des imaginations jeunes sur une terre aimée pouvait donner aux fleurs et aux fruits qui y poussent des couleurs, une sève et des parfums plus immortels, quelle riche moisson nous aurions préparée à tous ces inconnus qui sont venus y fixer leur demeure |

Maïs ici dans cette ferme, peu de choses au moins ont changé: la fontaine coule encore, les arbres ont vieilli, mais sont encore debout comme de fidèles sentinelles veillant sur notre passé. Je revois les mêmes coteaux, les mêmes solitudes où nous nous établissions sur la fin de nos études, soit pour regarder le lointain, soit pour étudier les germes nouveaux que nous sentions pousser dans nos cœurs inquiets. Oui, nous retrouvons tout à peu près semblable et à sa place, excepté nousmêmes !….

Que de mutations se sont opérées dans notre

manière d’être, dans nos idées, dans nos affections, dans les objets de notre ambition?

Depuis l’époque où nous venions ici tous les huit jours, qui donc de nous a joui d’un congé par semaine ?

Tout à l’heure, je disais que nous ne connaissons pas le nombre des morts. Nous serat-il possible de le constater dans un jourrapide où les vivants vont encore prendre tant de place? Probablement que non. Mais il suffit de jeter un regard autour de nous pour apercevoir la grandeur du vide que les années ont creusé dans nos rangs.

La mort a fauché dans le champ de nos plus belles espérances; et combien sont disparus de ceux-là que Dieu n’avait semblé charger de tant de dons que pour leur ouvrir une plus longue carrière ?

La mort aussi a fauché dans des moissons on pleine maturité, et à côté du grain qui avait donné toute sa sève et toute sa fécondité, qu’il en est tombé encore dont Dieu a supprimé pour nous la vertu productive et fécondante !

C’est dans l’enceinte surtout de la maison où nous avons puisé si largement à cette vertu, que nous constatons les plus pénibles, et je dirais les plus irréparables vides, si l’esprit de St-Sulpice n'avait pas le don de toujours faire germer le dévouement là où il l’a toujours semé sans épargne.

Que je voudrais, qu'il me serait bon, de pouvoir ici consacrer une page à chacun des hommes bienfaisants qui ont usé leur vie dans le travail de notre instruction, travail que nous leur avons quelquefois rendu si ingrat. Je n’aurais qu’à prononcer quelques noms comme ceux-ci: Bilaudèle, Granet, Villeneuve, Billion, Lenoir, Barbarin, Thibault, en me restreignant à une période peu

éloignée de nous, pour dire quels ouvriers supérieurs nous avons eus à notre service.

Dans l’impossibilé de faire à tous la part d’admiration et de reconnaissance qu’ils méritent, me sera-t-il permis de laisser tomber quelques fleurs de notresouvenir sur la tombe de l'un d’entre eux ?

Par celui-là on peut connaître tous les autres.

Ce n’est pas parce que je crois qu’il avait plus de valeur que je-veux m'’arrêter à lui, mais parce qu’il se présente à moi comme un type plus intimement connu, parce qu’il existait entre nous de ces affinités de goût, ce courant harmonique qui n’est qu’une coïncidence providentielle, parce que, enfin, c’est lui qui s'était trouvé là juste à l’heure pour faire mon bien.

Chacun rencontre sur son chemin, à un moment voulu par Dieu, la chose qui doit influer fortement sur son avenir quand elle ne le détermine pas tout à fait: c’est un homme,

un livre, un accident, un mot, une impression ; il n’est pas toujours nécessaire d’être jeté sur la route par la foudre, pour se relever transformé comme saint Paul.

Une brise prend un jour un grain et le pousse dans un sillon creusé au hasard, et il y vient un arbre. Les hommes viennent comme les arbres, même ceux qui sont le plus revêches à la culture. N’est-il pas passé par la ville, quelqu'un qui, à force de remuer et de frapper des cailloux, avait réussi à trouver chez eux assez de sonorité pour les faire chanter, et pour donner avec eux des concerts? Que de professeurs patients ont fait de pareilles trouvailles, les uns dans un genre, les autres dans un autre! Eh bien, moi—ce n’est pas pour lui faire un grand honneur que je l’avoue, mais parce que je suis heureux de lui en rendre le témoignage — c'est peut-être ce bon et cher père Barbarin qui a eu le don de me faire sortir de terre et

vibrer un peu dans le concert... dans le concert des cailloux, au moins.

N'est-ce pas qu’en rappelant ici la mémoire si sympathique de ce vieil ami, je ne puis offenser personne? Pour qui cette vie-là a-t-elle été une ombre, un obstacle, un chagrin ? lui qui, avec ses brillantes aptitudes, a passé sa vie à se diminuer lui-même, à mettre en lumière tout ce qu’il voyait de beau chez les autres et à se corriger jusque dans ses moindres expressions de tous les jours.

Quelqu'un sans doute se rappelle encore ce tressaillement qui se produisit dans toute Notre-Dame quand on entendit pour la première fois son incomparable voix monter, puis remplir, puis ébranler toutes les voûtes de la grande église. Cette voix avait alors toute sa vigoureuse sonorité, et le sentiment de l’art, et

la méthode du chanteur n'avaient pas encore pu céder au travail d’effacement que le bon prêtre, sacrifié lui-même, leur faisait déjà subir.

J’éprouvai alors la première de ces vibrations. de ces vibrations de cailloux qu’il devait produire chez moi.

La voix humaine n’est qu’un organe, mais cet organe sert à exprimer tous les amours, toutes les émotions, toutes les adorations du cœur et de l’âme ; quand cet organe a la puissance, la pureté, la justesse, la pénétration à un degré supérieur, et qu’il obéit à une inspiration élevée, c’est un don presque divin. Je sentis alors que la voix que je venais d’entendre à Notre-Dame s’échappait d’une poitrine brûlante d'artiste.

Je demandai qui était cet artiste.

“Un artiste? me dit-on, mais ce n’est pas un artiste du tout, c’est un prêtre de St- Sulpice.”

Je ne me le tins pas pour dit, malgré que lui-même l’eût bien voulu ainsi.

Il venait de quitter une famille distinguée, mêlée à la meilleure noblesse et à la meilleure finance, un pays où tous les arts sont en pleine culture et surabondent de chefsd'œuvre, où un opéra fait souvent toute la fortune de son auteur et peut sauver Paris d’une révolution, dans un temps où l’on voit les peuples s’atteler sur le char des chanteurs et des chanteuses, les couvrir d’une pluie de fleurs et d’or et dans un temps aussi où le prêtre est pourchassé et souvent fusillé, lui, artiste par le sentiment, par l'inspiration, par tous ses organes, il avait endossé l’habit méprisé, l’habit de scandale, il avait fui un théâtre assuré à ses succès, pour venir faire taire ici, chez lui, tout ce qui amuse la foule aujourd’hui, tout ce qui provoque ses applaudissements et ses délires.

Il a passé plus de trente ans à tuer l'artiste en lui; car il l'était essentiellement ; il n’y

avait pas une fibre de son âme qui ne vibrât devant une beauté quelconque de l’art.

Quand l'artiste faisait éruption— et cela arrivait souvent, avec un tempérament de foudre — c'était toujours à l’insu du sacrificateur, et il a fallu tout l'effort de sa volonté pour tenir sous le joug la plus vigoureuse part de lui-même, pour la dompter, pour l’étouffer.

Quand l'artiste a été mort, l’homme n’était pas loin d’expirer.

Je me suis souvent demandé si tout l'artiste n'aurait pas pu vivre, même au sanctuaire, et se développer dans toute sa puissance, pour glorifier Dieu, au moins. Pourquoi ce suicide dans ce qui nous a été donné de plus personnel et de plus fort, dans ce qui participe chez soi plus spontanément et plus magnifiquement au concert général, dans ce qui tient si intimement au beau et peut si bien y contribuer ? Un grand prophète a dit aux oiseaux, aux montagnes, à la tempête: ‘“‘Chan-

tez la gloire du créateur,” pourquoi celui auquel Dieu a donné de le faire si admirablement voudrait-il garder le silence? Est-il plus permis de détruire une simple vibration qui glorifie Dieu qu’un ensemble d’organes dévoyés qui souille même l’humanité ?

Mais ces secrets sont du domaine intifne de la conscience de chacun; ce n’est pas moi qui voudrais passer en jugement celle du vieil ami qui m’a donné tant de grands exemples et de précieuses leçons. Dieu seul distingue et pèse la valeur et l'opportunité des offrandes que lui fait tout cœur humain.

Après l'artiste, j’ai eu l'avantage, plus tard, de connaître le professeur.

L’effort que je lui avais vu faire si souvent pour s’arracher d’une symphonie de Haydn, au son réglementaire Ge la cloche—et ce

n’est pas toujours la cloche qui gagnait— et l’indulgence avec laquelle il me regardait aller en ricochet sur le chemin du règlement, me révéla tout d’abord la note harmonique qui nous mettait d'accord. Il y avait de la même allure chez les deux, la sienne était sous le frein, et la mienne... pas encore. Il y avait là, tout de même, des dispositions préliminaires excellentes pour une entrée de classe. Ce fut ma meilleure.

Monsieur Barbarin était-il, pour tous, le plus habile professeur de rhétorique ?

Je ne le crois pas. On ne se rature pas si impitoyablement soi-même sans faire éprouver quelques avaries superflues aux manuscrits des autres. J’ai connu des élèves qui, en voyant leurs pensées revenir ainsi ensevelies sous des monceaux de hachures et de broussailles, se sont demandé avec désespoir s’ils entrevoieraient jamais les charmes de la littérature; ils étaient tentés de se brûler sur leur première œuvre, comme les femmes des

Hindous sur le corps de leur unique mari.

Ce sont là des résultats fâcheux qu’un professeur doit savoir éviter.

Maïs quel appréciateur des beautés des maîtres était M. Barbarin! Comme il les possédait et comme il en était possédé ! Cette possession a peut-être été la cause d’une déplorable paralysie de ses propres moyens qui l’entravait devant la moïndre tâche et l’effrayait à la plus innocente hardiesse. Mais quel contraste quand il prenait la parole d'Homère, de Virgile, de notre grand Corneille, et qu’il y ajoutait les accents émus de ga superbe voix ! Alors toutes ces merveilles atteignaient à leur véritable hauteur, s’élevant radieuses au-dessus des pages maculées de nos livres où nous cherchions si péniblement à les déterrer avec nos dictionnaires et nos rhéteurs. Lui ne lisait pas, il laissait dire sa mémoire et chanter sa voix. Tout ce trésor appartenait à son intelligence. Les mots se précipitaient avec leur portée et leur

valeur musicale, comme les projectiles d’une savante artillerie ; chaque sentiment, chaque ébranlement du cœur se produisait avec ses palpitations, ses déchirements, ses cris éperdus. Le chef-d'œuvre redevenait vivant; la poésie revêtait toutes les splendeurs de sa parure immortelle. C'était bien là la langue divine de l’âme humaine; elle venait de nous être révélée, et révélée par quelqu’un qui ne s’en doutait même pas.

Une fois que l’on était l’élève de M. Barbarin, on ne cessait plus de l'être, et la classe ge faisait partout, à la récréation, au réfectoire, à la promenade; et c’est peut-être en dehors du temps et du local où devait se donner la leçon qu’elle avait plus de charme et de profit pour moi. Sans doute, parce que l’on ne sentait pas alors la contrainte de la règle et que cela prenait un léger goût du fruit défendu.

Un fait, une impression, une image lui fournissait une démonstration et une application

de la règle que nous avions étudiée. C’est en cheminant avec lui dans les rues, dans les champs, un peu partout, qe j’ai découvert le mieux les trésors de grâce et de naturel renfermés dans La Fontaine.

Il nous arrivait souvent de le prendre en troisième avec nous au début de la promenade et quand nous touchions au retour nous étions charmés de l’y trouver encore. Tous les personnages des fables entraient en scène les uns après les autres selon que leurs semblables nous apparaissaient sur le cours du chemin.

Et M. Barbarin récitait toujours. Et comme il récitait en gourmet son cher La Fontaine ! En l’écoutant, on entrait en action avec ces fines bêtes qui nous ont donné tant d’excellentes leçons, et l’on trouvait qu’elles avaient raison.

M. Barbarin possédait La Fontaine si familièrement qu’il l’échappait à chaque pas. Ils vivaient ensemble comme de vieux amis:

quand papa Barbarin éprouvait une impres-

sion vive d’un objet ou d’une action extérieure que LaFontaine avait connus,c’est LaFontaine qui mettait l’image ou l’expression pour la peindre ; papa Barbarin se servait tout simplement chez lui. Et l’on continuait le chemin bons amis comme devant.

Plus de quinze ans après ma sortie de collège, c'était un jour de montagne, j'étais justement venu ici pour respirer, pour me retremper dans ce foyer de toutes les choses fraîches de notre vie. Il y a des jours où il semble nécessaire d’y revenir pour retrouver le bout du chemin par lequel on est parti.

Mon père Barbarin était là. En longeant une clôture qui bornaiït la basse-cour, nous vîimes déboucher soudainement par une brèche un groupe de volailles ameutées : il y avait des poules, il y avait des coqs et beaucoup de clameurs.

Mon vieux maître me prenant par un bou ton de ma redingote et me tirant à lui en accentuant l’action par un grand coup de

coude, commença ainsi à demi-voix, et sur le ton solennel de l’histoire :

Deux coqs vivaienten paix : une poule survint, Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie ! et c’est de toi que vint Cette querelle envenimée, etc.

Ce fut, je crois, ma dernière leçon, et je ne pense pas avoir entendu depuis La Fontaine.

Pour moi les deux fidèles amis sont partis ensemble et ils restent maintenant tellement unis l’un à l’autre dans ma pensée, que jene pourrais pas concevoir Barbarin sans La Fontaine,et goûter La Fontaine sans Barbarin. Ils étaient si bien faits l’un pour l’autre, ces deux inséparables |

Que de bons coups de pinceau je pourrais ajouter à cette esquisse si le temps et la circonstance me permettaient d’achever le portrait! Maïs je n’ai voulu tracer qu’une silhouette etrendre un témoignage de mon affectueux souvenir à mon vieux et cher maître

qui ne s’est tant pressé de s'enfuir dans sa tombe que pour mieux établir le silence sur sa vie.

Voilà, Messieurs, commeils passent,ces professeurs, à leur manière : après avoir rassemblé leurs forces, leurs facultés, leur science, tout ce qu’ils ont reçu de Dieu et tout ce qu’ils ont amassé par leur travail, ils font de tout cela une substance qu’ils versent comme une rosée, comme un terroir, comme un engrais supérieur—permettez-moi l’image — sur ‘les germes d’autres hommes ; et quand ils ont fini de déverser, ils ont fini de vivre.

Ils se sont distribués par parcelles à l’humanité, ils ont disparu dans le bien acquis aux autres, sans demander rien à personne, ni éloge, ni décoration, ni monument sur leur tombe. Il ne reste pas une page, pas un livre, pas un patrimoine, pas un être qui porte leur nom : ils sont devenus substance et vie des autres, Et ces autres s’en vont peut-être orgueilleux, emportant comme leur bien ce qui

les a faits plus forts, plus savants, plus intelligents, ce qui leur assure plus de jouissances dans les triomphes de leur carrière.

Oh ! je me sentirais bien ingrat, mon cher vieux maître, sije ne te disais pas, que personne plus que toi ne m’a fait connaître les beautés de tous ces chefs-d'œuvre littéraires qui honoreront éternellement la Grèce, Rome et la France; que personne ne m’a mieux fait sentir les superbes harmonies ravies par le génie de Haydn, de Mozart et de Beethoven à celles dont Dieu a rempli l’univers! Ah ! combien dans ces dialogues et ces concerts intimes, entre les quatre murs de ta chambre, j'ai recueilli de palpitantes émotions, il m'a été révélé de beautés artistiques, je me suis préparé de jouissances dans ce concert sublime etinfiniment varié de toutes les choses créées ! Car ,plus on te surprenait loin des yeux et des oreilles de la foule, loin desthéâtres du monde, plus on retrouvait ton sentiment spontané de l’art, ce jet instinctif de ton âme vers le

beau, cet enthousiasme ardent qui échappait toujours à ces entraves rigides dont ta volonté le tenait enlacé.

Merci de m’avoir ouvert ces belles régions de l’art, ce ciel de la terre, de m’avoir rendu un peu accessibles ces refuges de l’âme où elle peut monter quand elle a la force d'échapper au terre à terre et aux accablements de la vie.

Maintenant, pardonne-moi, mon vieil ami, si l'expression de ces éloges posthumes a pu aller jusque dans ta tombe lointaine émouvoir ta modestie qui n’est peut-être pas tout à fait endormie: il fallait bien que tu fusses là pour pouvoir t’obliger à les accepter.

A présent que j’en ai le cœur net, dors bien tranquille dans ce tombeau des chers tiens où je suis allé m’agenouiller un jour moi-même ; je ne te troublerai plus pour si peu... Demain, tous les élèves iront prier pour toi à Notre- Dame. Et cette fois, tu seras content, n’est-ce pas ?.…

À vous, chers et dignes professeurs, au milieu desquels je revois encore bien des figures amies, que vous dirai-je ?.. il me reste si peu d’instants à vous consacrer. J’ai parlé, ici, comme un homme en ivresse, sans trop savoir par où je commençais et comment je finirais. Que voulez-vous, je ne représentais pas les sages, moi.

Je ne puis vous dire qu’une chose: Continuez.. continuez, avec cette simplicité et cet oubli des orgueils et des ambitions de la terre, votre vie desacrifices et de dévouement ; continuez à établir dans nos consciences, à côté de la science qui nous expose tous les problèmes de l’existence, cette règle infaillible qui dit comment il faut résoudre ces problèmes devant Dieu et vis-à-vis de nos semblables.

Plus que jamais cette règle morale immuable doit être la base de toute instruction, à quelque classe que doive appartenir celui qui la reçoit, dans quelque carrière qu’il doive exercer ses forces physiques et intellectuelles.

Il est entré une puissance colossale aujourd’hui dans les sociétés modernes : le dieu mathématique, le chiffre. Cette puissance peut être sûre dans ses résultats lorsqu'elle s'exerce sur un objet, un fait, une loi de la nature ou de l’économie sociale qui lui est accessible et entièrement soumise, mais elle est aveugle et souvent fatale dans son action au milieu des variations imprévues, compliquées et incontrôlables des éléments économiques du monde moderne. Cette puissance en a produit une autre plus aveugle encore, la machine; et toutes deux tendent à dominer bientôt le monde.Aujourd’hui, pour plusieurs, instruire, est-ce pas uniquement, dans l'échelle supérieure, donner la science du chiffre, et dans l'échelle inférieure, la science de la machine ?

En définitive, n’est-ce pas enfanter par l’instruction le plus grand nombre possible d’inventeurs de machines, et le plus grand nombre de serviteurs de machines ?

Je ne me déguise pas l'importance des résultats que peut avoir dans l’économie des peuples cette énorme force déléguée aux agents physiques appelés à nous servir ; mais elle est toute brutale. Et si elle n’est employée qu’à satisfaire des appétits toujours plus insatiables, une ambition toujours plus aveugle, des moyens toujours plus illégitimes, où va donc arriver l’humanité ?

Regardez déjà ces légions de machines lancées sur la surface de la terre comme des meutes de chiens voraces, occupées jour et nuit à déchirer ses entrailles, à sucer toutes ses substances, pour rapporter toujours à leurs maîtres une proie plus grosse, plus grasse, plus assouvissante. Et l’on crie toujours : des machines ! des capitaux pour les faire aller! des hommes pour les servir !

Messieurs, devant ce courant nouveau d’idées, de moyens et d'intérêts, à ce cri fiévreux et brutal qui me rappelle celui des Romains demandant toujours des esclaves, et celui des barons du moyen âge appelant toujours des serfs, je n’écoute pas les appréhensions qui me poursuivent et je ne dis à personne : ‘ Détruisons les machines.” Mais à vous, je dis encore une fois, continuez votre tâche, agrandissez-la si c’est possible ; ce n’est pas le temps de ralentir votre œuvre de zèle chrétien.

Vous, développez les âmes, fortifiez les âmes, ennoblissez les âmes, gardez les domaines de l'intelligence et les prérogatives de l’immatériel sur le matériel. Proclamez toujours davantage, incorporez dans notre sens moral, par la foi, par la raison, par le sentiment de la dignité humaine, par votre abnégation, ce commandement qui est la première garantie de durée de tout ce qui compose la société, famille, fortune, État: ‘Tu ne voleras pas ! ”

Ce commandement, ne l’entendons-nous pas déjà s'élever de milliers de poitrines oppressées, comme un cri d'alarme et de rage. “Tu ne voleras pas le bien de mon âme et le bien de mon corps, mon soleil, mon air pur, mon espace, mes caresses et mon lait de mère, mes légitimes amours, mon repos et ma joie du dimanche, mon pain de demain pas plus que mon pain d’aujourd’hui pour poursuivre tes chimères de fortune aveugles et égoïstes qui s’évanouiront demain dans la lutte effrénée engagée de toute part, ne laiïssant que des ruines et des affamés, que des haiïnes et de hideuses vengeances.”

Ah! ce commandement, puissions-nous le recevoir toujours de vos lèvres paternelles et l’accepter pacifiquement dans nos consciences, plutôt que de l’entendre sortir du milieu des masses ameutées et s'imposer à nous comme un châtiment pour nous être laissé séduire par un système d'éducation toute sensuelle et égoïste.

Chers et vénérés maîtres, toute l’histoire de notre passé est le témoignage le plus éclatant et le plus magnifique de l'efficacité de votre enseignement: ce mystère de notre conservation qui étonne tant de monde aujourd’hui, il ne s'explique que par vous et votre œuvre, et par ceux qui la propagent autour de vous.

Vous avez établi fortement le véritable principe de conservation dans nos familles et notre société, qui fait de nous ce corps homogène, fécond et irrésistible, qui s'étend toujours, se tient toujours, et s'attache irrévocablement au sol en fondant pour toujours la patrie.

Vous avez fortifié nos intelligences et nos caractères, et, à toutes les époques critiques de notre histoire, ils ont pu dominer tous les périls. A la plus grave de toutes peut-être, quand il s'agissait de faire entrer dans la constitution de notre gouvernement et le corps de nos lois, malgré des adversaires tout-

puissants, ces droits et ces garanties que nos soldats héroïques avaient arrachés à la volonté du vainqueur, c'est à la supériorité des hommes formés par vos leçons et vos exemples que nous devons notre triomphe.

Triomphe le plus important, le plus fécond pour les destinées futures de notre nationalité.

Recevez nos hommages pour tous ces grands bienfaits, et soyez assurés, si la reconnaissance d’une génération peut déterminer les actes de toutes les autres, soyez assurés que s’il se rencontre jamais des hommes assez aveugles pour calomnier vos intentions et vouloir arrêter votre noble entreprise, il se lèvera alors autour de vous, tout un peuple indigné qui vous doit d’être resté un dans sa foi, un dans ses amours, un dans son passé, et ce peuple dira d’une seule voix aussi : Ne touchez pas à cela, c'est notre patrimoine, c’est notre salut, c’est notre avenir.”

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