SUR
La variété et la vivacité des impressions, l’impétuosité et la franchise des mouvements du cœur et de l’âme produisaient chez M.
Barbarin des traits si imprévus, si charmants et souvent si pittoresques, que la mémoire de ceux qui en étaient témoins en restait marquée pourtoujours, cela faisait tableau et on pourrait aujourd’hui en former une galerie bien amusante.
Je ne puis m'empêcher d’en exposer ici deux ou trois pris au hasard dans la collection.
Lors de l'installation de Monseigneur de Charbonnel dans le diocèse de Toronto, dont il était le premier évêque, l’on fit de l'éclat.
Il s'agissait de faire accepter à une population toute anglaise un pasteur deux fois français. Il fallait bien y mettre l’accompagnement d'orchestre; les violons n'étaient pas de trop. Les meilleures voix et les plus fins instruments du Bas-Canada furent conviés à la cérémonie, M. Barbarin tout le premier naturellement, et on le chargea de diriger les crincrins.
Parmi ceux-ci se trouvait l’abbé D., curé du bon vieux temps, virtuose très convaincu ; il représentait à lui seul tout le moyen âge du violon canadien, il improvisait volontiers la ritournelle, et il endimanchait avec complaisance tous les grands maîtres de ses fioritures et de ses notes d'agrément ; jamais archet n’en a plus semé sur son passage.
Je ne sais plus à quel moment solennel de la messe pontificale, l’on était à exécuter une fugue vertigineuse, une vraie trombe musicale: monsieur Barbarin jouait une partie de violoncelle tout en dirigeant cette avalanche
de sons. L’abbé D... l'oreille doucereusement penchée sur son sapin, la narine palpitante, l’œil ébloui, faisant patte de velours tout le long de sa chanterelle, achevait justement de pointiller une gamme chromatique, il n’avait plus que quelques perles à jeter dans l’espace avide... quand il sentit soudain s’envoler son archet.
C'était M. Barbarin qui, lancé dans un tohu-bohu d’arpèges, venait de briser le sien, et se pourvoyait au plus proche, là où il n’y voyait pas d’inconvénient. Il n'avait pas même perdu une mesure, son bras s'était simplement allongé un peu plus, comme pour reprendre une poussée gigantesque et il continuait son galop furieux sur ses quatre cordes, et l’abbé D... le regardait aller.
Quand il eut fini, il passa l’archet sous l’ut du violoncelle, comme à l'ordinaire, et il allait s’agenouiller pour dire pieusement une prière, quand l’abbé D... arrive en lui disant
par-dessus l'épaule, d’un air où les notes d'agrément manquaient totalement :
‘Mais rendez-le moi, au moins!
— Vous rendre quoi?” ...Le bon père Barbarin tombait des nues!
Une autre fois, c'était à la Montagne, le jour de la fête du Supérieur. A la fin du dîner, le chœur du collège s'était mis en frais de chanter un fragment de la Création de Haydn, sur une version anglaise, malheureusement, Nous en étions à ce morceau superbe où le maître décrit avec des éclats d'harmonie si puissants l’entassement des montagnes sous la main du créateur.
J'étais alors grand comme le monde: je chantais les s0/08 dans les basses-tailles, bien sûr d’enfoncer Duprez, Lablache et Mario, au moins, ‘sur l'air du tra la la la.” Je faisais de mon mieux ce jour-là, mes compagnons aussi; chacun de nous croyait bien, à
l'effort ru’il faisait, lancer son petit mont: Blanc dans l’espace. A cet âge tapageur on g’abandonne à l’envi au fortissimo.
Cependant M. Barbarin ne semblait pas satisfait, il suait outre mesure; il aurait voulu un tremblement de terre, et seule la ferblanterie du réfectoire bruissait sourdement, Tout à coup un éclair illumine sa pensée:
il venait de s’apercevoir que toutes les fenêtres étaient ouvertes et que par là devait s’écouler notre Création. Alors nous le vimes étendre les bras de chaque côté de la salle et les agiter convulsivement comme lorsqu'il commandait une pose ; et nous voici de notre côté à filer un point d’orgue on ne peut plus mal à propos. Ne se possédant plus, M. Barbarin s’écrie de toute la puissance de ses poumons et dans l’idiome qu’il écorchait encore mieux que nous: Shut all de dourrrrrs!... Il voulait dire les fenêtres.
Ce fut un cataclysme: tout ce qui venait d’être si péniblement créé, s’écroula sous
l’hilarité générale; nous étions revenus au chaos, et notre cher conducteur n’y comprenait rien encore.
Pendant quelques années, M. Barbarin fut attaché à la cure de l’une des paroïsses que desservait encore sa communauté. C’est là que l’on vit quel trésor de charité renfermait son grand cœur, et quelles ressources il lui aurait fallu pour y satisfaire. Sa vigoureuse santé, ses revenus personnels, toutes les heures de sa journée étaient à la disposition des nécessiteux. Si le miracle des roses se fût reproduit pour lui chaque fois qu’on le rencontrait portant son manteau rempli du pain des pauvres, il aurait souvent jonché de fleurs la boue du chemin ; car ce n’est pas sur les sentiers séduisants qu’il allait chercher la misère.
Dans ce cœur toujours débordant et dans ces mains toujours ouvertes, dés indiscrets et même des protégés déloyaux sont venus souvent puiser le bien des pauvres; il laissait
taire, préférant fermer les yeux que de fermer son cœur et sa main sur un soupçon pénible.
Je crois qu’il a quitté la terre croyant n’avoir jamais rencontré un malhonnête homme.
Dans l'exercice d’un ministère aussi rempli, la rhétorique trouve peu de place; ce- . pendant l’ancien professeur n’en perdit pas pour cela le sentiment des beautés littéraires ; en voici un indice.
-Tl entre un jour chez un de ses confrères; il semblait pressé. Ce confrère, grand amateur de belles choses, lui aussi, tenait justement à la main Jtalia, de Théophile Gautier; l’ouvrage était tout frais éclos.
‘Vous voilà bien arrivé, M. Barbarin; tenez, lisez ces pages sur St-Marc de Venise, lui dit le confrère, c’est comme si l’on y était, c'est même plus beau.
— Mais, mon bon, je n’ai qu’un instant à moi, je cours à la Montagne où le Supérieur m'envoie faire un bout de classe pour ce pauvre R..., tombé malade hier.”
— Bah! rien que cette page, insiste le