‹ Mélanges littéraires [microforme] (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · QUELQUES NOTES SUR M. BARBARIN · texte numérisé non relu

QUELQUES NOTES SUR M. BARBARIN

confrère, c'est splendide! ensuite vous brûlerez le chemin... C’est cela, asseyez-vous là. Moi, je vais aux malades... Quand vous partirez, vous tirerez la porte.”

M. Barbarin s’assied et le confrère s'enfuit. L'on devine le reste.

Quand celui-ci revint, après deux heures de courses, la porte n’était pas tirée, et c'était le moment où le professeur suppléant aurait dû faire son entrée dans sa classe; il en était à une lieue, mais il achevait Jtalia.

‘Comment,encore vous!” s’écrie le confrère

M. Barbarin avait les deux mains dans les cheveux et il maugréait: ‘ Vous ne m’en faites jamais d’autres !.… Allons, salut.

quel peintre que ce Gautier! Là! où fautil que j'aille à présent?” Et il était déjà loin, attelé à des chaussures retentissantes qui révélaient à toute la maison les faux pas que leur porteur faisait dans le règlement, oh! toujours par mégarde, je le certifie, car il l’aimait autant que son Mozart.

ANCIEN DIRECTEUR DU COLLÈGE DE MONWRÉAL A L'OOCA- SION DU CINQUANTIÈME ANNIVERSAIRE DE SON ADMISSION AU SACERDOCE.

Le vénérable monsieur Bayle est le doyen et le survivant de plusieurs des directeurs du collège de Montréal ; il a gouverné cette maison durant de longues années avec tact, sagesse et bonté. C’est à notre réunion générale que l’on a pu juger combien le souvenir qu’il a laissé dans la mémoire et le cœur des élèves était ineffaçable. Son nom simplement articulé produisait toujours une explosion d’applaudissements. Mais il fallait tout ce bruit pour lui faire entendre que nous l’aimions.

Monsieur Bayle dépasse aujourd’hui quatre-vingts ans ; n'ayant jamais aimé ni cultivé le compliment, il s'endort volontiers maintenant sur ceux qu'on est tenté de lui faire. Je lui en avais défilé un long à l’occasion du cinquantième anniversaire de son admission au sacerdoce, et je dois lui rendre ce témoignage: il a subi le supplice en entier—il est vrai qu’il le subissait debout... et entouré de tout ce que

Montréal renferme de digne et de respectable. Je crois devoir ajouter ce document inédit au discours fait à notre réunion, parce qu’il le complète et fait une part plus large et plus légitime au plus ancien de nos directeurs, de l’estime et de la profonde vénération que nous lui avons conservées.

Monsieur le Supérieur,

Dieu vous a comblé de jours et vous avez rempli ces jours de bien: voilà pourquoi, de toutes les parties du pays, on vient aujourd’hui vous apporter un tribut de respect et de reconnaissance.

Il y a cinquante ans que vous êtes prêtre et que vous donnez au Canada les fruits de votre travail, de vos vertus et de votre ministère ; et il n’y a guère plus de deux cents ans que les enfants de votre saint fondateur sont venus établir à Ville-Marie la maison que vous dirigez aujourd’hui. Votre carrière remplit donc le quart de cette existence col-

lective qui a fait sans interruption l’admiration des gens de bien et mérite le respect universel. Rejeton précoce de la maison mère, la maison de Montréal semble être restée tout empreinte de l’esprit du fondateur qui avait préparé lui-même avec amour sa fructueuse germination. Le bien en rayonne par tous ses membres, et vraiment on ne sait auquel en particulier en attribuer le mérite; force est de s’en prendre à la direction et au supérieur. Celui qui vit plus longtemps en emporte une plus grosse part sur ses épaules, voilà tout. Après vos cinquante ans de service, Monsieur le Supérieur, vous devez être bien chargé ; mais à voir avec quelle vigueur vous portez votre fardeau, nous ne pouvons pas trop en vouloir à cet esprit généreux de monsieur Olier.

On a beau chercher dans les traditions d’un passé reculé, même dans celles où la médisance et la calomnie auraient pu laisser quelques traces, le souvenir d’un mauvais

prêtre portant le nom de S$t-Sulpice, cela ne se trouve pas. Quand votre regretté prédécesseur vous a légué en mourant son onéreuse succession, on a fait l'éloge de sa science, de ses travaux, de ses vertus ; quand celui qui l’a précédé dans sa charge a succombé, on a fait entendre sur sa tombe les mêmes louanges et les mêmes regrets; et il en a été ainsi à la mort, non seulement de tous les supérieurs de votre digne maison, mais de chacun de ses membres subalternes.

Quelle mémoire pleine de reconnaissance et d’admiration n’ont pas laissée M. Roux, M.

Rivière, M. Roque, M. Rouppe, M. Fay, M.

Prévost ! — Il nous faudrait nommer ici chacun des membres de votre institution depuis le premier jusqu’au dernier; et tout nous fait présager que nous n’aurons pas de sitôt à nous taire sur les vertus et les œuvres des prêtres de $St-Sulpice. La fête d’aujourd’hui est loin de nous en fournir l’occasion, et doit vous donner le pressentiment, Monsieur le

Supérieur, de ce qui arrivera quand Dieu vous retirera du milieu de nous pour vous donner le juste prix d’une si longue carrière. Pour ne pas vous faire regretter d’avoir vécu cinquante ans prêtre, je ne vous dirai pas aujourd’hui ce que l’on dira alors, quoique la circonstance m’y autorise.

Lorsque l’on visite la solitude d’Issy, on voit à certaines heures passer sous l’ombrage des grands arbres des vieillards au front serein et réfléchi : ils s’entretiennent doucement eñtre eux de quelques grandes vérités, ou ils vont prier dans quelque endroit retiré de cette verdoyante Thébaïde. Au loin on entend venir les vains bruits de Paris. Mais ces bruits, résultat de toutes les passions tumultueuses des hommes, ne les troublent pas; ils en sont, par la nature de leur vie, à une distance infinie. Pendant de longues années, ces hommes ont travaillé à acquérir toutes les sciences et toutes les vertus, non pour s’en faire un ornement et un mérite per-

sonnel, mais pour les enseigner aux autres:

tout don, toute aptitude, toute connaissance acquise et qui pourrait être le bien légitime de l'individu doit être, par devoir, celui de tous. Des savants, sur les discrètes indications de quelques amis de la maison, viennent parfois demander la solution des problèmes qu’ils ne peuvent résoudre à ces solitaires dont le nom est inconnu dans le domaine de la science. Ils n’ont qu’un but:

former des hommes de bien, des hommes de doctrine, de dévouement et de sacrifice. Tout chez eux concourt à ce but et pour y arriver plus sûrement, ils ont adopté une méthode souveraine : ils donnent l’exemple en même temps que la doctrine.

Etablie providentiellement au centre de la France avant que le relâchement et la mollesse eussent atteint le clergé, votre communauté, Monsieur le Supérieur, a soutenu, dans les temps de défaillance et d’orage, la vertu et le flambeau de l'Eglise de France;

et après la terrible tempête qui balaya toute l’ancienne société, on peut dire que c’est encore dans les séminaires de St-Sulpice que l’on vit le clergé séculier retrouver la sève féconde et forte qui le fit renaître et grandir en si peu d’années.

Formé par ces maîtres vénérables de Ja vraie science, vous vîintes, encore jeune, propager leur mission sur cette terre. Mis à la tête du petit séminaire de Montréal, vous avez d’abord travaillé à faire de bons citoyens. Persuadé que l'esprit peut acquérir à tout âge, mais que la vertu et le respect pour le devoir ne se fondent que dans l’enfance, vous avez su inspirer aux jeunes gens l’amour du devoir encore plus que l’ambition du savoir et du succès; et dans cette discipline délicate de leur cœur et de leur esprit, vous avez toujours gardé leur confiance et leur estime. S'il fallait nommer ici les hommes distingués qui ont mis à profit plus tard votre enseignement, il faudrait faire

une longue liste; et si l'on voulait connaître ceux qui vous conservent un sentiment de reconnaissance, il n’y aurait qu’à refaire le ‘catalogue de vos élèves.

Quelques années plus tard, quand le temps fut venu d'établir un grand séminaire à Montréal, c’est à vous que l’on en confia la direction ; et grâce à cette vocation, trempée et consolidée au foyer de votre institution, on vit bientôt se reproduire ici le bien que produit partout l’œuvre de M. Olier. I y avait de bons prêtres au Canada, il y en avait aussi aux Etats-Unis, mais dans une jeune gociété qui se transforme et se développe rapidement, les conditions sociales changent continuellement et le clergé se trouve en face de besoins, de difficultés et de dangers nouveaux. Le clergé canadien s’empressa donc de venir puiser dans la nouvelle institution une science plus approfondie, et consolider encore sa vertu dans la méditation et la solitude. En peu d'années le nouveau séminaire

prit des développements imprévus. Cette première génération de lévites en se répandant fit comme une bonne semence, elle produisit partout des rejetons. Cette semence, Monsieur le Supérieur, Dieu l'avait bénie dans vos mains, et le ciel vous a donné dans ce succès une récompense que nos louanges ne pourraient que diminuer à vos yeux.

Des connaisseurs disent en France que les séminaristes de St-Sulpice emportent avec eux un cachet qui les fait distinguer partout dans leurs œuvres comme dans leur tenue.

Il est évident, Monsieur le Supérieur, que vous avez si bien formé vos élèves selon le goût de M. Olier, qu’ils ont même revêtu ce cachet caractéristique que l’on remarque ailleurs : les connaisseurs d’ici le constatent. Et il faut bien que ce cachet soit une bonne marque, puisque les évêques de tous les diocèses de l’Amérique Septentrionale vous donnent maintenant leurs sujets à marquer de la même manière. Leur affluence devient au-

jourd’hui si grande que vous avez à peine les ressources et le temps de leur bâtir un abri. Il est vrai que vous n’entendez pas faire des sacrifices à demi dans cette œuvre capitale de votre institution. Après y avoir dépensé un million, vous ne croyez pas avoir fini votre tâche tant qu’il se présente à vos portes un jeune homme vous demandant avec foi et courage de lui enseigner la science et les vertus du sacerdoce. Non content de prodiguer pour cette œuvre les biens que vous tenez de la Providence, vous y consacrez la vie de vos sujets d’élite, de ceux qui pourraient, dans un ministère plus en évidence, faire rejaillir sur la maison un plus grand éclat. Cette 8olitude de Montréal, qui a déjà tous les charmes, tous les parfums religieux de celle d’Issy, en prend encore tous les jours davantage le noble caractère, en atteint le but inappréciable, grâce, Monsieur le Supérieur, à votre sollicitude.

Si nous étions moins catholiques; si le

bienfait de la foi nous arrivait par un autre organe que celui du prêtre ; si le prêtre pouvait être autre chose à nos yeux, dans sa personne et dans ses actes, que le représentant de notre culte et l’image sensible de la doctrine qu’il nous enseigne ; #’il n’avait pas été depuis nos origines jusqu’à ce jour le cœur dans notre économie sociale; si l'avenir d’une nationalité que la Providence nous commande d’aimer et de respecter, quoi qu’il arrive, ne reposait plus sur cette confiance entière et filiale que nous avons eue dans nos prêtres, confiance qui faisait notre trait d’union et qui ne peut exister sans un respect profond et mérité pour leur personne, leur caractère et leur doctrine, nous vous féliciterions moins, Monsieur le Supérieur, d’avoir travaillé toute votre vie à nous en former de si excellents.

Maintenant, comme nous avons entendu quelquefois formuler un reproche contre l’esprit de la maison, et, par conséquent, plus

particulièrement contre vous, Monsieur le Supérieur, nous nous permettrons de vous en faire part aujourd’hui pour que personne ne soit tenté d'agir comme ce Grec qui condamna Aristide parce qu’il était fatigué de toujours l’entendre nommer le Juste. On dit donc que sur certains sujets, vous êtes, non pas rétrogrades, car ici nous n’entendons être les interprètes que d’honnêtes gloseurs, mais stationnaires. Vous, nos seigneurs, les premiers parmi nos rentiers de Montréal, vous êtes encore dans les meubles de vos fondateurs, et rien n’a encore pu vous faire apporter le moindre changement dans votre vie extérieure, pendant que nous remplissons nos maisons d'objets de luxe et que nos équipages dispendieux ébranlent ce sol pour lequel nous vous payons des redevances. Et puis, on vous accuse en outre de vous mêler trop peu à la vie intime de nos familles :

vous dînez peu en ville et vous y veillez encore moins ; on ne vous voit guère vous préoccuper que de nos douleurs.

Nous croyons le reproche sérieux, nous surtout qui aimons le beau, non seulement dans son essence, mais sous toutes ses formes. Cependant, nous croyons que vous pourriez peut-être nous répondre comme saint Laurent à cet empereur qui lui demandait de montrer les trésors de son église :

‘ Regardez les vastes écoles que nous élevons tous les ans pour recevoir un nombre toujours croissant d'enfants nécessiteux. Regardez les tables des pauvres que nous entretenons dans divers hospices et qu’il faut agrandir et surcharger devant les nécessités effrayantes qu’enfantent bien un peu les imprévoyances de votre luxe. Regardez les églises, les chapelles, les salles d’asiles, et cette multitude d'œuvres pies qui ont chacune un fondateur, un patron, un bienfaiteur parmi les membres de notre maison, lesquels y consacrent d’abord leurs biens patrimoniaux et trouvent encore moyen, dans leurs moments d’abois, d’arracher, avec l’aide du

supérieur, quelque chose à notre procureur.

Voilà quel a été depuis plus de deux cents ans le luxe de St-Sulpice, et les plaisirs intimes auxquels il a pu se livrer. Tout cela a plus que suffi à absorber les loisirs de la communauté, ses rentes et quelque chose du capital. Nos paroissiens ont d'ailleurs assez de parents et d'amis pour s'asseoir à leurs banquets et participer à leurs plaisirs, et ils nous laissent assez d’infortunes et de besoins à soulager pour occuper tout à la fois et notre ministère et nos passe-temps.”

Vous pourriez peut-être ajouter, Monsieur le Supérieur, qu’il a existé, sans doute, des ordres religieux qui ont orné magnifiquement leurs demeures et su tempérer par les charmes de l’art l’aspect trop sévère du cloître, maïs que, comme la plupart ont éprouvé ensuite le besoin d’une réforme, il est peut-être plus judicieux de s’en tenir aux traditions de St-Sulpice et à l’esprit de simplicité de M. Olier.

Mais nous croyons qu'il est inutile, Monsieur le Supérieur, de vous suggérer des réponses à ces récriminations : vous ne vous en servirez pas et vous ferez bien. Ne faut-il pas que les gens de bien gardent sur eux un peu d’aliment pour notre médisance ? Et si vous ne lui en offrez jamais davantage, elle ne fera pas longue vie et vous n'aurez plus bientôt la peine de nous en absoudre.

Persuadés, Monsieur le Supérieur, qu’en continuant de vivre, vous ne desservirez pas la cause du ciel et que vous servirez beaucoup la nôtre, nous allons demander à Dieu de prolonger vos jours encore longtemps.

Cela ne vous accommodera peut-être pas tout à fait: si nous allions avoir l’occasion de fêter la soixantaine, et d'ajouter un bout à nos compliments ! ... Mais soyez sans inquiétude, nous allons tout vous dire aujourd’hui : nous ne voulons pas vous faire subir deux fois cette épreuve de purgatoire. Dieu a déjà jugé qu’une était de trop pour vous dans cette vie et dans l’autre.

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