‹ Mélanges littéraires [microforme]Chapitre 3 sur 13 · EN DILIGENCE · texte numérisé non relu

EN DILIGENCE

La diligence était prête, un dernier serrement de maïn fut échangé, et j’allai prendre place au coupé, entre une contadine et une citadine. J’allais me trouver dans l’heureuse nécessité de jouir des charmes de la ville et de la campagne. Malheureusement notre voiture, pauvre véhicule de province, était étroi-

te, et mes voisines ne l’étaient, pas: c’étaient deux de ces importantes matrones, comme on en voit beaucoup sur les bords du Tibre, qui nous donnent une bonne idée de ce que devaient être les mamans du peuple roi. La villageoise, du reste, me parut immuable dans son immobilité et sa compagne me cacha proba-.

blement une partie de son art de plaire et d’intéresser: quelle est la femme qui n’en a pas un peu ? J’éprouvai donc avec l’une et l’autre beaucoup de gêne intellectuelle et corporelle. Dans l’intérieur proprement dit de la diligence étaient casées quatre figures quelconques, parmi lesquelles je remarquai un dominicain et un franciscain. Ils se mirent à parler tous deux de l'effet délétère de la houiïlle sur la vigne... Pendant les intervalles de cette conversation, les deux autres, paysans sans doute, donnaiïent leur approbation comme un bon auditoire, ajoutant quelques gros traits à l’adresse des usines et des chemins de fer. Je n’avais jamais enten-

du dire a.paravant que le développement de l’acide carbonique dans la combustion du charbon pouvait injurier le règne végétal, puisqu'il est universellement reconnu que ce gaz est pour les plantes ce que l’oxygène est pour les poumons. D'ailleurs il n’y avait certainement pas lieu de s’en plaindre dans les Etats romains. Les usines et les chemins de fer ne pouvaient pas, à cette époque, abuser de ce produit mortel ; on ne connaissait qu’un bout de voie ferrée qui n’était pas encore en opération ; et quoiqu'il y eût çà et là quelques usines pour l’exploitation des métaux et la fabrication du gaz d'éclairage, encore une fois il n’y avait pas là de quoi empoisonner les vignobles de l’Etat romain.

Les deux moines n'étaient pas les seuls en Italie à partager ce préjugé contre l’usage de la houille, et c’est la raison qui me fait mentionner ici leur conversation. Dans une commune de Toscane, une troupe nombreuse de paysans s'était mise un jour à dé-

12 SOUVENIRS DE VOYAGE CR ES 0 M ne Sn te truire une voie ferrée que l’on était à construire. Ces braves gens étaient exaspérés, parce qu’ils avaient perdu cette année-là leur récolte de raisin, et il fallut la force armée pour les contenir après ce premier excès.

Vous connaissez maintenant autant que moi-même mes compagnons de voyage. J’étais venu seul de ma connaissance prendre place au milieu d’eux ; je sentis le besoin de rester dans cette solitude ; je venais de briser bien des affections, et toute séparation pénible entraîne son temps de veuvage et de deuil. Je m’entourai donc de silence, je fermai mes yeux et mes oreilles à tout ce que je laissais derrière moi... Le temps d’ailleurs n'était pas favorable aux jouissances de la vue. Un brouillard épais s’étendait sur toute la campagne et voilait à mes yeux ces beaux horizons, ces grandes solitudes, peuplées de souvenirs et de ruines, que j'avais si souvent contemplées et parcourues. J'aurais aimé à les voir lentement disparaître, à y attacher en-

core un regard, pour en garder une suprême impression et leur laisser un dernier souvenir.. Rome disparaissait devant moi avant que je l’eusse quittée.

On ne peut imaginer tout le charme qu'offre cette ville aux yeux de tout homme, ne serait-il que faiblement organisé pour.

sentir le beau; tout ce que l’on y voit, tout ce qui l'entoure contribue à agrandir et à développer la pensée. Les nobles ruines qui la glorifient encore, les précieux souvenirs attachés à tous ses sanctuaires, les merveilles que le XVeet le XVTIesiècles y ont laissées, les chefs-d’œuvre de ses musées d’antiques; puis la variété deses aspects, la jouissance des effets de son soleil, la grave simplicité de son paysage, la beauté de la population, le pittoresque des costumes populaires, la naïveté des fêtes et de certaines coutumes surannées ; tout cela forme une source infinie d’études, d’impressions favorables, de méditations que féconde encore une vie coulée dans le calme

et l’enseignement des grandes écoles d’art que les gouvernements étrangers y entretiennent. Rome est un but où aspirent tous ceux qui ont lu quelques pages de Tacite et de Tite-Live, tous les catholiques sincères qui se rappellent les combats des premiers chrétiens et qui tiennent encore à l’unité catholique. Mais pour les artistes, Rome c’est la patrie del’imagination et le foyer du sublime. Tous les plus grands noms qui ont marqué, depuis ceux de Michel-Ange et de Raphaël, quelque époque de l’art, sont restés liés à celui de la ville éternelle. Nicolas Poussin, après y avoir passé une partie de sa vie, voulut y terminer ses jours ; Claude Lorrain n’a jamais voulu emprunter à d’autres lieux les sujets de ses tableaux lumineux ; Canova et Thorwaldsen ont laissé au Capitole et au Vatican des témoignages de leur constant attachement pour le berceau des arts; Ingres, Horace Vernet comptent parmi leurs belles

années celles qu’ils ont passées à la Villa Médici.

J’ai visité à Rome un grand nombre d’artistes étrangers qui ont une réputation européenne; ils ont habitué leurs compatriotes à venir y chercher leurs œuvres. Cornélius va y méditer ses plus vastes compositions et Overbeck, après y avoir passé la partie de sa vie la plus fructueuse, y attend tranquillement la vieillesse, dans une solitude près de Sainte-Marie-Majeure. Là il n’est troublé dans ses douces inspirations que par le concours de ses admirateurs de tous les pays, qu’il éclaire de ses conseils et dont il réchauffe la foi et le sentiment artistique par ses œuvres suaves, son extérieur modeste et ses discours austères comme ceux d’un bénédictin des temps passés: c'est le patriarche vivant de l’art mystique.

J'avais habité cette grande ville pendant près de vingt mois, et à l’heure où je m'en éloïignai pour toujours, il me sembla que je n’y étais resté qu’un instant. Je me demandais: ‘‘Qu'’ai-je vu? Que me restera-t-

il de cette multitude d’objets aperçus en courant dans ce monde de choses intéressantes ? Peut-être le seul regret d’en avoir si peu joui et si peu profité ! ” Je commençais à découvrir ce qu’il m'aurait été utile d’apprendre,et partir! Laisser la tâche au début, l’œuvre à l’ébauche! Cependant quelques raisons impérieuses me commandaient, j’obéis.

Avec quels besoins, avec quels penchants contradictoires l’homme a été jeté sur cette terre ! N’existe-t-il pas un tiraillement continuel entre la pensée qui désire, qui entraîne et le cœur qui veut s'arrêter et revenir... Souvent, quand une de ces parties de nous-mêmes commence à vivre, l’autre se sent mourir...

Il y avait déjà longtemps que j'étais abandonné à ces réflexions, allant tour à tour des tristesses de l’adieu aux espérances du retour, déchirant ou embaumant mon âme entre ces deux émotions, comme un enfant qui s’aventure dans une haïe de rosiers, quand je m'aperçus que j'étais déjà bien loin des bords du

Tibre et que la nuit s'était mêlée aux brouillards qui nous enveloppaient déjà. Puisque nous y sommes, parlons de la campagne romaine.

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