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LA CAMPAGNE ROMAINE

Par quelque porte que l’on sorte de la ville éternelle, on tombe dans le désert; de quelque côté que se dirige le regard, il n’est arrêté que par un cordon de montagnes bleues du côté de la Sabine, sur lequel se détachent quelques ruines et un ou deux groupes de pins parasols ; partout aîlleurs il plonge dans les profondeurs du ciel d'Italie, au-dessus d’un horizon aplani et fondu dans l’azur de Ja mer.

Malgré l'importance des villas Borghèse, Pamfili-Doria et Albani, qui ne sont que des points verdoyants, des oasis charmantes dis-

séminées autour de la vaste enceinte murée, ne faisant que mieux mettre en évidence cette triste solitude où les vivants sont rares comme au cimetière, cette plaine est immobile dans sa physionomie. Les saisons passent sans y laisser leurs fleurs, leurs moissons ou leurs frimas. Deux choses seulement s’y succèdent chaque année: ce sont les torrents de pluie qui l’inondent à l’automne et les torrents de lumière qui la brûlent durant l'été. Vaste sépulture du plus grand peuple de l'antiquité, la Providence a semblé commander aux peuples modernes de la respecter.

Ts n'ont pas osé écrire d’autres noms sur ces noms qu’on y trouve gravés, ni établir des demeures obscures sur des tombes rayonnantes. Le champ est resté vide, vaste, solitaire, pour que l’œil et la pensée y puissent chercher à loisir les traces de l’histoire d’un monde.

Du côté des portes Majeure et Saint-Laurent, d'où partait la belle voie Labicana,conduisant

au Latium, commencent ces gigantesques réseaux d’aqueducs dont quelques-uns abreuvent encore la ville moderne. Ils s’avancent majestueusement sur leuts vastes arcades, en sens divers, vers les Apennins. Dominant d’abord la plaine, ils s’abaissent sur des amas de sable entassés par le temps, puis ils se relèvent encore pour retomber plus loin dans des monceaux de ruines. L'effet que produisent ces vieux restes d’une grande puissance humaine est saisissant. Il nous semble voir l’ombre de ce peuple géant s’avancer sur cette vallée où il sommeille. Et quand on réfléchit que ces aqueducs étaient au nombre de douze, qu’ils se prolongeaient jusqu’à des distances de quarante et soixante milles et que, malgré qu'il n’y en ait aujourd’hui que trois de restaurés, ils suffisent à répandre dans la ville une telle quantité d’eau que toutes les maisons, toutes les cours, toutes les rues, toutes les villas et toutes les places publiques ont des fontaines intarissables, on a une

idée de l’importance des travaux hydrauliques de l’ancienne Rome.

La porte que l’on appelle aujourd’hui de Saint-Paul servait autrefois d’entrée à la voie Ostiensis. Cette route étant celle du port naturel de Rome, c’est par elle que devait s’écouler tout ce que cette ville immense demandait aux étrangers pour sa consommation. C'était l’artère du commerce,le boulevard des grandes affaires: aussi la voie Ostiensis, qui pouvait avoir quinze milles de long, n’était-elle qu’un faubourg de la cité impériale. On chercherait en vain aujourd’hui quelques vestiges de toute cette prospérité. En franchissant la porte Saint-Paul, à part la belle pyramide de Caïus Cestius qui s'élève auprès, on ne voit plus que des coteaux et des cavernes de pouzzolane, et au delà les profils de la Basilique de Saint-Paul.

Non loin de cette dernière porte s'ouvre celle de Saint-Sébastien ; elle donne entrée à la voie Appienne dont elle portait autrefois le nom.

Sans être même allé à Rome, chacun connaît quelque chose de la fameuse voie Appienne. Conduisant à Misène, à Cumes, à Baïa, et toutes ces charmantes résidences du golfe de Naples, c'était la plus brillante des voies romaines. Elle était bordée dans toute sa longueur de villas, de jardins et de monuments superbes, théâtres, cirques, thermes et tombeaux. C’est par elle que passaient les triomphateurs qui venaient de détruire les vieux empires d'Orient; c’est par elle qu’arrivaient ces princes et ces ambassadeurs humiliés, ces proconsu!s chargés des dépouilles et des richesses de l’Asie et de l’Afrique ; c’est par elle que s’écoulait le flot joyeux de tous ces heureux viveurs qui allaient sous le ciel de Capoue effeuiller les fleurs de leurs années ; c’est par elle que s’acheminaient tous ces Orientaux fastueux qui venaient chercher à Rome les délices et les raffinements que cette ville avait aussi conquis sur eux. Les citoyens souverains tenaient sans doute à

22 SOUVENIRS DE VOYAGE éblouir les yeux de ces étrangers par le spectacle anticipé de leur grandeur et de leur richesse, en érigeant sur cette route des tomheaux à leurs familles. En apercevant ces mausolées couverts de statues, de portraits d'hommes célèbres, d'inscriptions où étaient racontées les actions de chacun d’eux, on devait éprouver plus de respect pour les héritiers de tant de gloire. C'était une habitude de distribuer ainsi les monuments funèbres le long des grandes routes, aux abords des villes; on en voit tout autour de Rome et des cités exhumées du territoire de Naples. Maïs il semble que la voie Appienne ait été choisie de préférence par la haute aristocratie romaine pour en faire son cimetière. On voit une suite non interrompue de tombes, sur un espace de neuf milles de long. Depuis quelques années surtout, on a travaillé à découvrir l’ancien pavé de cette route et à déblayer toutes les ruines qui la bordent, et l’on éprouve une accablante impression,

quand, revenant d’Albano vers le soir ou par un beau clair de lune, on s’avance dans le silence du désert, sur ces vieux pavés décousus et usés, où se produisit tant de bruit, où passèrent tant de grandeurs de la terre, entre ces deux rangs de tombes vides, ouvertes à tous les vents, où les voleurs et les loups viennent se cacher pour épier leur proie.

Beaucoup ne sont plus que des massifs de briques losangées, dépouillées de leur revétement de marbre et de leurs inscriptions ; d’autres, comme celle de Cœcilia Metella, plus solidement construites, ont été converties en forteresses au moyen âge, durant les querelles des Gaëtani, des Savelli et des Orsini. Sur quelques-unes se sont élevées de petites cabanes en terre cuite, où sont probablement venus habiter quelques gardiens de troupeaux de bœufs. Ils vivaient là tranquilles, suivant leurs bêtes au pâturage, s’entretenant peutêtre entre eux des combats que les chefs du troupeau s'étaient livrés pendant le jour, peu

soucieux d’ailleurs de savoir quels noms et quelle poussière ils broyaient sous les clous de leurs chaussures... Au-dessus de l’une de ces demeures rustiques, ainsi superbement nichées, s'élève un bosquet de chênes et d’oliviers ; le bon berger avait voulu se procurer le luxe d’un peu d’ombrage. Dans les voûtes souterraines les mieux conservées, on a recueilli des urnes cinéraires et de jolis parquets en mosaïque, des bas-reliefs, des bronzes, des inscriptions qui rappellent beaucoup de familles déjà connues et d’autres dont on ne sait rien, si ce n’est le jour deleur mort qui se trouve consigné dans leur épitaphe. Enfin, sur la plupart de ces tombes, l'herbe des champs a gravi, puis elle a fini par cacher ces lauriers qu’un art flatteur 4 avait sculptés pour l'éternité... et la chèvre vient brouter là-dessus tout aussi à son aise que sur ces rochers isolés où les bergers allaient graver, dans le secret, le nom de leurs pastourelles.

Bien qu’il soit regrettable qu’une aussi vaste proportion du sol soit restée improductive pour les populations environnantes, il faut pourtant admettre que la certitude et l'intérêt historiques auraient grandement perdu si ces populations étaient venues établir là-dessus leurs industries et leurs exploitations. Car sur toutes les couches de cette poussière sont écrits des faits et des souvenirs qui permettent de suivre le progrès du peupleroi et de constater les événements de l’histoire. Tous ces travaux d’excavation qui se poursuivent sous la direction d’archéologues distingués, auraient été à peu près impossibles, si le terrain eût été recouvert de demeures importantes ou de plantations de luxe ou d'utilité: combien de richesses perdues pour les musées d'objets d’art et les cabinets d'inscriptions! combien, à une époque où l’on n’y tenait guère, aurait-on détruit ou enseveli de ruines à demi-cachées sous le sol et dont la découverte a mis au jour une

multitude de faits, a détruit beaucoup de sottes prétentions modernes, a confirmé des vérités déguisées ou niées ! — Ceci concerne surtout l’histoire de la première Eglise, l'Eglise des Catacombes ; car ces souterrains vénérés gisent entièrement sous la campagne de Rome.

Pour vous faire concevoir ce que renferment ces champs, qui semblent vides, je vous dirai quelques faits.

Lors du pillage de l'Italie par les armées de Bonaparte, le prince Borghèse fut forcé de céder sa magnifique collection d’antiques.

On lui en paya le prix, plus tard, avec une princesse impériale qui prouva au propriétaire dépossédé qu’elle valait bien, Canova aidant, une statue grecque. *

* Je m'aperçois après tout que je suis dans l’erreur. La collection Borghèse n’a pas passé en France, avec tant d’autres objets précieux, lors de la première invasion de lItalie, mais plus tard, après le mariage de son propriétaire avec la princesse Pauline; ce n’est donc pas le beau modèle de Canova qui

Ce prince, qui se distinguait non seulement par sa grande fortune et par l’alliance qu’il venait de contracter, maïs encore par une intelligence cultivée par l’étude et par l’amour des belles choses, ne considéra pas que l’indemnité qu’il avait reçue pût le payer de la perte de tant de chefs-d’œuvre: il fit donc aussitôt tous ses efforts pour les remplacer, et il chargea pour cela des antiquaires de faire pratiquer des fouilles dans différents endroits de ses villas. Ces recherches furent

a payé les antiques, mais les antiques qui ont payé le modèle. Il y a tout lieu de croire que le prince ne fut pas satisfait du marché. D’abord la belle princesse ne vécut presque pas avec lui. Quant à la collection, voici ce qui arriva : l’empereur avait donné à son beau-frère, afin de lui forcer plus délicatement la main, des propriétés pour une valeur de huit millions, prises sur le fonds des biens nationaux du Piémont; mais la Restauration vint briser ce contrat, et le pauvre prince vit s'échapper encore ce beau lot, comme il avait vu s'envoler ses belles statues et sa belle femme! Il demanda alors au gouvernement français de lui rendre sa collection sans indemnité. On s’y refusa d’abord, puis on lui offrit ses huit millions en valeur, qu’il fut obligé d’accepter pour ne pas perdre davantage.

si fructueuses qu’il put, en réunissant quelques autres objets qu’il gardaïit dans d’autres palais, former une nouvelle collection, aussi considérable et aussi belle que celle qu’il possédait avant. Elle occupe quinze grandes salles, dont la plus vaste a soixante pieds de longueur sur dix-sept de largeur. Outre plusieurs morceaûüx d’une grande beauté et un grand nombre de bustes d'hommes célèbres, cette belle galerie renferme de beaux bronzes, des figures sculptées dans des pierres rares et beaucoup de vases et d’autres objets précieux.

Lorsque j'étais à Rome, je vis creuser les fondations d’un monument destiné à commémorer la définition du dogme de l’Immaculée Conception. Pour asseoir les substructions de monuments importants, il est d’usage, dans cette ville, de creuser jusqu’à l’ancien pavé, qui se trouve presque partout à vingt ou vingt-cinq pieds au-dessous du pavé moderne. Dans l’excavation de dix-huit à

vingt pieds carrés, pratiquée à l’occasion dont je viens de parler, on retira deux statues, un buste et quelques fragments d'inscriptions.

Voilà comment ont été formées toutes ces vastes collections que l’on trouve par toute l’Europe. Celle du Vatican est si considérable qu'on ne pourrait l’étudier assez, durant un

mois de temps, pour en conserver dans sa

mémoire une classification lucide. Celle du Capitole est presque aussi importante, au moins quant à la beauté de ses chefs-d’œuvre et à cause de la série des bustes des philosophes et des empereurs. Je ne connais pas un palais en Italie qui n’ait son cabinet d’antiques. Ces mille merveilles de la sculpture grecque, dont les noms sont connus de tout le monde, ont été ainsi ensevelies pendant des siècles, puis retirées de terre, soit dans l’enceinte de Rome, soit du milieu de ces champs où furent autrefois les superbes villas de Mécène, de Gordien, d’Adrien, de

Cicéron, de Salluste, de Quintilien et de tant d’autres familles célèbres dont on ne peut concevoir le luxe qu'après avoir visité les résidences des souverains de l’Europe.

On peut retracer aujourd’hui l’histoire de presque toutes les civilisations anciennes par les ruines et par les objets qu’elles renferment. Celle des Etrusques nous a été entièrement révélée de cette manière. Car les historiens de Rome ne parlent de ce peuple que par accident et de façon à frapper bien peu notre attention, à côté des grandes œuvres des Romains ; aujourd’hui la physionomie de ce peuple, son culte, son industrie, sa puissance, son gouvernement et même ses mœurs, tout nous est à peu près connu; et nous, hommes du dix-neuvième siècle, nous nous sentons souvent pris d’étonnement devant les travaux imposants, les objets d’art et les témoignages de sagesse d’une nation contemporaine du siège de Troie, dont le souvenir était presque perdu !

Bien plus, quelques-uns de nos industriels intelligents n’ont cru pouvoir offrir mieux au choix des personnes de goût qu’en donnant aux produits de leur art des formes empruntées aux curiosités étrusques.

Les bijoutiers, par exemple, ont puisé largement à cette source depuis quelques années, si bien qu’un habitant primitif de l'Italie se retrouverait en pays de connaissance devant une de nos élégantes vitrines d’orfévrerie. Ce qui fait l’éloge de ces objets de parure, c’est que nos gracieuses compagnes n’ont pas eu d’objection à les accueillir avec faveur, quoiqu’ils datent d’une mode vieille d’au moins trois mille ans. Il est vrai que les dames ne voient pas d’inconvénient à l’âge d’une mode, quand elle est jolie, un peu dispendieuse et surtout quand elle n’est pas celle de l’année dernière. Pour cette fois, j'avoue qu’en voyant sur elles ces bracelets, ces épingles, ces boucles d'oreilles d’un goût si simple, si pur et en même temps si élégant, on doit leur savoir

gré d’être revenues aux choses de l’ancien temps, pour cette partie de leur toilette.

Permettez-moi de vous rappeler quelquesunes de ces découvertes récentes qui viennent de nous révéler cette autre civilisation antique, émule de celle de l'Egypte.

Près du lac Bolsène, des travailleurs qui creusaient la terre sont entrés dans une vaste nécropole étrusque d’où l’on a retiré depuis plus de deux mille vases cinéraires. Ces objets, étudiés par les antiquaires, ont servi à une foule de révélations historiques. Comme la plupart sont ornésde peintures monochromes, représentant des sujets de l’histoire héroïque et de la mythologie de ces peuples, et qu'ils portent, en outre, des légendes entremêlées avec des figures, comme dans les tableaux byzantins, on a pu facilement retrouver toutes les cérémonies du culte, la plupart des dogmes religieux et les usages sacramentels de la nation. Avec les légendes, l’orthographe des mots, la forme des lettres, les types des per-

sonnages et leurs costumes, il a été facile d’établir des conjectures sur l’origine de ce peuple, et de constater en même temps tout ce que les Romains lui empruntèrent dans leur organisation politique et religieuse.

D'ailleurs, la simple inspection de ces poteries peintes révèle un goût déjà bien développé, une connaissance remarquable du dessin et des formes humaines, une science dans la composition qui peuvent difficilement être surpassés. En comparant ces restes, si humbles d'apparence, à tout ce que l’on a retiré des sables de lEgypte et de la Syrie, il est facile de se convaincre que l’art. chez les Etrusques, avait atteint, à la même époque, un bien plus haut degré de perfection que chez les peuples qui ont laissé à ces autres pays le souvenir de leur histoire et de leurs travaux.

Près de Corneto, sur les bords de la petite rivière Barta, à quelques milles de Rome, on à encore découvert une nécropole considc-

rable que l’on n’a pu explorer tout entière. On croit généralement que c’est celle de Tarquini, une des villes les plus importantes de cette époque reculée. Ce cimetière offre une surface de plus de deux lieues carrées et, d’après les quelques milliers de tombes exhumées, M.

Hamilton Graz, qui a fait un ouvrage spécial sur ces antiquités, dit que ce lieu ne peut avoir reçu moins de deux millions de dépouilles humaines, et qu’il a dû servir de lieu de sépulture, pendant six cents ans, à une ville de cent mille habitants. Quoique ces chiffres ne puissent être qu'approximatifs, ils donnent cependant l’idée de l'importance et de la grandeur de ce peuple. Outre les urnes funéraires qui remplissaient ces sépulcres, on a trouvé dans l’un d’eux, qu’une inscription désignait comme ayant reçu les cendres d’un Lucumon nommé Velturi, ‘ des ustensiles de bronze de ‘* toute forme et de toute grandeur, dont l’u- ‘‘ sage est inconnu, des boules de parfums, ‘* des émaux, des pâtes coloriées et figurées,

‘“ des pierres gemmes transparentes, des sta- ‘‘tuettes, de riches bracelets, des pendants ‘* d'oreilles, des couronnes, des chaussures ‘* ornées et des dés à jouer,” etc.

Après d'aussi vigoureux témoignages de civilisation, on reste moins émerveillé de l’origine et des premiers progrès du peuple romain. Des commentateurs modernes en ont été tellement frappés qu'ils ont écrit qu’il était raisonnable d'attribuer aux Etrusques toutes les plus grandes entreprises qui ont été exécutées sous le règne de Tarquin le Superbe, entre autres la Grande Cloaque. *

* 11 faut que, dans l'intervalle de la fondation de Rome et la plus grande prospérité des peuples primitifs de l'Italie, il se soit accompli de grandes perturbations, des révolutions bien extraordinaires, pour que la vallée du Tibre se soit trouvée resque dégere te au temps de Romulus. Cependant la tradition et les restes nombreux des monuments qui s’y trouvent encore, attestent à n’en pas douter l’existence de populations compactes et de villes nombreuses. Quelques vieux auteurs assurent que pas moins de trente villes auraient occupé le seul espace qui forme aujourd’hui les marais Pontins.—On présume que ces villes ne devaient pas être des Paris.

Quoiqu'il soit très possible qu’une ville ait existé sur les sept collines longtemps avant Romulus, il ne faudrait pas cependant mettre en doute un fait uniformément raconté par les historiens et qui date d’une époque déjà bien connue. Il est encore plus naturel d'accepter comme de lui l’œuvre du grand Tarquin, et de croire qu’au temps de la fondation de Rome, l’empire étrusque pouvait bien être déchu, maïs qu’il conservait encore en Toscane et du côté de l’'Ombrie, où il avait continué d'exister, de belles traditions de son passé.

On a cru trop facilement à la barbarie et à l'ignorance des fondateurs de Rome. Cependant, en étudiant avec plus d’attention la première organisation de ce petit peuple, en le suivant dans son développement moral surtout, on trouve partout la preuve d’une sagesse, d’une habileté et d’une vigueur impossibles à une nation primitive, étrangère à tout progrès antérieur. L’heureux choix du

SOUVENIRS DE VOYAGE 87 site de la ville, la fortification de l'enceinte, cette enceinte tracée à la charrue; la division de la propriété, la fondation du pouvoir, le règlement du culte et du calendrier, l’ouverture d’un théâtre qui attira les peuples voisins ; quelques années plus tard, la construction d’un port de mer, qui annonce des idées de commerce : les colonies de l’Amérique, formées pour la plupart durant les brillantes phases de l’Europe moderne, n’offrent rien à leur origine de plus merveiileux ni de moins barbare.

On a remarqué que tous les rois de Rome furent des hommes supérieurs: les progrès rapides que fit cette villesous leur règne le prouveraient, quand même l’histoire ne parlerait pas de leurs actions particulières. En effet, lors de l'expulsion de Tarquin le Superbe, c’està-dire après deux cent quarante-trois années d'existence, Rome était devenue la plus puissante ville de la péninsule ; ses murailles renfermaient déjà les sept collines, le même es-

pace que sous l’empereur Aurélien; les travaux qui témoignent le plus de sa puissance étaient accomplis: des temples, des basiliques, des aqueducs, des cirques s’élevaient déjà sur tous les sommets ; et, en ajoutant un autre siècle à cette période, on peut dire que Rome s’y trouve toute entière, car elle a donné, durant ce temps, les plus beaux traits de ses vertus civiques, les plus belles preuves de sa forte constitution. Elle a dit ce qu’elle serait: la Ville Eternelle. Tout cela n’a pas pu sortir d’une demi-civilisation; et il faut observer que c’est après la conquête de l’Etrurie proprement dite que Tarquin l’Ancien commença ces grandes améliorations qui furent continuées sous deux de ses successeurs. Le fait qui peut-être nous laisse une plus mauvaise impression des mœurs des premiers Romains, c’est la brutalité qu’ils mirent dans l’enlèvement des Sabines. Mais on voit d’un autre côté qu’ils surent si bien se faire pardonner ce vilain procédé, que pas une de ces pauvres

SOUVENIRS DE VOYAGE 39 enlevées ne consentit à retourner chez elle, quand leurs pères vinrent, tout armés, pour châtier leurs ravisseurs. Et ces papas, devenus beaux-pères et peut-être grands-papas, furent obligés d'aller rester chez leurs gendres pour complaire à leurs filles!

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