UN EPISODE
Quelques lecteurs pourraient peut - être s'imaginer que les excursions pédestres, qui sont si communes en Italie, n'offrent que des jouissances sans mélange. Pour ne pas les laisser sous une impression qui pourrait leur être funeste un jour, je leur raconterai un petit épisode où la prose et la réalité ont bien pris la grosse part que j 'avais faite d'avance à la poésie.
D'abord, voici comment je procédais. A l'aide de ma carte, je traçais l'itinéraire de la journée, désignant la longueur de la course et mon étape pour la nuit. Mais sur le chemin il m'arrivait d'embrouiller mes calculs.
Je n'avais pas apprécié, par exemple, les nombreuses sinuosités de la route ni prévu les attraits que j'allais trouver semés sur ses bords ; quelquefois je perdais le bon sentier; et cependant il m'était presque toujours impossible de m'arrêter à mi-chemin. Dans ces pays, on peut faire souvent plusieurs lieues, même dans des terres bien cultivées, sans voir une seule habitation. Là, les maisons ne sont pas régulièrement distribuées sur la propriété agricole, ainsi qu'en Amérique. Comme le sol n'appartient ou n'a appartenu qu'à de grands propriétaires, les habitants se sont groupés autour de la demeure de ceux-ci. Il n'y a que dans les environs des grandes villes ■que l'on voit des habitations isolées dans la campagne ; partout ailleurs elles sont toutes groupées en villages.
J'étais parti un matin de Monte Fiascone, avec l'intention de me rendre à Orvieto qui en est séparé par une route de près de huit lieues. En cheminant, je trouvai sur les bords
de son lac le petit bourg de Bolsène dont je vous al déjà dit un mot. Il est adossé à un grand rocher dénudé et blanchi : c'est plutôt un assemblage de vieilles masures entassées autour d'un château moyen âge qui les domine de sa figure délabrée. Auprès, une grande tour s'élève du milieu d'un bosquet de mûriers, et tout cela se mire dans un petit coin du lac bleu. Ce lac a aussi son charme particulier : limpide comme le ciel qu'il reflète, il baigne dans son sein deux petites îles qui semblent ne s'être établies là que pour faire plus à l'aise leur toilette verdoyante et embaumée. Autrefois, des rois y eurent leurs palais somptueux dont il ne reste plus rien que le souvenir d'un crime ; aujourd'hui, durant la saison des chaleurs^ les peintres vont s'y rassasier de soleils couchants, de brises matinales et de repas éthérés. J'aurais bien désiré y aller faire >mme eux un peu de cette vie contemplamais je dus me contenter de m'asseoir
en face de ce joli tableau. La chaleur était grande, j'avais franchi une assez longue distance, je sentais le besoin de prendre du repos et mon dîner. Imaginez que l'on me servit un potage aux oignons rehaussé d'ail et dont on avait fait le jus gras avec de l'huile vieille ! Après un pareil repas, le paysage me sembla encore plus beau et je voulus en goûter. Je me mis donc à faire un croquis.
Pendant mon travail, j 'oubliai que le soleil glissait sur le couchant et que la lune ne devait pas éclairer mon hémisphère durant la nuit suivante. J'aurais dû pourtant y faire attention, car je redoutais avant tout de rester une nuit dans Bolsène : le dîner passé ne m'avait pas prévenu en faveur du souper et surtout du lit futurs. Quoiqu'il fût quatre heures, je me remis en marche.
En été, avant que la nuit ait éteint toutes les lumières du jour, il est assez tard; eh bien! elle avait terminé sa tâche depuis long-
temps et j'étais encore sur le chemin, n'ayant pas ralenti le pas un seul instant. Quoique le ciel fût étoile, les vapeurs qui s'élevaient de terre assombrissaient les ténèbres et voilaient la vue. Je m'avançais donc au hasard, sans savoir où j'arriverais, car, ne trouvant aucune maison sur mon passage, il m'était impossible de savoir si je m'étais égaré.
Vers dix heures, je m'arrêtai; j'étais épuisé par la fatigue et par la faim ; le silence et l'obscurité m'accablaient, et puis une autre difi&culté venait de se présenter : une seconde route s'ouvrait en cet instant devant moi, croisant celle où j'avais si longtemps marché. Laquelle devais-je prendre?.... Après avoir cherché quelque indication, en tâtonnant autour de moi, je ne trouvai qu'une borne militaire, sans chiffre, sur laquelle je me laissai tomber.
Je n'avais rien sur moi pour étancher ma soif et pour ranimer mes forces, car toutes mes provisions de bouche ne consistaient
que dans une demi-livre de thé vert dont je m'étais pourvu en laissant Rome, pour prévenir les symptômes de nostalgie qui se manifestaient quelquefois chez moi dans mes soirs d'isolement et de lassitude. Le moment était bien trouvé pour en faire usage, mais où établir la cuisine ?...
L'appréhension que j'avais de m'égarer davantage, si je l'étais déjà, m'ôta tout désir de me remettre sur pieds. Je résolus de m'héberger aux frais de l'Etat et de me coucher au bord du chemin. L'air était tiède, je pouvais fort bien me contenter pour un soir d'un couvre-pied du ciel étoile. "Puis, pensai-je, demain je n'aurai pas beaucoup plus faim, je serai plus agile et j'y verrai clair."... Je disposai donc ma boîte à couleurs et mon sac en forme d'oreiller et je me mis au lit. J'allais fermer l'œil, quand j'entendis dans le lointain le son d'une cloche de monastère qui annonçait sans doute aux moines l'heure des prières nocturnes. Dans
le même instant, un autre bruit vint encore frapper mon oreille : je ne j^ris pas la peine de me dire en me berçant : " Dors, mon fils, c'est un rêve." Je me levai, je courus audevant de ce dernier bruit et je rencontrai une voiture qui descendait le versant de la colline sur laquelle nous étions. Son conducteur m'apprit que je n'étais plus qu'à un mille d'Orvieto ! et ce brave homme, dont j'ai gardé le souvenir avec fidélité, quoique je n'aie connu de lui que la voix, me dit que pour me rendre à la ville en droite ligne, je pouvais prendre le dernier chemin trouvé.
C'était une vielle route escarpée que les ruisseaux avaient creusée en ravin. Abandonnée depuis longtemps comme voie publique, elle était remplie de gros cailloux Sur lesquels je trébuchais à chaque pas. Eh bien ! le croiriez-vous, j'étais redevenu si dispos que je me surprenais, de temps en temps, fredonnant l'air de " Fanfan Latulippe." Minuit était sonné, quand je me trou-
vai devant la porte de la ville. Toutes les lumières étaient éteintes et personne n'avait veillé pour me recevoir, pas même les gendarmes ! L'autorité se couche de bonne heure en province. Je commençai donc à faire du tapage, et, après un quart d'heure, je vis poindre une lueur, à travers un guichet : c'était une lueur de commissaire de police, je n'en fus pas rempli d'espérance. En effet, cet homme dont je venais de briser le sommeil, peut-être au milieu d'un beau rêve, me dit en me passant sa lampe sous le nez: "Le choléra règne sur toute la frontière, on n'entre pas dans la ville sans faire la quarantaine ; il est trop tard d'ailleurs pour que je puisse examiner votre signalement ; allez passer le reste de la nuit dans cet endroit." Et il me désigna une masure isolée et vide dans laquelle on entretenait des fumigations pour désinfecter les passants. Je frémis : passer la nuit sur un banc de bois, seul, avec un estomac où il me semblait que l'on avait
fait le vide au moyen de la machine pneumatique, occuper les loisirs qu'allait me donner une longue insomnie à nourrir mes rêves de vingt-cinq ans avec des vapeurs de chlorure de chaux !... La perspective de ce supplice me causa une succession rajjide d''impressions bizarres, heurtées, désagréables surtout. J'allai jusqu'à regretter le potage de Bolsène et mon lit d'herbe où j'allais commencer à clore doucement la paupière... Enfin, je me sentis saisi de perversité. Songeant que les portiers de municipalité, comme tous les portiers du monde, ont une corde sensible, je pris quelques paoli (pièces de monnaie qui valent dix sols), je les mis dans la main de celui-ci et je le priai de me purifier avec cela ; je lui promis en outre, en lui remettant mon passeport, de garder ma figure jusqu'au lendemain, afin qu'il pût la confronter avec mon signalement. Il fut d'accommodement. J'avais corrompu ce représentant de l'autorité, ce
gardien du repos et de la santé des bons habitants d'Orvieto ! Je nie hâte de dire, pour le repos de mon pays où de pareilles félonies sont encore inconnues, que je ne me sens pour ce genre de délit aucun penchant naturel : la faim, l'occasion.... ont fait presque tout le mal.
Je dois ajouter que mon commissaire de police fut non seulement traitable, mais qu'il eut la complaisance de venir me conduire jusqu'à la porte d'une des meilleures auberges où je ne serais probablement jamais parvenu sans lui. La ville était tout à fait plongée dans les ténèbres, car il n'y a pas d'autres fanaux à Orvieto que ceux que l'on veut bien prendre avec soi. Il me fut donc enfin permis d'aller m'asseoir près d'une table qui, n'eût-elle été garnie que d'un fiaschetto du délicieux vin du pays dont il porte le nom, m'aurait encore fait l'effet d'un banquet de Lucullus.
L'orvieto est sans contredit le meilleur
produit de l'Italie, et j'avoue que je ne l'aurais que très imparfaitement connu, si je n'étais pas veitu le prendre à son berceau, comme un enfant que l'on aime. A cette époque, la maladie qui rongeait la vigne avait rendu ce vin très rare et surtout très inipur par la falsification. Aussi, un de mes amis de Rome, qui l'avait connu dans son beau temps, me dit-il à mon départ, d'une voix pPirticulièrement tendre : " Ah ça ! buvez un,^ascA^tod'orvieto à mon intention! " Je sentis, après avoir accompli fidèlement la tâche, que l'amitié m'en avait rarement imposé une plus agréable : outre le plaisir que son exécution pouvait apporter en ellemême, elle me procura de plus un bon quart d'heure de réminiscences.
Après cette journée pleine de fatigues et d'impressions diverses, éprouvées dans l'isolement de toutes mes vieilles afiections, la mémoire au repos me retraça toutes ces bonnes figures aimées, groupées les unes à
côté des autres telles que je les ai rencontrées au banquet de la vie, et les douceurs du sommeil m'arrivèrent au milieu des consolations du souvenir.