DE BRAVES GENS
Pendant que je cheminais à travers ces campagnes, j'ai trouvé des paysans qui m'ont offert de monter leur âne ; presque tous me souhaitaient une route prospère, la bonne nuit, et se prêtaient volontiers à ma curiosité. A Orvieto, où j'ai passé plusieurs jours, pour étudier les belles fresques de Luca Signorelli qui se trouvent dans la cathédrale, une bonne dame, en apprenant que j'étais étranger, me donna des témoignages sincères d'intérêt : elle m'envoyait ses petits enfants pour m'accompagner dans la ville et me désigner les sentiers les plus sûrs de la plaine. A Pérouse, un vieux notaire qui travaillait
dans les bureaux du Palais del Cambio, où je dessinai quelques belles têtes du Pérugin, après m'avoir fait connaître sa famille, m'avoir donné sur l'administration de la justice d'amples informations, me dit ces bonnes paroles, à mon départ : " Adieu, vous allez bien loin, et j'espère peu vous revoir; que votre voyage soit heureux; j'espère que vous retrouverez tous vos bons parents." Puis il m'embrassa avec émotion ; il semblait penser que j'étais bien seul.
Pour aller de Cita-del-Pieve à cette dernière ville, j 'avais repris la diligence. Après avoir fait près de soixante milles à pied, j'étais bien aise de goûter encore à mes anciennes amours. J'occupais, à côté du postillon, le siège le plus élevé de l'avant, que l'on nomme l'impériale. Je pouvais de là dominer tout le paysage. J'avais fait peu de cas de mes compagnons de route qui étaient assis à l'intérieur. Il faut avouer que les aspects variés qui avaient frappé mon regard,
en se succédant comme à l'envi autour de moi, avaient complètement absorbé mon attention. Nous arrivions sur la vallée de Pérouse, après avoir franchi des terrains inégaux et sans horizons. Le Tibre, à cet endroit, se divise en deux branches qui vont en serpentant se perdre dans les gorges des Apennins. Un de ces affluents baigne le rocher où s'élève Assise, et l'autre vient passer sous les murs de Pérouse, mirant dans son cours une végétation surabondante qui semble vouloir se déverser dans son sein. Au milieu de la plaine s'élève un grand temple, tout à fait seul ; il abrite la cellule de saint François. Le soleil, qui tombait à cet instant derrière les montagnes, jetait encore un rayon sur sa coupole et la couronnait d'un nimbe enflammé : ce temple m'apparaissait là, comme la consécration de toutes ces beautés de la nature. On ne pouvait mieux placer cet asile de la piété. Le beau est une émanation divine: quand on le goûte, quand
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Vjniversiias
CANADIANA
Ottaviansis
on l'aime, il inspire l'adoration, le chant et la prière, ces expressions variées de l'amour ; et quel lien pourrait en inspirer plus que celui-ci ?
J'étais donc complètement fixé dans une douce émotion, quand je sentis une main qui me touchait au coude, par une des ouvertures antérieures de la diligence, et je vis au bout de cette main un cornet de bonbons qui me parut bien s'adresser à moi. Cependant, avant de puiser dedans, je voulus voir plus loin. Dans cette circonstance, la curiosité était bien de mise, même chez un homme. Sans être peintre, j'aurais bien reconnu, aux contours simples et arrondis d'un joli poignet et aux articulations adoucies des doigts, que je n'avais pas affaire à un loup de mer, pas même à une personne d'un certain âge. Pour voir, je n'avais qu'à me baisser ; je regardai donc, et je vis une jeune personne, tête nue, au visage gracieux, sans être d'une beauté éblouissante comme toutes les im-
mortelles visions des voyageurs. Elle était assise à côté d'un vieillard que je connus plus tard comme étant son père, et vis-à-vis d'un gros oncle que le papa n'appelait jamais que signor maestro, ou signor prof essore. C'était un notaire. En me voyant en haut de mon siège impérial, la jeune fille me porta sa main encore plus directement, me priant, avec une expression de timidité ingénue, de vouloir bien partager ses bonbons avec la famille. Le désir était trop gracieux pour que je ne m'y rendisse pas. On aime les sucreries à tout âge.
On aime aussi à tout âge et dans tous les pays du monde ces démonstrations sincères de bienveillance.
Après avoir fait un long séjour dans des villes étrangères, quand on s'est habitué à ne recevoir que des attentions égoïstes et des services jamais assez payés, qui cachent toujours des goussets tendus et des bienfaiteurs insatiables, on aime à trouver sur sa route
une main qui verse dans la main de l'inconnu ce qu'elle a de bon, un cœur qui partage autour de lui ses affections et ses plaisirs : cela n'indique pas toujours une bonté isolée, individuelle, mais des habitudes communes à une société.