Mélanges littéraires
Les pièces de ce recueil sont toutes classiques par le sujet, j'ai fait tous mes efforts pour qu'elles le fussent aussi par le style (*).
J'avoue que j'ai à peine cherché l'ordre dans lequel elles se succèdent. Je vois cependant que je pourrais le présenter comme l'effet, non du hasard, mais d'un choix. Tant il est vrai qu'il est des choix qui se font en nous, presqu'à notre insu, plutôt par instinct que par calcul.
Voici cet ordre : parallèle de Cicéron et de Tacite ; discours surBossuet; discours sur l'influence politique des études universitaires ; discours sur la traduction; polémi<pie sur le même sujet; leçon sur Quinte-Curce;
(*) Je les ai ciioisics parmi mes piodiictions poslcrieurcs au volume de 1821, publié d'après la demande et une souscription de mes élèves de rliétorique du coUèf^e de Rouen. On trouve dans ce nouveau recueil le jugement de UussauU, sur le premier. {Journal (la Ui'bal.s, du 17 avril 1822.)
discours liisloriqiic, servant d'introduction à une série de leçons sur la correspondance de Cicéron et de Brutus.
Or, commencer par Cicéron et par Tacite, c'était le début le plus convenable à un recueil classique; de même que les comparer, c'était le moyen le plus facile de les faire connaître par leurs qualités saillantes, sans tomber dans les lieux commims.
Passer de Cicéron et de Tacite à Bossuet, c'était s'adresser à celui de tous les modernes, qui peut-être les résume le mieux ; puisqu'il est remarquable qu'autant Cicéron diffère parfois de Tacite, autant Bossuet se rapproche tour- à-tour de l'un et de l'autre.
Une seconde considération, prise dans l'histoire de l'esprit humain, aurait pu me déterminer à ce rapprochement : c'est qu'il en résulte, dès l'abord, dans ce recueil, une combinaison où les trois siècles d'Auguste, de Trajan, de Louis XIV, sont représentés par leurs plus grands hommes.
Après ces deux discours, je n'ai pas cru descendre, pour la grandeur du sujet, et j'ai cru tout ensemble rester dans la sphère du professeur, remplir même ses devoirs les plus éminents, lorsque le 5 janvier i 857, à l'occasion de l'attentat de Meunier, j'ai défendu contre une objection plus vivement reproduite que jamais, ce système d'enseignement littéraire, où l'antiquité répur blicaine est incessamment offerte à l'esprit de la jeunesse. En défendant ce beau système, dont un profes-
seur (le littérature latine pouvait dire, dans un tel discours : pro aris (je combats pour mes dieux), j'ai été tout naturellement conduit à ces considérations, qui tiennent aujourd'hui tant d'esprits éveillés sur les fondements mêmes de l'ordre social.
Je me suis enûn trouvé en pleine littérature classique, dans cette polémique sur la traduction avec mon honorable collègue, le professeur de philosophie, M. Charma; polémique toujours vive de part et d'autre, et toujours mesurée; polémique qui m'a plus appris que jamais combien la discussion a de puissance pour féconder l'esprit. Elle se présente entre le discours qui l'a fait naître, et une leçon sur Quinte-Curce, qui pour ainsi dire la complète. J'offre en outre cette leçon comme un échantillon de plusieurs autres, que je pourrai publier un jour. De ce nombre seraient sans doute celles que j'ai dernièrement consacrées à cette correspondance de Cicéron et de Brutus, où Thistoire vous apparaît et se précipite, sous des formes si diverses : discussions, récits, familiarité de la conversation, éloquence de la tribune. La catastrophe que cette correspondance vous laisse toujours voir en perspective; cette catastrophe , dont vous approchez en frissonnant (*) , est ce que présentent en résultat le parallèle qui commence ce recueil et le discours historique qui le termine.
C'est là (et je ne saurais mieux finir qu'en exprimant
(,*; I.a nioil «le Cicrroii.
ici ce qui, dans cette nouvelle ère où nous entrons, sera de plus en plus senti de toutes les âmes généreuses), c'est là un de ces terribles événements, que le grand homme d'état doit se rappeler par intervalle, non pour mettre toutes les affaires de ce monde sous ranathème de son dédain, mais pour se redire à luimême ces fortes paroles, ce vers vraiment héroïque :
« Tu, ne code malis, sed conlrà audenlior ito.
« Toi , ne cède pas au malheur ; va toujours avec un nouveau « courage. »
Voilà ce qu'il doit opposer sans cesse à ces désolantes paroles de Démosthène, dans ses derniers jours : « Si j'avais à recommencer la vie, et qu'un Dieu, ou- <( vrant un gouffre devant moi, m'ordonnât de m'y « précipiter ou de m'engager dans les affaires publi- « ques, je me précipiterais dans le gouffre. » Eh ! dans quel abîme tomberaient les nations, si le découragement de ce grand homme gagnait tous ses pareils! Un autre grand homme l'a fait admirablement sentir. C'est Cicéron lui-même, dans les premières pages de sa réimbli(]ue. La sublimité de ces pages, il devait, (si tôt après ! ) la traduire à sa manière, par l'héroïsme de sa mort.