‹ Mélanges littérairesChapitre 2 sur 25 · TACITE ET DE CICÉRO · texte numérisé non relu

TACITE ET DE CICÉRO

ruoivoxcE E\ lii'î^, dans la salle de la faculté des lettres

DE CAEX.

Messieuus ,

Je vais mettre en présence les deux plus beaux iïénies peut-être de rancicnnc Rome ; l'un sous la république , l'autre sous l'empire , Cicéron et Tacite.

Je considérerai trois parties dans le parallèle de ces deux grands hommes : le caractère du citoyen , le génie de l'hoinnu^ d'état , le talent de l'écrivain.

I. La première pensée qui frappe lorsqu'on veut apprécier leur caractère, c'est que Cicéron, qui a vécu dans une républi({ue, était plutôt fait pour une monarchie , et que Tacite , (jui a vécu sous une monarchie , était plutôt fait pour une république : parce que la douceur entrait principalement dans le caractère du premier, et la force dans le caractère du second. Cicéron parlait de la liberté avec tendresse , Tacite avec respect. On entrevoyait toujours dans Cicéron la vanité de l'homme de lettres ; on voyait toujours dans Tacite la (icrté du citoyen. Cicéron aurait considéré rindiiïércnce du l)rince ou du peuple pour ses ouvrages comme un malheur plus grand (|ue la servitude ménu'. Ce ([u'il aurait le plus haï dans Domitien , ce n'eût pas été le prince (pii avait avili le sénat , mais le

prince qui a^ait condiiinne les orateurs au silence. 11 n'aurait pas clé éloigné de pardonner à un tyran , pourvu qu'il en fût loué. Mais hàtons-nous de le dire : il a^ait l'ame trop belle pour rester dans la llatterie ; il aurait trop souffert de demeurer toujours le courtisan d'un despote. Mille fois il aurait tenté de s'en faire le conseiller pour lui insinuer quelques résolutions généreuses. Après de passagers égarements , cette ame mobile et tendre s'élançait vers la vertu comme vers une belle pensée. L'ame stoïque de Tacite y restait toujours attachée. Sans repousser les tempéraments que pouvait conseiller la prudence, il voyait toujours derrière lui un retranchement où il voulait rester inexpugnable , celui de l'honneur. 11 aurait consenti enlin à être la victime de la tyrannie, pour pouvoir ensuite, en se relevant, la juger sans rougir. 11 aurait trop craint de prononcer contre elle une sentence de condamnation où il aurait trouvé la sienne. La supériorité du caractère reste donc à Tacite. Cependant toutes les faiblesses du caractère de Cicéron doivent s'évanouir à nos yeux , non-seulement devant l'image du consul qui brava les poignards de Catilina pour sauver sa patrie , mais encore devant l'image du vénérable vieillard , qui, poursuivi à outrance sur le sol de cette patrie , avança paisiblement la tête hors de sa litière pour recevoir la mort des mains de son client.

II. Peut-être que sous le glaive de ce meurtrier il espérait encore : c'était une de .>cs illusions de croire fortement au bon génie de la république et au sien. Comme ce peuple qui , dans ses humiliations toujours croissantes , espérait toujours un vengeur , et même l'espère encore, il allait jusqu'à voir un libérateur dans un tyran nouveau. S'il pensait que la république renfermait en ellemême un . principe de vie qui devait à la longue faire triompher les anciennes lois de toutes les attaques des ambitieux , il pensait encore plus qu'elle possédait une puissance qui devait résister à tout l'effort des barbares. L'éternité de l'empire était devenue le dogme et comme le besoin de son imagination et de son cœur. Pour Tacite , s'il rejette ses regards sur les convulsions de la république mourante, il nous montre la liberté étouffée sous les caresses de Pompée aussi bien que sous les coups de César ; et il nous fait entendre qiu; celle liberté d'un srand peuple cotromnu . après avoir

péri dans une république , ne pouvait renaître (jue dans une monarchie. Si, dans la plus grande prospérité de cet empire, il s'efforce d'en pénétrer les destinées futures , il laisse échapper de ces pressentiments funèbres qui, pour nous modernes, deviennent l'expression d'un génie prophétique , et en prennent toute la pompe et la solennité. 11 est vrai qu'il était souvent averti par le bruit de ces populations frémissantes du Nord ; qu'il était , pour ainsi dire , placé plus avant vers les bords de l'abîme où devait s'engloutir tant de grandeur. Il l'a vu cet abîme au milieu de la folle sécurité des hommes de son siècle ; et même nous regrettons (jue , dans sa douleur, le patriotisme étouffe l'humanité, puisqu'il demande au ciel de donner en spectacle aux Romains des nations qui se détruisent , comme le peuple pouvait demander à ses magistrats des combats de gladiateurs. Tacite paraîtrait donc avoir sur Cicéron ce second avantage d'avoir vu plus clairement dans les choses de ce monde. Aussi , quoique son consulat soit nul pour nous , comme il l'a été sans doute pour ses contemporains , dans cette période où le pouvoir impérial étouffait tout autre pouvoir , telle est la multitude des aperçus politiques semés dans son histoire , qu'avec cette histoire mutilée , il nous fait sentir en lui l'homme d'état plutôt que Cicéron avec son consulat si actif , avec ses discours si multipliés dans le sénat et dans le forum , avec tout cet ensemble si imposant de ses ouvrages sur les lois et sur les mœurs. Les consuls et les empereurs ont passé ; l'empire romain est (lui ; Tacite nous apparaît au-dessus des consuls et des empereurs, pour exercer un éternel empire sur tous les hommes (|ui aspirent à la science de gouverner les peuples.

m. Est-ce par la raison seule qu'il exerce un tel empire? Non, la raison seule n'est pas capable d'obtenir parmi les hommes un pareil ascendant. Mais la raison chez Tacite est comme cette Minerve de la fable qui pouvait être encore la déesse de la beauté. Elle se présente parée de ces brillants attributs qui produis,ent les merveilles d(îs beaux-arts. Vous le sentez dans ses récits où vous vous arrête/, souvent en contemplation comme devant un tableau. Vous le sentez encore plus dans ses discours , expression vivante de tout ce qui a pu échapper à ses récils et sur le caractère des personnes . et

sur la coiislitutiou dos étals , et sur 1 esprit des temps. Votre etonneinent redouble quand vous considérez avec combien peu de paroles il agit si puissamment sur votre àmc. Le secret de son talent est de trouver de ces pensées fortes qui se soutiennent d'elles-mêmes sans le secours d'aucun accessoire. Ce génie , dans ses vives excursions, parait toujours à des hauteurs imposantes. Vous vous représentez cette divinité d'Homère qui parcourt d'immenses intervalles en posant toujours le pied sur la cime des montagnes.

Cicéron procède par d'autres voies. Souvent , ou il s'épanouit avec abandon dans l'expression de quelque sentiment tendre , ou il se complaît dans les innombrables artifices d'une composition savante et ornée ; et dans ces deux cas il vous captive sans avoir offert un seul trait éclatant. Mais il vous fait sentir qu'il aurait pu, en réduisant l'expression, élever la pensée; qu'il a préféré de l'épancher dans un plus grand espace. Vous vous arrêtez pour vous recueillir après une phrase de Tacite , et vous relisez une phrase de Cicéron : parce que Tacite imprime sa pensée dans votre àme avec une telle simplicité d'expression , que vous ne vous occupez que de la pensée même (vous restez avec elle) , et que Cicéron vous attache par une si grande multitude d'accessoires , de combinaisons délicates , que , sa phrase finie , il ne vous reste plus qu'un souvenir confus de votre plaisir , et vous vous hâtez de le renouveler en recommençant la phrase. Cicéron prolonge une description avec tant de charme que vous craignez qu'elle ne finisse. Tacite a présenté la sienne avec tant de rapidité et de plénitude tout ensemble, que vous vous étonnez quelle soit déjà finie. Tacite tiendra surtout dans l'enchantement ces esprits d'une forte constitution qui trouvent leurs émotions les plus vives dans leurs pensées les plus hautes. Cicéron remuera surtout ces âmes tendres pour qui une émotion vaut mille pensées. Cicéron s'élève bien haut sans doute , mais on voit les échafaudages sur lesquels il s'appuie. Tacite vous étonne davantage quand il s'élève , parce qu'on ne voit point d'échafaudages. Cicéron était dans son siècle du petit nombre de ces Romains (lui avaient eu commerce avec ces génies contemplatifs de la Grèce , et il était charme de semer dans ses écrits quelques-unes de ces l)en.<éos philoso[)hi(|ucs «lui pouvaient annoncer un esprit heureuse- •

incnt cultive. Il ressemblait à un voyageur avide de faire connaître à ses compatriotes les contrées qu'il vient de découvrir. On voit qu'il était plus jaloux de paraître le disciple de Platon que le rival de Démoslhène ; qu'il était né orateur et qu'il voulait devenir philosophe. Mais on peut dire de lui qu'il a passé par la philosophie , tandis que Tacite y reste , sans se glacer toutefois sur ces hauteurs.

La différence de leurs talents ne se marque jamais aussi bien que lorsqu'ils déplorent l'oppression de leur pays. xVlors se reproduit toute la différence de leurs caractères. Observons d'abord que, comme si le ciel avait voulu faire exprimer au génie de l'homme tous les sentiments que peuvent produire en nous les maux de l'anarchie et ceux du despotisme , il a fait naître Cicéron du temps des Catilina et des Clodius , et Tacite du temps des Néron et des Domilien ; chacun avec une âme appropriée aux circonstances qu'il avait à peindre : Cicéron avec une imagination ([ui, par sa prodigieuse mobilité, pouvait correspondre à cette multiplicité d'incidents désastreux où le peuple signalait ses fureurs ; Tacite avec ce génie ferme , impassible en apparence , qui observe ce qu'il a l'air de ne pas voir ; qui saura se concentrer pendant quinze ans , s'il le faut , pour faire éclater ensuite avec énergie les émotions douloureuses qu'il lui a fallu tout ensemble endurer et cacher. Mais Cicéron se présente trop souvent comme une femme qui se lamente, tandis que Tacite se présente toujours comme un juge qui flétrit. Cicéron a l'air d'une victime qui implore un vengeur ; Tacite se montre luimême ce vengeur. A la suite de toutes ces puissances oppressives il se lève comme une autre puissance , qui vient protéger ou consoler les opprimés de toutes les nations ; et par le calme de sa douleur , par la gravité que lui laisse toujours sa colère , il achève de réparer l'outrage fait par le despotisme à la nature humaine. Vous croyez voir réaliser cette noble fiction qui , dans la plus belle des statues antiques, nous présente un dieuarmé contre unmonstre; mais le monstre a disparu et vous restez en contemplation devant le dieu. Il suit de tout ce que je viens de dire que Cicéron brille davantage par le style et Tacite par la pensée. Or , dans la jeunesse nous somme? plus capables de goùler la pensée que le sl\lc. Voilà pour-

(}uoi , contre la première apparence , contre l'opinion commune , Cicéron doit plaire davantage à l'âge mùr et Tacite à la jeunesse. Mais aussi quel empire Cicéron ne prend-il pas et sur la jeunesse et sur l'âge mùr , lorsque sous l'influence d'une longue méditation ou d'un sujet extraordinaire, les idées élevées et les sentiments généreux abondent dans son àme , au point d'excéder ces proportions si vastes , dans lesquelles il aime k concevoir ses ouvrages ! Vous soupçonnez alors k Tacite un côté faible , même dans ce qui tient k la pensée , je veux dire . un léger défaut de liaison et d'ensemble. Cicéron alors ne vous parait pas seulement plus élégant , plus harmonieux, il vous paraît plus fort; parce que, non moins attentif aux préceptes du philosophe pour la vigueur de l'argumentation qu'aux conseils de l'homme de goût pour la parure du style , il sait si bien lier toutes les parties de sa composition , que , tandis que vous êtes livré k toutes les séductions qui peuvent résulter de l'harmonie et des grâces légères de son langage , vous investissant de toute part dans un système où tout se tient enchaîné, il agit sur vous par tout l'ensemble de ses pensées. Vous sentez dans ces moments que ce grand œuvre du style est accompli , que vous avez la perfection du langage humain.

Entin , s'il fallait tenir compte ici des circonstances , ainsi que de la multitude et de la variété des ouvrages , pour comparer ces deux grands hommes sur des points qui sembleraient d'abord se refuser à un parallèle , je veux dire , pour apprécier non plus le talent qu'ils ont mis dans leurs écrits , mais celui que la nature a mis primitivement en eux-mêmes , non-seulement Tacite , mais tous les écrivains peut-être s'éclipseraient k nos yeux devant l'homme , que nous voyons jeter des lueurs dans l'épopée k dix-sept ans ; expliquer k vingt-ans , avec des vues supérieures , les théories si compliquées et quelquefois si profondes des rhéteurs de la Grèce ; se montrer avec une aisance égale dans le sénat , devant le peuple , au barreau ; trouver le loisir de plaider des causes , de combattre ou de défendre des lois par des discours admirablement développés dans ce consulat oii il sauve son pays ; au milieu de l'accablement de ses travaux politiques, répandre sous la forme légère du dialogue la substance des traites de philosophie les plus élevés , et se-

panchcr avec ses amis dans ces lettres si nombreuses, qui deviennent des pages de l'histoire ; sous le poids du malheur et de l'âge, jeter encore ses flammes ; que dis-je ? lorsqu'il est obsédé des affreuses images de sa fille morte et de sa patrie mourante , de cette patrie dont il est aussi le père, calmant les plaies de son cœur par les chefs-d'œuvre de son génie , faire succéder avec une étonnante rapidité les conceptions nouvelles de sa grande àme sur les consolations réservées au sage , sur les attributs de Dieu , sur les devoirs de l'homme , sur les systèmes divers de l'antique philosophie , sur la vieillesse , sur l'amitié, sur la gloire . et bientôt après, les yeux toujours fixés sur un autre Catilina , le foudroyer par cette harangue appelée divine, par d'autres harangues encore où vous retrouvez tout le feu de sa jeunesse ; se ménager ainsi , sous la hache de ses bourreaux , une grandeur qu'il ne doit plus qu ii lui seul , et malgré eux mourir dans cet éclat d'une gloire toujours croissante, qui pour nous, ses admirateurs et ses amis depuis l'enfance , remplace ses funérailles.

t.u;ii, — lrii|i. lie ï. Poisson,— 1 844-

Page 1