‹ Mélanges littérairesChapitre 11 sur 25 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'éloge de beaucoup de grands écrivains se réduit à celui de leurs ouvrages. Avec Bossuet , je ne suis qu'à la moitié de ma tâche. 11 me reste à faire voir un admirable accord entre les traits distinctifs de son génie et ceux de son caractère. J'aurai atteint mon but, si, dans ce caractère où l'on a pu soupçonner de l'ambition , de la faiblesse , de l'intolérance , je montre le zèle , la prudence , la bonté.

(1) Et d'abord, voyez comme sa généreuse ardeur se déclare dès les premiers moments. A une époque remarquable par un esprit de turbulence et d'intrigue, avec tous les avantages de la naissance , de la fortune, de l'extérieur, d'un génie et d'une réputation précoces, des plus puissantes protections à la cour, à vingt-cinq ans , il se détermine à quitter la capitale pour aller vivre à Metz , uniquement livré aux fonctions du sacerdoce et aux études les plus austères. Il a même résisté aux sollicita-

(1) ZvW.

— cotions de son maître , de son ami , l'illustre docteur Cornet , qui voulait lui laisser sa place de grandmaître du collège de Navarre. Ce qu'il emporte précieusement au fond de son âme , ce sont les leçons de ce vénérable vieillard , qui l'avait initié aux plus pures doctrines ; ce sont les conseils du sage évêque de Lisieux , qui avait bien recommandé à ce prédicateur de seize ans , la merveille de l'hôtel de Rambouillet, de ne pas se hâter de monter dans les chaires do la capitale ; mais surtout ce sont les leçons, les conseils, les exemples de Vincent de Paul , dont il s'est fait l'humble disciple à Saint-Lazare , pour être bientôt après son heureux imitateur à Metz.

Là , l'inspiration qui l'anime se fait sentir , et par sa scrupuleuse assiduité aux moindres exercices religieux , et par sa forte application à l'étude des divines écritures , et par son inépuisable patience dans les controverses avec les nombreux protestants, avides de l'entendre. Un de leurs ministres les plus distingués , son respectable ami Paul Ferry , veut les raffermir par la publication d'un ouvrage où il a rassemblé toutes ses forces. Bossuet , par une prompte réfutation , qui est , pou r

ainsi dire , sa déclaration do guerre aux nouvelles erreurs , ébranle le ministre lui-même , qu'il peut enfin compter au nombre de ses conquêtes ; et les conversions se multiplient. Pour seconder l'heureuse impulsion qu'il a imprimée aux esprits , une maison destinée à lapropagation de la foi est établie par l'évêque d'Auguste ; il en donne les règlements: une mission est ordonnée par la reine-mère; il en est nommé le chef, et il en devient l'âme. Vincent de Paul , tu peux déjà sourire à un tel élève !

Si, au bout de six ans , il reparaît dans la capitale , c'est qu'il y est envoyé pour les intérêts de son chapitre. Mais des intérêts d'un ordre bien plus relevé ont bientôt enflammé son âme d'une nouvelle ardeur. Demandé partout pour le ministère de la parole, il se montre partout avec un empressement égal , trouvant toujours au fond de son cœur ce qui doit faire parvenir à tous les cœurs, ce qui doit rendre populaire la plus haute philosophie du christianisme. Et ne croyez pas qu'il cherche à se répandre dans ce monde dont il a fixé les regards. Au milieu du concours de tant d'hommes avides de le posséder, il s'est ménagé une retraite au Doyenné du Louvre , près de son vertueux ami,

l'abbé do Lanieth. C'est là qu'il vit comme le guerrier sous la tente : c'est de là qu'après ce grand éclat de ses prédications , il va chaque année se renfermer dans son autre retraite à Metz , pour reproduire , aux yeux de ses concitoyens étonnés , la même simplicité de manières , la même sévérité de mœurs , la même assiduité à ses devoirs , qui l'ont recommandé à son début. Et cependant , sans parler de l'enthousiasme de toutes les classes de la société , quelles tentations délicates auraient pu le retenir à Paris ! La reine-mère a voulu entendre deux fois ce premier sermon , dont le texte, Veillez sur ce dépôt , à la suite des orages de la Fronde , allait si bien au cœur d'une mère si tendre, d'une reine si héroïque. Louis XIV s'est empressé de faire écrire à son père , pour le féliciter d'avoir un tel fds. Enfin , le héros qui a le plus agi sur son âme , et sur l'âme duquel il a le plus agi lui-même , le grand Condé , après un de ses discours prononcé dans la grande salle du Louvre, court à lui et l'embrasse. Dira-t-on que, (îomme il l'a fait observer de ce grand homme, il savait attendre sa gloire ; qu'il pouvait dédaigner une renommée contemporaine, parce qu'il éten-

tlail ses regards sur la postérité; que c'était cette imposante perspective qui animait chez lui le zèle , si elle ne suppléait pas au zèle lui-môme ? Mais de tant de discours qui ont fait l'étonnement de ses nombreux auditeurs, il n'avait écrit qu'une faible partie, et c'était sur des feuilles volantes qui n'onl été retrouvées que plusieurs années après sa mort ; et il a fallu tous les efforts d'une curiosité éveillée par un si grand nom , pour faire sortir de ces confus manuscrits cette volumineuse collection, qui pourrait suffire à la gloire de plusieurs orateurs ; et c'est avec la même indifférence qu'il a traité un grand nombre de ses chefs-d'œuvre. Ainsi , cette Exposition de la foi catliolique , qui, manuscrite , avait donné Turenne à l'église ; qui , imprimée , a décidé tant d'autres conversions éclatantes , n'a enfin paru que sur les vives instances de Turenne lui-même. Ah ! changeons ici les noms, et en louant Bossuct, parlons sou propre langage ; cette énergie, ou, si l'on veut , cet héroïsme du zèle , c'est la piété, mais cette piété sublime qui a brillé dans les Augustin et dans les Chrysostôme. Est-il enfin nommé évêque de Condom et précepteur du daui)hin ? des scrupules

l'avertissent qu'il ne peut pas être à la fois l'un et l'autre. Il se consulte pendant un an pour savoir où il pourra être le plus utile , et il finit par sacrifier la place oii il se plairait le plus à celle où il croit qu'il servira le mieux, la place d'évêque à celle de précepteur. Le roi cependant avait voulu que le titre d'évêque relevât en lui les fonctions de précepteur. Mais sa démission d'un évêché, pour mieux servir son prince et l'empire, le relèvera bien davantage dans l'esprit des peuples. Au milieu de la cour la plus brillante de l'Europe , il fuit sans regret tout ce qui pourrait le distraire de cette noble pensée , qu'il peut concourir , pour sa part , à former un grand prince. Et il ne se borne pas à ces travaux , où pouvait se complaire son génie , à cette Connaissance de Dieu et de soimème , à cette Politique sacrée , à cette Histoire universelle. Pour mieux atteindre à son but dans ce premier ouvrage , il pénètre dans les profondeurs de l'anatomie , et fait tomber le voile qui , jusqu'alors , avait dérobé cette science au vulgaire. Pour calmer tous les scrupules que font naître en lui des fonctions si délicates , et peut-être aussi pour dompter par la puissance de l'exemple l'in-

(lolence qu'il a rcmarqijiéc dans le jeune prince , il se jette au milieu des épines de la critique de l'histoire , il se lait commentateur comme Juste Lipse , fabuliste comme Phèdre , grammairien comme Vossius. Telle est sur lui l'impression du devoir, qu'il parait toujours le remplir avec passion , lors môme qu'il agit contre sa passion prédominante. Il faut qu'il se délasse, sans doute, de cette multiplicité de travaux souvent élémentaires ; mais c'est en remplissant avec régularité ses devoirs d'académicien en homme qui voit toujours dans un honneur un devoir ; c'est en défendant l'autorité de l'Église contre le ministre Claude , dans cette conférence célèbre , à la suite de laquelle de si grands personnages devaient être comme le prix du combat ; c'est en se livrant à de lumineuses explications sur les écritures, dans les promenades publiques , au milieu de ce cercle d'amis si bien appelé le concile ; c'est en combattant dans son roi ces passions trop tendres , qui font qu'on y cherche quelquefois le grand prince ; on lui peignant la misère des peuples cachée alors sous la gloire ; en proposant enfin à Louis XIV pour modèle Henri î V , mais Henri lY sans faiblesses.

Après plus de dix ans d une existence aussi évangélique à la cour , nommé premier aumônier de Madame la daupliine et évêque de Meaux , il prélude aux vingt-deux années de son épiscopat en dirigeant , avec une constante sollicitude , les travaux de cette assemblée du clergé de 1682, qui a posé avec tant de grandeur , ou plutôt qui a indiqué, avec tant de réserve, comme déjà posées , les limites de la puissance pontificale et dans l'ordre spirituel et dans l'ordre politique. Ne pressentezvous pas ici, de la part d'une âme si ardente, les ménagements les plus délicats ? N'avez- vous pas du les pressentir encore , il n'y qu'un instant , lorsque je vous l'ai présenté eu conflit avec son roi ? Et ne dois-je pas m'applaudir tout ensemble de pouvoir profiter, pour les développements du plan de ce discours , des riches développements d'un caractère , qui va toujours s'agrandissant avec ou les obstacles ou les honneurs ?

(1) Il a,dis-je, osé combattre les affections les plus chères de son prince. Je ne parlerai pas de cette première victime en présence de laquelle il s'est

(1) PludOlK-C.

trouvé à i'autcl. Après des résislauces légères, elle a fini par y courir, et nous resterions enfin en admiration, non plus devant Bossuet, mais avec Bossue t lui-même devant cette iiéroïne du repentir. Il a trouvé de bien plus grands obstacles dans cette favorite ambitieuse, d'autant plus redoutable, que son caractère n'était pas sans grandeur. Consulté enfin par son roi , il lui parle le pur langage de l'évangile j et la femme adultère est renvoyée. Mais il voit que cette séparation est un déchirement, que ce royal cœur en est profondément blessé. Il cherche à la religion comme un auxiliaire dans la gloire (1) . Avec le ton d'une familiarité sublime , il envoie son prince aux combats. Et cependant la favorite essaie contre lui des meliaces et même des promesses. Échouant toujours , elle fait faire des recherches ardentes sur la vie entière <ruii homme si sévère pour les autres. Elle le trouve encore plus sévère pour lui-même ; et elle soupçonne qu'elle pourrait avoir succombé sans retour. Elle se relève toutefois. Louis, sur le point de revenir de ses armées , a donné l'ordre de la recevoir d'avance à Versailles. Bossuet va au-de-

(I) Voyez ro (|iril dil , dniis la Coiinnissnmr dr Dieu cl <lr soi-innne , sur l;i innrtit'To de comlwtlrr li's passions.

\ant de Louis comme mi soldat qui viendrait se jeter entre son prince et l'ennemi. Il ne Irouve point de compliment pour ses victoires ; il n'a que des gémissements pour SCS faiblesses. Le prince, confus , se hâte de se débarrasser d'un tel témoin , d'un tel juge; et le silence, toujours plus morne, de l'inexorable ministre des autels, est la dernière leçon qu'il adresse à son roi. Tant d'efforts cependant ne restent pas stériles. Bien plus que le temps , ils font tomber une scandaleuse puissance ; et ce qui est un résultat décisif pour l'objet que je me suis proposé , la favorite ^disgraciée se trouve l'amie de celui qui a concouru à sa disgrâce.

S'il a déployé une telle aisance dans sa conduite lorsqu'il était comme transporté sur une terre étrangère , à quoi ne devez-vous pas vous attendre , maintenant que je vais vous le montrer sur son l)ropre domaine ? Dans cette partie délicate , oii mon sujet m'engage, je ne crains pas de m'égarer, j'aurai toujoui's Bossuet devant moi. Une déclaralion de 4673 avait étendu le droit de régale [\) à loutes les églises du royaume. Deux vertueux évê- (jucs résistent. Un vertueux pontife, Innocent XI ,

(1) Le (Iroil du riti <lc loucher les revenus des évèclié?. vacants.

répond d'une manière favorable à leur appel , et menace le roi lui- même. L'église gallicane pousse un cri de douleur, et se range autour du prince , qui convoque l'assemblée générale du clergé. Les esprits étaient émus. Bossuet craignait tous les excès du zèle en faveur de nos libertés. Je ne dirai qu'un mot : l'archevêque de Paris n'aurait pas même voulu qu'on parlât de la primauté du pape. Mais dans ces âmes généreuses , à cette exaltation qui avait besoin d'un modérateur se joignait cette sagesse qui peut encore le choisir, puisque c'est Bossuet que l'assemblée nomme son interprète pour le discours d'ouverture. En lisant ce discours, vous croyez entendre les cris d'un homme qui avertit ses amis qu'ils sont près d'un abîme. Ses terreurs se lévèlent dès l'abord par le choix du sujet, V unité de /V^//^^. Vous voyez qu'il a les yeux toujours fixés sur des plaies saignantes encore à la suite des longs déchirements de la réforme. 11 ne parle jamais de nos libertés qu'il ne parle encore plus haut de la prééminence du Saint-Siège; et vous pouvez dire qu'il se monln; ii la fois le conseiller des papes, des rois et des |)euples. Tout réi)ond à ce début. La régale est eirectivement étendue à toutes les églises du

royaume , mais avec des modifications iieureuses , qui deviennent pour la discipline ecclésiastique une véritable conquête; et une lettre respectueuse, animée de tout l'esprit du discours , annonce ces améliorations au Saint-Siège. Le silence du souverain pontife se prolongeant d'une manière effrayante , une déclaration de principes devient de plus en plus le vœu du ministère et de l'assemblée. Bossuet seul s'en épouvante ; mais c'est Bossuet luimême qui est chargé d'écarter , par la circonspection de son langage , les dangers qu'il redoute. Et il présente alors cette déclaration célèbre , pure et noble expression des constantes doctrines de l'église gallicane ; déclaration accueillie avec empressement et par l'assemblée , et par le ministère , et par tous les ordres religieux du royaume , sans en excepter celui de la part duquel on aurait pu craindre quelque résistance ; déclaration , devons-nous le dire encore , d'autant plus précieuse aux yeux de Bossuet , qu'en marquant les limites de l'autorité pontificale , elle pouvait devenir un moyen d'étendre celles du catholicisme. Innocent \1 , courroucé de ces deux opérations consécutives de l'assemblée , censure avec amertume

la première , et fait craiudre de plus grands éclats pour la seconde. Bossuet, resté jusqu'à la fin l'interprète de ses collègues, exprime leur douleur dans un projet de lettre au clergé de France. Le souverain pontife les avait accusés de manquer de courage. 11 fait entendre que le souverain pontife a manqué de prudence. Mais telle est la réserve de son langage , que vous diriez des frères qui gémissent entre eux de la colère d'un père mal informé. A. Dieu ne plaise , toutefois , queje vante ici une circonspection où l'on finirait par trahir ses principes, par trahir la vérité. La circonspection que je vante n'est qu'une adresse de plus pour la faire triompher , en la conciliant avec la paix (1) . Écoutez , esprits impatients qui remuez le Monde, et qui, par le contre-coup même des mouvements violents que vous avez imprimés, vous trouvez si souvent ramenés , avec tout le reste , bien en-deçà du ternie de départ. Deux admirables modèles se présenteni pour vous éclairer ou pour vous confondre ; eî je ne sais lequel je dois nommer d'abord , de

(4) Je fais ainsi passer dans n«nn récit lYpiRraplic (ju'il a prise pour son grand oiivrafçe eonsacré à la dérense de la déclaration de 1(582 :

Vcriiatcm cl ixiccin (lilifiilc.

Bossuct ou (le Louis. Je vois ces deux grandes âmes aller ensemble. Si Louis renvoie l'assemblée même avant l'acceptation du projet de lettre au clergé de France ; si, en 1688 , il modère le zèle du parlement interjetant un appel au futur concile ; si , en 1693 , il permet aux évoques nommés d'écrire à Innocent XII pour calmer sa douleur , et s'il écrit lui-même cette lettre , qui pourrait sembler une rétractation , avec quelle dignité il sait la commenter par cette autre lettre de 1713 , et contraindre ainsi Clément XI à se désister de ses prétentions : et tout ensemble, quel heureux accord , durant cet intervalle de plus de trente ans, entre la conduite du grand roi et le discours du grand évoque î Mais voyons Bossuet accorder luimême sa conduite avec son discours. L'assemblée est-elle renvoyée ? il sent que tout le fardeau lui reste ; qu'il doit avoir les yeux toujours ouverts sur celte déclaration , monument de nos libertés ; et dès 1685 , il a terminé cet ouvrage immense , consacré à la défendre. Il ne se nomme pas , il est vrai. Ce zélé défenseur de l'église romaine est réduit à cacher son nom , comme celui d'un ennemi ; et si , en 1695 , il ose se désigner, c'est en chan-

géant le litre de sou ouvrage, c'est eu paraissant abaudouuer le sort de la déclaration à la colère de Rome (1). Il arrive même jusqu'au tombeau sans avoir publié son travail , et il conjure son neveu de confier l'ouvrage de 1685 aux seules mains de Louis , laissant la prudence de son roi marquer le moment de la publication. Mais s'il change le titre de son ouvrage , il en conserve les principes ; il les a même présentés dans un jour plus lumineux , et il va les fortifiant sans cesse par de nouvelles preuves jusqu'à sa dernière heure ; et lorsqu'en 1730 une copie défectueuse du premier travail est publiée chez l'étranger à la suite des temporisations , non plus de la cour de France ( Louis XIV avait laissé paraître , en 1707, un ouvrage analogue ) , mais du trop timide évêque de Troyes , qui craignait pour son oncle les anathèmes du Saint-Siège , le Saint-Siège demeure dans le silence devant ce monument de la piété et du génie d'un évêque, qui se présente enfin aux yeux de tous comme un père de l'église. O paix de l'église et des nations ! ù union des deux puissances! que vous êtes donc saintes, puisque Bos-

(I) Abcol ikiiiiniliii qui' libncrit , s'écric-l-il.

suet avec tout son génie , et Louis avec tout son pouvoir , ont cru devoir d'abord tenir devant vous la vérité- captive ; qu'elle est restée comme le secret d'une conspiration de l'évoque et du roi ! Mais aussi quel n'est pas l'empire de cette modération , qui , dans la défense de la vérité , fait du temps son auxiliaire, ou plutôt de l'évangile son modèle!

Ecoutez encore , ô vous qui semblez dans la joie lorsque vous avez de criants abus , des scandales à dénoncer au Monde. Jamais l'image du grand homme que je célèbre ne m'est apparue avec le caractère d'une plus profonde douleur que dans ce moment , oii je vais cependant raconter un de ses plus beaux triomphes. Mais ce triomphe lui rappelle une des plaies les plus honteuses du christianisme. Dans toutes les congrégations religieuses de l'Europe il s'était élevé , depuis environ un siècle , un grand nombre de faux docteurs , dont les intentions pouvaient être pures , mais dont les maximes étaient bien funestes ; et c'est parce que les mœurs de la plupart d'entre eux valaient bien mieux que leur morale, que nous devons présumer que leurs intentions étaient pures. Us n'avaient songé sans doute à faire fléchir la

règle que parce qu'ils désespéraient de redresser les mœurs. Aveugles , qui ne voyaient pas que transiger avec la corruption présente , c'était rompre avec la vénérable antiquité ; que la morale doit être fixe comme le dogme; que, placés en première ligne pour la défendre , ils reculaient devant l'ennemi ; que cet ennemi , étalant dans ses maximes ce qu'on chercherait vainement dans sa conduite , pourrait bien tenir un jour un superbe langage , comme s'il avait seul de son côté les principes les plus sacrés parmi les hommes î Malheureusement pour une Société célèbre , si admirable par la force de son institution , par la réunion des plus beaux talents , par son héroïque ardeur à propager le christianisme dans des contrées lointaines et sauvages , par l'austérité des principes d'un grand nombre de ses membres , elle renfermait aussi , et plus qu'aucune autre , de ces corrupteurs (le la morale, tous autorisés par les approbations (souvent surprises sans doute) de ses chefs; au point que des adversaires inexorables osaient l'accuser d'avoir pour but bien moins de corriger que de gouverner le Monde. Mais ces adversaires euxmêmes, se livrant aux investigations d'un esprif Irop curieux sur cet abîme de la prédestination

ctdelagràce, s'étaient quelque lois égarés. A la vue de ces grossiers écarts sur la morale et de ces subtiles erreurs sur le dogme , Bossuet est tout prêt à combattre. Mais afin de se ménager les plus grands avantages pour son principal objet , il frappe d'abord sur ces téméraires interprèles du plus illustre des pères de l'église. La sévérité des mœurs , l'éclat des talents de quelques-uns de ses antagonistes , ne le désarment pas. Il craint davantage que des talents si beaux , que des mœurs si pures ne servent de recommandation à l'erreur. Il s'efforce même de faire sentir à ces personnages si austères qu'ils doivent se défier des excès de leur zèle; qu'en aggravant toujours le joug de la morale , ils pourraient inspirer bien plus de découragement aux âmes faibles que d'enthousiasme aux âmes fortes. Mais il a bientôt rejeté ses regards sur les rangs opposés, et sentant la nécessité de faire réprimer , par une intervention imposante , ces scandaleuses maximes que l'antiquité profane n'a pas connues , il les dénonce d'abord à Innocent XI , qui n'en condamne qu'une partie et sous une forme que nos libertés repoussent (1) ; ensuite

(1) CÏ'Iait dans tiii décrcl ciui , émané du tribunal de l'inquisition, n'était jias dés lors admissible en France.

à l'assemblée de IGS'â, qui , sur le point de les condamner , reçoit l'ordre de sa séparation ; enfin à Innocent XI encore , qui a la faiblesse de n'écouter que sa colère contre cette assemblée , et demeure dans un silence obstiné. Il paraîtrait donc avoir momentanément contre lui et l'un de nos plus vertueux pontifes et le plus grand de nos rois. Le combat pour lui n'est que différé. Il attend pendant dix-huit années , et , dans la nouvelle assemblée de 1700, il croit avoir trouvé le moment de la victoire. Dans cet intervalle , ce premier parti , contre lequel il s'était prononcé , était sorti avec une nouvelle audace de son silence de trente ans : et , d'une autre part , cette plaie de la morale relàcliéc s'était agrandie. Il dénonce à la fois ces deux Iléaux Le premier ne trouve pas de défenseur ; le second paraît sur le point d'échapper à ses attaques. Je ne dirai pas , à Dieu ne plaise , qu'une telle assemblée, qu'un tel roi protègent les erreurs ((u'il veut flétrir , ces erreurs monstrueuses contre lesquelles tous les cœurs droits se trouvent, ce me semble , naturellement armés. Plusieurs de nos évéques en avaient déjà condamné quelquesunes ; Louis a\ail déclaré qu'elles lui faisaient

horreur. Mais tous craignaient, en les frappant dans cette circonstance solennelle , de paraître IVappcr du même coup une Société qui régnait , pour ainsi dire alors , bien plus par la grandeur de ses services que par les intrigues de quelquesuns de ses chefs. Aussi attentif à ménager l'honneur des corps qu'à flétrir l'erreur des membres, Bossuet, d'accord avec le roi , présente ces affreuses doctrines en taisant les noms des auteurs. Voyant qu'on hésite encore, il s'élève à ce ton d'inspiration qu'un grand cœur et qu'un beau génie trouvent toujours sans effort dans les grandes circonstances. Il crie à ces timides évoques , que , seul , il aura l'honneur des censures qu'il provoque , et dans sa protestation sublime en faveur de la morale outragée, il entraîne enfin l'unanimité des suffrages. Qu'il soit béni de toutes les âmes généreuses , pour avoir aussi fortement uni dans sa pensée ces deux grandes choses , dont l'une sera toujours le plus bel appui de l'autre, la religion et la morale. Qu'il soit béni , pour avoir ainsi foudroyé ces docteurs insensés qui semblaient avoir voulu prononcer leur divorce. Mais , vous le voyez , la circonspection chez lui n'est jamais de

la faiblesse ; c'est toujours la force qui se modère, et qui , à la fin , se fait sentir dans sa plénitude, lorsque le moment d'éclater est venu.

Un si grand homme avait , depuis long-temps , attiré les regards de toute l'Europe. Les plus sages esprits de l'Allemagne l'appellent à l'une de ces négociations où les tempéraments , impossibles sur quelques points , devenaient bien délicats sur d'autres. Il s'agissait de la plus grande peut-être des alTaires , du moins aux yeux du siècle de Bossuet , si ce n'est pas aux yeux du nôtre ; je veux dire, de la réunion de la Confession d'Augsbourg et de l'Église Romaine; et dans cette négociation , je vois enfin Bossuet et Lcibnilz en présence. Vos imaginations s'exaltent , même à l'égard d'un intérêt si différent de nos intérêts du jour. Vous vous attendez aux plus beaux développements des ressources du génie de part et d'autre , et dans la sphère la plus élevée ; et certes , votre attente ne sera pas trompée d'abord. Mais je le dirai avec douleur ( car il ne peut pas entrer dans mon âme , lorsque j'honore un grand homme, d'en outrager un autre), Bossuet, faisant toutes les concessions que commandai I la politique

et que permettait la religion , espérait Irouver toujours dans Leibnitz un théologien , un philosophe , un homme d'état du premier ordre. Mais à la fin presque tout Leibnitz avait disparu , et Bossuet n'a plus fait que heurter contre un politique du moment, contre un docile courtisan de la maison d'Hanovre ; et il a été réduit à regretter le bon sens et la candeur , et l'esprit de conciliation du premier négociateur, le modeste abbé de Lokkum. J'accuse, je dois donc m' expliquer. Tandis que Bossuet , avec toute la hauteur de vues de l'homme de génie et avec tout l'enthousiasme du chrétien , présentait des raisons de plus en plus décisives pour une réunion si désirée alors, Leibnitz à la fin calculait que, si la maison d'Hanovre donnait le signal d'un rapprochement entre les deux cultes, elle perdrait tous ses droits à la couronne d'Angleterre , aux yeux du parlement; et ce grand homme, si favorable jusqu'alors à l'Église Romaine , lui a été plus que jamais opposé, pour ne point déplaire à la maison d'Hanovre. Admirons davantage Bossuet , qui au milieu de ces intérêts passagers des {^rinces et des empires, élève toujours ses regards sur la cité éternelle.

Il me serait facile de trouver , surtout dans les vingt-deux dernières années de sa vie, tout ce qui pourrait compléter avec éclat ce tableau , où la prudence s'unit au zèle. Je pourrais vous le montrer remplissant tous les devoirs non-seulement d'un évoque de Meaux , mais , si je puis le dire ainsi , d'un évoque universel , par l'activité avec laquelle il veille sur tout le monde chrétien , pour réprimer je ne sais quel esprit inquiet, je ne sais quelle fureur d'innovation, qu'il a remarqués avec épouvante dans le sacerdoce môme. Mais j'éprouve enfin le besoin de me soulager du spectacle de tant de grandeur , par un tableau plus doux oîi brille la bonté. Que sais-je même si l'idée que vous avez tous conçue d'un esprit si élevé , si propre à l'empire , ne devient pas pour plusieurs une présomption contre cette partie de son éloge ?

(1) Et cependant , sans insister sur la longue douleur qu'a laissée dans son cœur la mort de Turenne ; sur sa correspondance si affectueuse avec le maréchal de Bellcfond dans l'exil ; sur l'aménité

(1) IJoiilù.

de son commerce , qui faisait que tant d'hommes venus ses admirateurs se retiraient ses amis, ne pourrais-je pas présenter comme des preuves de sa bonté , aussi bien que de son zèle , ces lettres si nombreuses adressées aux religieuses de son diocèse ; ce catéchisme , oii un si grand homme s'entretient si volontiers avec l'enfance ; ces instructions si simples, si populaires, où il laissait mille fois entendre qu'il n'aurait jamais voulu parler un autre langage ; ces exhortations et ces prières , où s'épanchait son âme près des mourants, à l'instant résignés ou pénétrés comme d'une nouvelle vie ; ces écrits polémiques eux-mêmes , oii son calme à supporter les outrages égalait son ardeur à combattre les sophismes ; ces visites pastorales, où il allait d'abord chercher le pauvre; ces conférences ecclésiastiques, où il dirigeait des subordonnés , comme on avertirait des égaux ; ces synodes , où il ne faisait sentir de son autorité , qu'autant qu'il fallait pour que le magistral ne fît jamais intervenir la sienne ; cette profusion de secours, oij , tout entier aux indigents, il consultait, non ses moyens, mais leur misère ; enfin , ces rapports si multipliés qu'il aimait à se ménager

avec sou troupeau ou avec ceux qui pouvaient eu être séparés? Des conciliabules, interdits par une loi rigoureuse , se forment dans le voisinage de Meaux. S'armera-t-il de l'autorité de la loi contre des malheureux assez aveugles pour le craindre? 11 se présente à T improviste au milieu de leur assemblée épouvantée , et trouve dans son cœur ces paroles : Mes enfants , là oh sont les brebis , le pasteur doit y être. Je suis venu chercher mes brebis égarées , pour les ramener au bercail. Allons, de quoi est-il question aujourd'hui entre vous? Estce bien une âme sans effusions , sans amour, qui aurait imaginé de semblables surprises ? Comme il nous dévoile parla, bien plus que par ses écrits, tout le fond de sa pensée ; comme il aurait voulu que l'arme de la discussion fût employée avant tout contre la réforme ! Ce héros, qui, dans un poëme célèbre , protège , contre les coups de son armée, l'adversaire qu'il va combattre en champs clos, est une image de Bossuct , qui semblait s'être réservé cette réforme , pour l'attaquer avec la seule puissance de son génie. Sans cesse il se jette entre l'autorité menaçante et des malheureux qu'il n'est pas moins jaloux de défendre que d'instruire.

Son palais est pour eux un refuge toujours ouvert, et souvent les plus fougueux en sortent sujets soumis et catholiques zélés. Aussi a-t-il pu écrire, avec vérité, aux nouveaux convertis de son diocèse : Bien loin d'avoir ici éprouvé des tourments , vous n'en avez pas même entendu parler ^ et des cris de reconnaissance et d'amour ont-ils, dans toute l'Europe , couvert les cris de rage du ministre Jurieu.

Cependant , me direz-vous , il a loué cette révocation de redit de Nantes. Oui , il l'a louée et même avec transport , sans l'avoir conseillée toutefois. Mais il l'a louée dans les premiers jours, avant qu'un ministre impitoyable en eût fait la plus déplorable des mesures ; il l'a louée lorsque l'empressement, au moins apparent, des peuples à courir dans nos temples laissait soupçonner à peine l'action du pouvoir ; il l'a louée , parce qu'au fond de son âme il croyait d'abord y voir l'événement le plus favorable à la religion et à la paix. Après tant de convulsions qui avaient parmi nous signalé la Réforme , la guerre civile semblait fuir avec elle loin de nos contrées, et tout un grand peuple se confondre de nouveau dans le

même culte , dans ce culte , hors duquel , il faut bien se le rappeler ici, Bossuet ne voyait point de salut pour le genre humain. Tenez compte des croyances lorsque vous osez juger les caractères. Celui qui croit servir son pays par le sacrifice de ses entants n'est pas , à vos yeux , un père dénaturé ; c'est, dites- vous, et j'y soikscris, un citoyen héroïque. Celui qui loue avec transport une mesure rigoureuse pour un petit nombre , dans laquelle il croit voir les plus grands avantages , et pour la paix d'un grand empire et pour l'éternel avenir de ses concitoyens , ne devrait pas non plus mériter votre haine , lorsque ce que vous appelez son intolérance est à ses yeux l'humanité même , élevée à son plus haut terme , placée dans son plus beau jour. Je viens de dire : Tenez compte des croyances ; je pourrais ajouter , eu suivant, en développant la même pensée : Tenez compte de l'esprit des temps, faites la part du siècle , cette part souvent immense , ù vous, censeurs inexorables , qui nous parlez de tolérance ! Pour vous modérer dans vos censures , dites-vous à vous-mêmes, que ce (pie vous condamnez aujourd'hui avec un chagrin si superbe, vous

l'auriez peut-être, au milieu des événements, accueilli avec enthousiasme ou provoqué avec importunité. Bossuet n'a fait que mêler sa voix aux acclamations de la France. Accusez donc ici , dans Bossuet , non point un défaut d'humanité ( la France avec lui aurait été barbare ) , mais , puisqu'il faut enfin le dire , dans un si beau génie , un défaut de prévoyance , une fausse vue de l'esprit. Dites , dites , si vous voulez , que le tort de Bossuet, comme de Louis, est de n'avoir pas su mieux voir que son siècle ; mais n'attaquez pas son caractère ; vous iriez plus loin que vous ne pensez. N'attaquez pas son caractère ; c'est une justice que je demande à la nation française d'aujourd'hui , au nom de la nation française d'alors , dont Bossuet était l'organe.

Ne croyez pas m' accabler, en me disant que vous trouvez dans ses écrits une dissertation , oii il attribue à la puissance publique le droit du glaive pour la répression de Thérésie. Puisqu'il présente sur ce point tant de rigueur dans ses principes et lant de douceur dans sa conduite, concluez plutôt que la nature avait mis en lui un grand fonds de bonté , contre lequel a heureusement échoué toute

la rigueur de ses principes ; et reconnaissez , à la louange de son caractère , que , sur une question restée si délicate , si enveloppée encore dans son siècle , c'est dans son cœur qu'il a trouvé la vérité. Qu'on ne m'oppose pas non plus son démêlé avec un autre grand homme (1), Doit-on s'étonner qu'il lui soit échappé quelques paroles , quelques démarches trop vives dans une discussion de cinq années , sur des points qui intéressaient , à ses yeux, les fondements du christianisme et de la morale ? Pour être justes , voyons avant tout en lui le premier élan qui a été celui du chrétien , et dans un mouvement si beau , oublions quelques irrégularités inséparables de la faiblesse humaine. Disons qu'il a tellement aimé l'église, qu'il n'a pas balancé à lui sacrifier le plus illustre de ses amis; et voyons dans la grandeur de la victime la grandeur de son âme. Hésiteriez-vous ? Cependant il n'existe pas ici de milieu. Ou Bossuet , comme on n'a pas craint de le prétendre , a couvert du prétexte des intérêts les plus sacrés une honteuse jalousie contre un grand homme, son ami , et il

(1) b'énéloii.

descendrait jusque dans la classe des âmes viles; ou la perspective elle-même de l'opinion flétrissante, que je combats, ne l'a pas détourné d'un sacrifice, où il était peut-être la première victime, et il se placerait au premier rang des âmes héroïques. Or , je vous le demande , lorsque , dans le cours d'une si belle vie , une action se présente, qui ne laisse point d'autre parti que l'admiration ou le mépris : encore une fois , hésiteriez-vous ? Voyez donc dans le fait qu'on m'oppose le dernier trait qui vient achever un grand caractère. Vous gémissez , sans doute , et je gémis avec vous , mais c'est en le couronnant.

Sachons donc voir dans Bossuel cette bouté qu'il nous montre avec tant de complaisance dans son héros ; et si nous avons sur son siècle l'avantage d'avoir mieux apprécié la hauteur de son génie , que son siècle n'ait pas sur nous l'avantage d'avoir mieux connu la beauté de son âme , ou plutôt qu'il nous apprenne à la connaître. Lorsqu'une génération a aimé un grand homme, son contemporain , elle doit entraîner les suffrages des suivantes. Si, en effet , Bossuet n'avait pas éprouvé lui-même des sentiments affectueux , il ne les aurait

pas inspirés à ceux qui l'ont vu de près. Unissonsuous donc par la pensée à ce diocèse de Meaux , qui le revit comme un père dans cette convalescence sitôt suivie de sa mort. Unissons-nous à cet auditoire qui ne put retenir ses larmes , lorsque ce grand évèque , à soixante-quinze ans, fit entendre ces dernières paroles de son dernier discours : Je veux que vous vous souveniez qu'mi certain évêque , votre pasteur , qui faisait profession de prêcher la vérité , a rassemblé dans un seul discours toutes les vérités de votre salut.

Je n'aurais pas exprimé tout ce que j'ai senti sur ce grand homme , si je ne finissais par le rapide tableau de ce qu'il aurait pu être sur ces deux brillants théâtres de toutes les sortes de gloire , dans Athènes et dans Rome.

Dans Athènes il aurait eu l'àme trop élevée pour se borner aux affaires politiques , et trop ardente pour se borner aux spéculations de la philosophie. Il aurait brillé tour à tour dans l'académie et à la tribune. Comme Démosthène , il aurait excité les applaudissements du peuple ; comme Phocion, il les aurait dédaignés, et, mieux que Socralc encore, il aurait mérité la colère de

Melilus. Dans Rome mourante , après avoir bravé Catilina , il n'aurait pas flatté Octave. Ou plutôt Rome n'aurait pas vu s'élever un Octave. Ses antiques lois n'auraient pas succombé. Le génie (lu plus grand de ses capitaines se serait arrêté devant le génie du plus grand de ses citoyens , rassemblant en lui seul Cicéron et Caton.

« O France ! voilà le grand homme que tu as produit. Tu ne dois donc jamais désespérer de toi-même. Dans cette nouvelle ère , où tu es entrée, que son génie reste toujours avec toi ; et alors, tu sauras concilier, et dans le présent et dans le passé, ce qu'il y a de plus grand parmi les hommes ; puisque tu pourras montrer aux deux Mondes, dans ce parfait accord, dont paraît désespérer le Nouveau , ces principes augustes d'une fierté généreuse, d'une stabilité imposante, d'une morale inébranlable, je veux dire, la liberté du peuple , la majesté du trône , la sainteté des autels (1).

(1) Un goût sévère m'ordonne le sacrilice du morceau qui suit. Je le conserve au moins dans une note , afin de correspondre , autant qu'il est en moi , aux nobles vues qui ont dirigé l'Académie dans le choix du sujet de poésie (1). Il devait se placer avant rapostrophe à la France.

(i) C'était sur I.i .lelivranc- ,lp U Ok'cv.

<i Mais pourquoi chercher ce qu'il aurait dit, ce qu'il aurait fait dans « des leuips éloignés des nôtres? Ah ! le tliéàtre où nous sommes mérite (I peut-être qu'on n'en cherche pas un autre à Bossuet. Lorsqu'il nous « peint avec tant de complaisance Alexandre vengeant la Grèce des u Barbares ; lorsqu'il ne dédaigne pas de citer à un grand pape cette « question , héroïque saillie de son élève : Pourquoi l'Europe ne s'arme- « t-elle pas contre le Tuic ? lorsqu'à la lin de son grand ouvrage , sur « la déclaration de 1682 , et dans l'éloge de la reine de France Marie- « Thérèse, il laisse échapper le même vœu, d'une manière si inattendue « et si touchante ; lorsqu'enfin il retrace à dilTérentes reprises le sublime (c tableau des Machabée, faisant un appel à tous les courages , pour « défendre la religion et la liberté de leur pays contre un prince exter- 11 minateur, qui prétend ne chûtier que des rebelles; pouvons-nous « douter que, comme ce grand écrivain de nos jours (M. de Chateauit briand ) , qui , si souvent nous le rappelle, il ne se fût i)lacé ù la tête Il de cette association vraiment française , en faveur de cette Grèce u renaissante, qui a juré, sur les débris et sur les cadavres, de rester (I chrétienne et libre ! »

•1 -ffr t-g i-i^S-tT-r^«-i-i-i-§--§-f-&-?-^tf-§--S-«-S-rrt-î--g--S-î-

EXAMEIV

'"Mu:

Un éloge doit être un jugement: or, lorsqu'on vent ap- Raisons qui ont précier Bossuet , ce qui frappe d'abord, c'est le génie; ||f,17"i""àdi^^ensuite , c'est le caractère, qui en reproduit la grandeur ser ce discoms

cndeuxparties,

et même en corrige les écarts. Qu'on me pardonne ce mot, Punc pour le qui prouve bien que j'ai voulu juger. Il ne s'adresse pas î^*^"'^!^ carâc- (à Dieu ne plaise) au sublime défenseur de nos dogmes ; tère ; il s'adresse surtout à l'ardent panégyriste d'une mesure qui devait être si funeste. Au moins, si ce grand homme , dans les premiers moments, en a fait l'éloge par ses discours , il en a fait ensuite la satire par sa conduite ; et j'avertis ici ses détracteurs de mieux diriger leurs coups, de ne pas attaquer son caractère, lorsque c'est son caractère qui répare les torts de son génie.

Cette première vue sur Bossuet m'a déterminé à diviser son éloge en deux parties, l'une pour les qualités de l'esprit, l'autre pour les qualités du cœur.

En commençant par les qualités de l'esprit, j'ai voulu 9...', rommcnrcr me conformer à l'ordre des impressions reçues; et ce- r^' '^'r^""'; pendant je n'ai point dérogé à la loi d'un intérêt progressif, puisque la deuxième partie devait, contre l'attente commune, recevoir autant d'éclat que la première de la nature des événements qu'il m'a fallu retracer , (;t plus de chaleur de la nature des objections qu'il m'a

fallu combaltrc. El n'est-il pas plus important (incore de détruire des préventions défavorables 'i un beau caractère que de justifier, même par des aperçus très-brillants, la

i haute idée qu'on s'est depuis long-temps formée d'un

beau génie? Ne pourrais-je pas, enfin, ajouter que rien ne nous dispose à bien étudier le caractère d'un homme dans sa conduite , comme de bien étudier son génie dans ses ouvrages? C'est ainsi que dans ce discours, dès les premières pages , consacrées à la sublimité des pensées de Bossuet, j'ai pu faire pressentir les dernières, consacrées à sa bonté.

3» à adopter une Si je m'étais borné à faire connaître son génie par des Tr^forte!*^ jugements sur ses ouvrages et son caractère par l'exposé de sa vie, ma composition aurait eu le doul)le inconvénient d'être trop longue et trop peu oratoire. Il fallait une ordonnance; et afin que le discours n'eût pas l'air d'une ode, une ordonnance d'autant plus forte, que, dans un sujet si grand, le mouvement de la pensée devait être plus vif. L'orateur, pour peu qu'il se sentît de l'elTervescence dans l'imagination , devait se défier avant tout de cette imagination même; il devait se hâter de la mettre sous des lois , sans toutefois s'asservir l\ ces transitions pénibles , qui , indiquées avec sécheresse ou avec faste, rompent ou ralentissent le mouvement oratoire. Le grand art est que, toujours rapides, elles soient plus souvent dérobées que senties, et que, si on les remarque, ce soit plutôt après coup, comme un trait imprévu, qu'à l'instant même , comme un ornement cherché.

idécdf la pic- Une fois en contemplation devant ce génie de Bossuet, niiii('p.ii I . j,.^j voulu me conformer encore à la succession des impressions reçues , en parlant des élans de la pensée , des combinaisons de la méthode, des séductions d'un simple langage ; m'iniposant ainsi la loi de redoubler toujours

(l'ellbrts pour soutenir , par les artifices de mon discours, un intérêt qui, d'après les combinaisons de mon plan^ semblait devoir toujours décroître. Il est visible que cette partie de mon ouvrage, où j'ai essayé de peindre Bossuet à grands traits, doit être condamnée par mes juges, si elle ne laisse pas vivement empreinte dans leurs âmes l'idée du grand orateur. Après ces aperçus généraux , qui correspondent à toutes ses productions ; afin de compléter mon travail , je m'attache à celles qui doivent fixer de préférence les regards d'une assemblée littéraire ; et je trouve , dans la nature de ces productions très-diverses, de faciles passages de l'une à l'autre, en suivant, autant qu'il est possible, l'ordre des affections de l'auteur pour ses différents travaux. Il en résulte que je commence par les sermons et que je finis par les oraisons funèbres ; c'est-à-dire , que je commence par le genre de travail qu'il aimait le plus et où il a brillé le moins, et que je finis par celui qu'il aimait le moins et où il a brillé le plus. Partout je m'efforce de bien déterminer les traits caractéristiques et les limites de son talent. Louer ainsi , c'est définir. Aussi , on ne devra pas s'étonner que j'aie si fortement indiqué à l'admiration des vrais juges la sublimité constante de son langage sur le premier de nos mystères , puisque c'est surtout par là que Bossuet se distingue de tous les hommes. C'est à ces hauteurs qui épouvantent notre raison , qu'il a été donné à cette imagination si forte de trouver . comme en se jouant , la plus brillante poésie quLfut jamais. Si , dans les considérations générales qui commencent, et dans les considérations de détails qui terminent cette première partie de mon discours, je me suis assujetti à un enchaînement non interrompu; bien loin de le faire résulter de quelques aperçus bizarres ou

stériles, j'ai voulu qu'il pût devenir souvent un moyen (le plus pour faire ressortir les intentions, les vues, le génie enfin de Bossuet. C'est ainsi que les trois écrits consacrés à l'éducation du Dauphin , la politique sacrée, la connaissance de Dieu et de soi-même, l'histoire universelle arrivent dans mon exposition à la suite les uns des autres, et que je fais sentir dans le troisième ce qui le rattache aux deux premiers. Quel a donc été mon procédé pour faire connaître ces difTérents ouvrages, sans excéder les bornes d'un discours? Quel est du moins le modèle idéal dont j'ai essayé d'approcher dans ma faiblesse ? Je devais éviter, et cette facile ressource des citations, par lesquelles j'aurais ressemblé à un peintre qui, désespérant de représenter un objet, le montrerait; et ces commentaires en dithyrambes , où , en voulant marquer l'ordre des idées d'autrui, on ne sait pas en mettre dans les siennes , et ces analyses décolorées , comme celle de V Esprit des Lois, par d'Alembert, cet esprit, si distingué d'ailleurs qui semblait avoir voulu mesurer le génie de Montesquieu avec le compas du géomètre. Il fallait concilier, dans un langage qui me fut toujours propre, les attentions d'un critique et l'inspiration de Bossuet lui-même , dans les moments heureux où il voyait l'ensemble et pouvait soupçonner les plus brillants détails de sa composition; et il fallait encore que tout fût emporté dans la mienne par le mouvement le plus rapide. Voilà le but élevé auquel j'ai osé aspirer, comme tout artiste doit faire. Si je n'ai pas eu le talent d'y atteindre, j'ai au moins la franchise de l'indiquer, ou, si l'on veut, le courage de poser moi-même la loi effrayante d'après laquelle je dois être jugé. Idée de la dru- -^'^^ f^'^it ^^ deuxième partie avec ces trois idées : zèle , xitiiK' partie, prudence , bonté. Il se peut bien que ces trois qualités

se soient soutenues au même degré chez Bossuet dans tout le cours de sa vie , surtout depuis le sublime serment de son doctorat. Elles se manifestent cependant d'une manière plus sensible, la première dans sa jeunesse, la deuxième dans sa maturité, la troisième dans ses vieux jours. Tel est, en effet, assez généralement, l'ordre de la nature. Nous voulons d'abord avec énergie ; nous jugeons ensuite avec circonspection ; enfin , sur le bord du tombeau, au souvenir de ces faiblesses humaines, si souvent reproduites autour de nous , avec la conscience des longs efforts que nous avons faits pour les combattre en nous-mêmes , nous inclinons plus que jamais à l'indulgence et à la pitié. C'est surtout dans cette dernière période que ces êtres privilégiés, qui semblaient se détacher de leur espèce par la force du génie et du caractère , s'en rapprochent par ces sentiments affectueux qui viennent former le charme d'une existence affaiblie ; ut esse Pluebi dulcius lumen solet jatnjàm cadentis. La nature humaine peut s'étonner alors de ses richesses, puisqu'elle trouve , dans son fonds, quelque chose qui, même sans ce prestige de la jeunesse et de la gloire, pourrait suffire à l'enchantement de la vie. Du moment que j'ai pu subordonner à ces traits distinctifs d'un beau caractère tout ce que j'avais à dire sur celui de Bossuet, je suis passé d'une biographie à un discours. La différence de ces deux sortes d'ouvrages est trop saillante pour qu'on puisse s'y méprendre. Le biographe rassemble les principaux événements d'une vie, pour les exposer suivant l'ordre des temps; l'orateur en choisit quelques-uns pour les exposer suivant l'ordre de ses idées principales. Le biographe raconte, l'orateur prouve, ou c'est pour prouver qu'il raconte. Or, en observant ces trois qualités, zèle , prudence, bonté, qui viennent prédominer successi-

venicnt dans la vie de Bossuet, j'ai vu. comme je vais bientôt le faire pressentir, que l'intérêt croissait de l'une ù l'autre, dans une bien plus forte proportion, il est vrai, de la première à la deuxième , que de la deuxième à la troisième. Mon discours devait donc les offrir dans un ordre qui se trouvait à la fois celui des temps , celui de la nature, celui d'un intérêt ])rogressif. J'ajouterai que cette subdivision du zèle, qui ni'aurail contrarié dans le début de la première partie, devait me servir dans le début de la deuxième. En effet, si dans le début de la première, j'ai dû condescendre à l'impatience des imaginations qui, éveillées à ce seul nom de Bossuet, veulent être transportées dès l'abord à toute la hauteur du sujet, tel qu'il est du moins généralement envisagé ; dans le détilt de la deuxième, j'ai dû me conformer à ce précepte de l'art, qui veut que l'on fasse succéder à de fortes émotions des émotions d'un ordre plus doux. Or, après cette longue contemplation du génie de Bossuet, pouvais-je mieux délasser les esprits quen leur offrant cette subdivision du zèle , qui est, de tout mon sujet, la partie la moins susceptible d'éclat sous le point de vue littéraire, eu même temps qu'elle est la plus relevée sous le point de vue moral? Vous y voyez d'abord le simple prêtre, sans autre passion que celle de cette religion qu'il brûle de faire connaître et de faire pratiquer aux autres, comme il la connaît et la pratique lui-même. C'est bien là , avec les caractères les plus manifestes , la vertu même des Augustin et des Ambroise et des Chrysostôme. La faute aurait été bien grande, de manquer un pareil trait. Elle aurait été bien plus grande, de le dissimuler. Le malheureux orateur , dans la crainte puérile de déroger à ce qu'il voudrait appeler le genre académique , n'aurait pas senti que là s'offraient à lui.

pour cette deuxième partie, les plus solides fondements de son ouvrage. On n'en saurait douter, si l'on considère que, sans cette énergie du zèle ou plutôt cet héroïsme de la vertu, que le stoïcien a cherché, que le chrétien a trouvé , la prudence ne servirait le plus souvent qu'.'i égarer les autres , et la bonté qu'à s'égarer soi-même. Mais bientôt le sujet s'agrandit aux yeux de tous , lorsque Bossuet est forcé de réunir à toute l'énergie du zèle tous les tempéraments de la prudence , dans les circonstances les plus remarquables où puisse être placé un évèque , en face et de son roi, et du souverain pontife , et de l'église gallicane , et de la plus puissante des congrégations religieuses , et du plus beau génie de rx\llemagne. Etonné alors des richesses d'un tel sujet, vous craignez que l'intérêt ne fasse plus que décroître. Si vous croyez à la bonté de Bossuet , vous vous attendez h une certaine fadeur de discours. Si vous n'y croyez pas, vous vous attendez à de violents sopliismes. C'est donc dans celte partie^ consacrée à la bonté, que tous, amis et ennemis de Bossuet, attendent l'orateur. C'est là qu'est , pour ainsi dire, le nœud de l'ouvrage. C'est dire que c'est par là que l'ouvrage devait finir.

Il ne me reste plus qu'à résumer , avec toute la précision possible, les parties de ce discours relatives à trois points importants.

Sur la déclaration de 1682, j'ai fait en sorte que mon discours devînt l'expression de cette haute prudence, qui, dans Bossuet, rassemblait tous les ménagements du siècle et tous les scrupules du sanctuaire. Sur la condamnation des casuistes relâchés , j'ai vu , comme Bossuet lui-même, la morale avant tout. Sur la révocation de l'édit de Nantes, j'ai cessé de suivre ce grand homme ; pour condamner, dans toute l'amertume de mon âme ,

ce qu'il avait trop tôt loué dans toute la joie de la sienne. Or, j'aurais manqué aux devoirs, je ne dirai pas d'un panégyriste, mais d'un juge, si en convenant que Bossuet avait failli, je ne m'étais pas attaché à bien caractériser sa faute , à présenter tout ce qui devait la faire passer de la classe des vices du cœur dans celle des erreurs de l'esprit.

APPEÎVDICE.

Plein de ces dernières idées , j'ai dû être étonné de cette phrase d'un écrivain aussi judicieux que M. Patin (1). « L'éloge de la révocation de l'édit de Nantes n'était de la part de Bossuet qu'un hommage oratoire. » Ce serait le cas de crier à M. Patin : « Tu le fais criminel , pour le justifier. » Si cet éloge n'avait été qu'un hommage oratoire ; en d'autres termes, si Bossuet avait condamné dans son âme ce qu'il vantait dans son discours , il n'aurait été qu'un lâche ; et c'est là que serait son crime. Dites plutôt que cet éloge était l'expression de sa reconnaissance pour une mesure , qui lui semblait la plus favorable à la religion et à la paix. Jamais ce grand homme ne s'est exprimé avec plus de chaleur. On n'est pas aussi éloquent, lorsqu'on n'est pas sincère. Je donnerais la vivacité de son langage pour une preuve de sa conviction , de même que je donne sa conviction pour son excuse. C'est-à-dire, que j'absous le cœur aux dépens de l'esprit , non seulement ici dans Bossuet, mais encore dans ce grand nombre d'autres hommes supérieurs qui, pendant tant de siècles.

(1) M. l»atiii el un autre Ocrivaiii irniaifiuablo, M. Sl.-Maic-Girardhi, onl, consacre à Bossuet en 1827 les préuiices de leurs talents. Vous trouverez leurs discours dans la belle édition, que MM. Didol frères \ienrient de nous donner des œuvres de ce grand lioniine.

ont failli avec les nations , sur ce principe devenu si vulgaire de la tolérance religieuse.

Mais je ne devais pas me borner là. Sur un point si important, qui tient à l'histoire de l'esprit humain, je devais en outre faire sentir, avec tout l'entraînement oratoire, comment une erreur aussi générale, où étaient tombés les plus beaux génies , avait été possible. C'est ce que j'ai essayé de faire. Et l'impression produite par ce morceau tout entier sur l'auditoire de Caen et sur plusieurs esprits éminents à Paris , m'a laissé croire que je n'avais pas tout-ù-fait succombé dans mes efforts pour élever cette partie de mon ouvrage à la hauteur du magnifique sujet proposé par l'Académie française.

M. IMaillet-Lacoste a publié en 1822, d'après la demande et une souscription de ses élèves de rhétorique du collège de Rouen , un recueil in-8°. de /jOO pages , sur lequel Dussault a porté ce jugement dans le journal des Débats du 17 avril 1822 :

« Ce volume renferme un grand nombre de morceaux « écrits en divers temps , et tous remarquables par la « sagesse des vues et par l'éclat du talent. Quelques-uns « étaient des actes de courage aux époques, où ils furent « publiés ; et il n'en est aucun dont le sujet n'éveille « l'attention , qui ne promette de l'intérêt et ne tienne « sa promesse. Le recueil est précédé d'une préface qui « n'en est pas un des moindres ornements , et dans la- '< quelle éclatent toute la verve , tout le feu et toute

— loâ —

« l'imagination qu'on trouve avec tant de plaisir dans les « autres compositions de l'auteur. »

Les pièces de ce recueil,, qui n'existe plus dans la librairie , réunies aux discours prononcés par l'auteur depuis 1822 et à ses leçons choisies sur la littérature latine, pourraient former trois volumes in-8". de ÛOO pages.

Page 1