‹ Mélanges littérairesChapitre 10 sur 25 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

(J ) Ce qui, dès le principe, aiixé sur lui tous les regards , c'est , sans contestation , ce prodigieux essor de la pensée , par lequel il produit en nous cette impression si fortement sentie et si faiblement définie du sublime. Je sais qu'un léger vague se mêle aux émotions qu'il nous fait éprouver alors ; et je présente ici bien moins une critique sur Bossuet qu'une remarque sur notre nature , incapable de voir sans un certain trouble tout ce qui est grand. Ce sublime est donc connue une lumière dans un nuage. Mais chez Bossuet la lumière embellit le nuage ,

(i) Klaus (ic la peiiscr.

tandis que , dans plusieurs de ces astres nouveaux qu'on voudrait nous faire admirer , le nuage trop souvent étouffe la lumière. Cet élan de la pensée , qui le distingue même au jugement du vulgaire, serait bien mal apprécié si l'on n'y voyait pas, le plus souvent , comme un élan d'amour. Après tous ces grands éclats , par lesquels se manifeste la plus haute éloquence , presque toujours les sentiments les plus tendres viennent s'insinuer, se répandre dans nos âmes ; et c'est à force d'aimer et de plaindre , que nous achevons de connaître son génie. Dans la société d'un si grand homme, nous sentant toujours plus élevés et toujours plus affectueux , nous arrivons enfin à cette pensée , coHime à une révélation, non de l'esprit, mais du cœur , qu'une pure intelligence , à moins d'une bien criminelle révolte contre son auteur, doit être tout amour. C'est ainsi que la partie la moins soupçonnée , en général , de son caractère , la bonté , vient déjà reluire dans la partie la plus éclatante de .son génie , vient y trouver une première preuve , si je l'ose dire , à l'usage des grandes âmes; puisque , du moins à leurs yeux , cette perpétuelle dissimulation d'un homme, qui inspirerait si bien ce qu'il

ne sentirait pas , serait , lieureusement pour l'espèce humaine , une hypocrisie impossible. Dégageons cette pensée si haute de ce caractère si tendre qui l'anime , qui même l'élève encore ; c'està-dire , ne prenons ici de Bossuet que la moitié de son talent. Il trouverait un égal dans Pascal pour la religion , dans Montesquieu pour la politique , dans Platon chez les anciens , et dans Bacon chez les modernes, pour la philosophie. C'est cette alliance intime d'une si grande élévation de pensée et d'une sensibilité si profonde , qui le place si haut parmi les écrivains de toutes les nations. C'est là qu'est sa grandeur ; c'est par là que le christianisme, si propre à éveiller l'admiration et l'amour, allait si bien à son âme,

(l) Ne nous donne-t-il pas une nouvelle idée de sa force , lorsque , avec une imagination si vive , ilresle toujours soumis au joug de la méthode ? Un écrivain froid peut suivre sans mérite la route que la raison lui trace. Notre admiration doit être pour ces génies pleins de feu qui la suivent en courant; qui se servent de toute leur impétuosité pour nous

(1) Combinaisons de la mélliode.

-Ramener plus vite au but ; qui nous dirigent de l'air dont un autre pourrait nous égarer. Tel est souvent Bossuet. Quelle que soit l'ardeur qui le domine , vous finissez par découvrir que ses brillantes excursions ne sont point des écarts. Les-^-diverses parties de sa composition s'enchaînent , de manière que chacune se fortifie de l'effet de toutes les autres. Tout ce mouvement , qui pourrait sembler du tumulte , ne fait que tendre à la fois tous les ressorts. Tandis qu'un grand nombre d'écrivains sacrifient la régularité de l'ensemble à l'éclat des détails , il a senti que rien ne multiplie les détails heureux comme un ensemble régulier , que rien n'est fécond comme l'ordre. Aussi lui est-il arrivé de se présenter dans les assemblées les plus imposantes avec cette seule préparation d'une ordonnance fortement combinée ; et il ne paraissait point chercher avec inquiétude, ou développer avec effort , les grandes idées où il se montrait ensuite tout entier. Sous l'heureuse influence du plan qu'il s'était créé , il les trouvait toutes prêtes , et comme mûres , à son passage. Je sais qu'une telle ressource aurait été insuffisante pour un orateur médiocre ; mais parmi les orateurs médiocres,

combien peu , même dans les loisirs d'une longue préparation, songent à se procurer, avant tout, une telle ressource ? tant nous pouvons dire que la méthode est, surtout en éloquence, l'effroi des faibles et l'appui des forts !

Pour nous convaincre de l'importance qu'y attachait Bossuet , il suffirait d'observer que parmi les nombreux fragments de ses discours , les plus soignés sont presque toujours ceux qui renferment le plan de son travail. 11 poursuit et distribue les idées fondamentales avec un tel scrupule ; il s'engage , pour cet objet , dans des combinaisons si délicates , que son expression en profite d'une manière qui pourrait étonner. Elle en reçoit , dans ces morceaux austères , une élégance qu'il laisse quelquefois regretter dans les morceaux d'éclat. C'est une beauté que, certes, il ne cherchait pasdans un pareil moment , mais qu'il trouve par surcroît.

Cet enchaînement de ses idées principales une fois arrêté , quels que soient les détails arides oîi elles puissent l'entraîner , il ne se détourne pas pour chercher une route plus liante. Il cache, sans regret , tout ce que son génie a de brillant dans les profondeurs d'un sujet ingrat. Un orne-

nient déplacé lui pèserail plus que tout le joug de la plus sévère ordonnance.

Toutes les fois qu'il indique ainsi d'avance les aperçus qui doivent le diriger , la partie de son ouvrage qui leur est consacrée en reçoit une lumière qui se réfléchit sur tout le reste ; et vous aimez à vous y replacer, pour mieux jouir du spectacle qu'il déploie devant vous. Variant toutefois ses procédés , comme tous les écrivains supérieurs, il ne s'attache pas toujours à vous donner ainsi son secret dès l'abord ; mais ce secret ne reste jamais une énigme ; l'ordre imprimé partout vous l'a bientôt dévoilé. C'est avec la même flexibilité de talent que tantôt il vous fait vivement sentir les liaisons, et comme les articulations de son ouvrage , et que tantôt il vous les dérobe sous un air d'abandon.

Avec une raison si haute , avec des manières si vives , si variées , que ne devient-il pas dans la discussion ? Il ne peut soulTrir qu'elle s'égare dans ces détails qui ne sauraient amener ^des résultats éclatants, qu'elle reste un vain jeu de l'esprit; il la dirige avec vigueur vers ces points décisifs où elle devient un combat à mort. C'est

ainsi qu'il aurait voulu réduire ses longs débats avec la réforme à une simple discussion sur l'autorité de l'église , et que sur ce grand sujet il ne se montre jamais si fort qu'au moment où le plus adroit de ses adversaires , dans la plus spécieuse des objections , prétend justifier les réformateurs, se détachant de la communion romaine , par l'exemple de Jésus-Christ se détachant de la synagogue. Cet adversaire , poussé d'écucil en écueil , croyait respirer enfin , et trouver là son triomphe ; et c'est là qu'il succombe sans retour. La réponse de Bossuet porte dans votre âme un tel saisissement , que vos idées prennent la vivacité de la sensation. La discussion devient un spectacle. Dans cette arène des controverses , oii il s'est montré infatigable , son siècle semblerait lui opl)Oser deux rivaux , Arnauld et Pascal. Observons que la controverse , pour être belle , exige dans les mouvements de l'esprit régularité , vivacité , noblesse; et je ne fais qu'indiquer les gradations |)ar lesquelles l'homme va perfectionnant en tout ses procédés, puisqu'il s'agit d'aller au but , d'y aller vile , d'y aller plus par un instinct que par un clTort. Au premier degré , Bossuet trouve dans

ces deux écrivains des rivaux digues de lui ; au deuxième , il trouve encore Pascal , qui tient la victoire indécise ; au troisième , il est vainqueur. Quant au bel enchaînement des parties d'un vaste ensemble , pour borner le parallèle aux écrivains de notre nation , je dirai que , supérieur à Pascal qui , cherchant toute sa vie un grand ouvrage , n'a pu nous laisser que de magnifiques matériaux, que , supérieur à Montesquieu qui, dans sa brillante composition sur les lois , a plutôt l'eiut que trouvé un plan , il n'a d'égal (on me pardonnera ce rapprochement purement littéraire ) que Rousseau dans son Emile , et de vainqueur que Buffon dans ses Époques. Mais , si l'on considère ({ue Rousseau s'est ménagé l'avantage immense d'une marche progressive dans les âges que la nature a donnés à l'homme , et Buffon dans les âges qu'il prétend donner à la nature , et que tous deux procèdent sur des sujets jusqu'à un certain point obéissants , tandis que Bossuet , souvent lancé au milieu des plus grands écueils , va toujours avec les seules ressources d'un génie aussi indépendant pour la distribution de ses pensées , que soumis pour le fond de ses doctrines , on sera tenté de

conclure , en tenanl ainsi conipîe des difficultés d'exécution , que , pour cette force de tcte qui conçoit et soutient un vaste système d'idées , il s'élève au-dessus de Rousseau et de BulTon même. C'est par cette puissance de ses combinaisons, par cette magnificence de ses plans , qu'il retrace quelque chose de la majesté d'une religion qui, toutes les fois qu'elle est bien aperçue dans son ensemble, nous frj.ppe d'une si vive lumière , qu'elle produit la foi par l'étonné ment.

(1) Lorsqu'il se révèle avec tant d'éclat aux esprits supérieurs, vous diriez qu'il cherche à se communiquer , à se donner aux esprits les plus faibles par la familiarité de son langage; et c'est peut-être alors qu'il se dérobe davantage à plusieurs. Tant d'hommes , en effet , ont besoin d'être avertis de la présence du génie par une certaine pompe de paroles , ne voient de grandeur que dans le faste ! Mais je m'abuse en lui supposant des vues , des combinaisons pour le style. Il est ou trop ardent ou trop sérieux pour une pareille élude. Dans ses contemplations comme dans ses élans, il laisse ve-

(I) S(''(lii(li(iiis (i'iiii simi)Ip hiiiî^iii-c.

uir l'expression après la pensée , et se livre à des pensées nouvelles. De là des négligences sans doute, mais de là aussi cette prodigieuse variété de tours où se marquent les mouvements les plus délicats de son àme. 11 eu est de l'écrivain qui craint sans cesse de déroger à la dignité de l'expression , comme du souverain qui ne voudrait se départir jamais de sa majesté : ils font tous deux un cruel mécompte, si l'on considère les sentiments alTeclueux , que l'un n'a pas su rendre et que l'autre n'a pas su inspirer. Cette mère si passionnée pour sa fille n'a pas eu , dans les effusions de sa tendresse , plus d'abandon que Bossuet , dans les circonstances les plus solennelles où puisse être placé un orateur. Aussi jamais écrivain ne s'est résigné avec plus de grâce , disons mieux , ne s'est laissé aller avec moins de réserve à ces inévitables moments, où les ressorts de l'esprit se détendent ; où l'imagination s'abat , soit qu'elle manque au sujet , soit que le sujet lui manque. Observez ce qui arrive alors à des écrivains môme très-distingués. Ou ils font de douloureux efforts pour s'élever, et leur style en est tourmenté, ou ils trouvent leur écueil dans cette simplicité même qu'ils

aflectenl. Bossuet, dans ces moments, se présente avec la sécurité de l'homme qui marche entouré de ses amis. C'est le génie désarmé et confiant. Vous le voyez surtout ainsi dans ses lettres. Il est si loin de l'afTectation de Sénèque, que le négligé même de Cicéron serait pour lui parure. Et soil que le souvenir des grands effets , qu'il a produits ailleurs, le recommande et le protège, soit qu'il reste à la raison toute nue un charme que nous ne soupçonnions pas avant d'avoir lu Bossuet , il nous fait éprouver encore un plaisir qui tient de la séduction. De tous les écrivains qui ont honoré l'église naissante , celui dont il se rapproche le plus par la grandeur de ses vues sur la religion , je veux dire saint Augustin , est aussi celui dont il s'éloigne le plus par cette simplicité merveilleuse que j'oserais appeler évangélique; tant cette religion qu'il nous fait si bien connaître a pu fournir, jusqu'au dernier moment , un terme de comparaison pour le mieux connaître lui-même.

Après ces ai)erçus> généraux sur son talent , me bornant à celles de ses nombreuses productions qui doivent fixer de préférence les regards d'une assemblée littéraire , je suivrai l'ordre , non des

temps , HOU (lu mérite, mais des affections mômes (le railleur pour ses différents travaux.

Sous ce point de vue , c'est dans la prédication que nous devons l'envisager d'abord. Il s'y présente toujours entre nos dogmes ; c'est ce qui imprime un caractère particulier à ses sermons. Vous les distinguez à l'instant de tant d'autres qui auraient pu être aussi bien trouvés dans le Portique. Vous sentez qu'il est dans les secrets de la véritable éloquence de la chaire. Ces belles argumentations, qui nous forcent de porter si haut nos regards , charment ceux qui croient , raffermissent ceux qui chancellent , étonnent , attirent ceux qui pourraient ne pas croire. L'erreur doit leur sembler difficilement susceptible d'une telle régularité de développements , d'une telle puissance de déduction dans une suite d'idées si élevées. Je dirai plus ; ces grandes pensées qui sortent de toutes parts des écritures et des pères,. animées, fécondées par le grand orateur , peuvent attaquer d'abord , par l'imagination , l'àme la plus incrédule , et lui faire soupçonner , dans les causes de son trouble , quelque chose de divin. Après le plaisir d'admirer , elle peut éprouver le besoin

d'examiner, et être ainsi conduite au bonlieur de croire. Et quel effet ne produit pas la morale sortant alors du dogme comme la fleur de sa tige! C'est surtout dans ces moments que l'Évangile se fait sentir à nous comme une philosophie non moins sublime que tendre. Dans ces positions élevées où s'est placé Bossuet pour ses sermons , il ne surpasse , je l'avoue, ni la finesse des aperçus de saint Augustin , ni la sévérité de l'argumentation de Bourdaloue , ni l'onction de Massillon. Il est même bien au-dessous de l'élégance continue de ce dernier orateur. Mais certes on ne peut lui opposer , pour le sublime de la passion , que Démosthène , et pour la magnificence des images, que les Prophètes. Je conviendrai encore , avec les nombreux et sévères censeurs de cette partie de ses œuvres , que ses chutes y sont plus fréquentes que partout ailleurs. Mais pouvaient-elles ne pas l'être, lorsque, pressé par la multiplicité des devoirs qu'il savait si bien se faire , il allait toujours en courant sur ces hauteurs ?

C'est le môme mouvement, toujours vif et abandonné, qui l'a emporté dans ses Elévations sur les mystères et dans ses Méditations sur l'Evangile ,

deux grandes compositions qui peuvent être considérées comme des sermons encore. Sous ces deux titres différents , elles forment un seul ouvrage consacré au développement progressif du christianisme , suivant l'ordre des manifestations divines , depuis les premières paroles de Moïse jusqu'aux dernières de Jésus-Christ. Que l'étonnante simplicité du début ne vous éloigne pas , qu'elle vous attire plutôt. Voyez-y l'humble prière du chrétien ou la modeste invocation du grand poète. Quelle magnificence , en effet , quelle poésie il déjploie bientôt après , lorsque , franchissant ces liinites où la philosophie s'arrête , il va s'associer , pour ainsi dire , aux célestes intelligences , et vous tient avec lui dans une contemplation si prolongée devant ces mutuelles et ineffables communications des trois personnes divines , ce grand secret du ciel , comme il le dit lui-môme ! Pour vous aider à pénétrer dans les profondeurs de ce premier de nos mystères j pour que votre âme vous en dise au moins quelque chose , il vous présente une telle profusion d'images , une telle majesté de développements ; et lorsqu'il paraîtrait avoir épuisé tout ce que l'homme peut soupçonner ici-bas sur cet

éternel objet des contemplations d'une autre vie^ il y revient si souvent , dans ces deux ouvrages comme dans plusieurs autres , avec une si grande variété de hautes pensées et de mouvements aflectueux , que c'est en présence de cet abîme de la raison humaine , là oii il semblerait qu'elle ne dût tracer qu'en tremblant une courte instruction pour l'enfance , là même qu'il a su élever , dans les plus audacieuses proportions , le monument le plus merveilleux peut-être de son génie. Sans doute que sur cette matière, non moins délicate que haute, il a fait de fréquents emprunts à d'illustres pères de l'église ; mais toutes les fois qu'il rassemble ainsi les richesses de la pensée d' autrui pour les mêler à ses propres richesses , il conserve encore un tel caractère de domination et de grandeur , que vous diriez un souverain qui lève ses tributs. Vous trouverez la même élévation dans ce chapitre du sacrifice. Là viennent se réfléchir, avec le plus vif éclat, ces traits de lumière si multipliés, par lesquels il vous ferait éprouver, à vous , philosophe de ce siècle , le besoin de U' suivre dans ses controverses sur l'eucharistie avec ses trop faibles adversaires. Mais ce qui prédo-

mine dans ces deux ouvrages , et ( contre l'opinion commune) plus encore dans les élévations sur les mystères que dans les méditations sur l'Évangile , ce sont les simples et tendres épanchements d'une piété où vous retrouvez tout le caractère de cette sainte , la plus aimante qui fut jamais. Dans les profanes peintures de nos passions , on traduit l'amour par l'adoration ; en parlant de Bossuet , il faut traduire l'adoration par l'amour. Sa grande âme se tournait naturellement vers le grand Être, et à la vue de cette éternelle beauté , il éprouvait , avec une exaltation toujours croissante , de ces sentiments dans lesquels il a été , sans le savoir , le rival de Fénélon, ou mieux encore peut-être, de l'auteur inconnu de \ Imitation de Jésus-Christ. Ses élévations , délassements de ses derniers jours, nous présentent, pour ainsi dire, cette âme s'envolant vers le ciel.

Ces deux ouvrages peuvent être dits ses entretiens avec les religieuses de son diocèse. C'est à elles qu'il les a dédiés. Un de ses vœux les plus chers eût été de passer sa vie dans de semblables épanchements. Celte noble disposition de son âme se marque surtout dans les commencements de ses

disciissious Ihéologiqiies. Sur le point de s'abandonner aux terribles développements de sa force, il a l'air de protester contre la violence qu'on lui lait. Vous voyez que son caractère se refuse à la polémique , autant que son talent s'y prête ; que si cette polémique est chez lui si ardente , ce n'est pas l'adversaire qu'il hait , c'est la vérité qu'il aime C'est ce qui répand sur cette partie de ses œuvres ce caractère d'une beauté morale , si rarement offert par les Cicéron et par les Démosthène.

Les ouvrages les plus remarquables qu'il nous ait laissés dans ce genre, sont \ Histoire des variations des églises protestantes , et les Six Avertissements qui l'accompagnent. Dans cette histoire , il nous montre les chefs de la réforme qui , consultant plutôt leurs intérêts du jour que les doctrines du passé , et plutôt encore leur humeur que leurs lumières , se présentent aux nations avec une théologie variable comme de la politique ; se débattent douloureusement, au milieu des débris, leur ouvrage, pour recréer un centre d'unité qu'ils ont fui ; et, pressés par de nouveaux sectaires plus hardis , finissent par tomber les uns sur les autres, laissant entrevoir, après eux, un sombre abîme

oii la croyance même d'un Dieu est menacée de faire naufrage avec tout le reste. A ce tableau , il fait succéder celui de la majestueuse immobilité de l'église catholique qui , sans contrarier ce noble instinct d'un perfectionnement progressif dans les sciences , dans les arts , dans les institutions sociales , présente sans cesse à l'homme sa plus grande affaire depuis long-temps consommée , je veux dire , sa religion toute faite. Dans cette histoire d'un genre si nouveau, oii vous êtes initié aux mystères et de la politique et de la religion , où vous croyez entendre tour à tour Tacite et Glirysostôme , s'il vous entraîne lorsqu'il raconte , il vous captive bien davantage lorsqu'il discute. C'est pourquoi cette histoire elle-même s'éclipse à vos yeux devant les Six Avertissements destinés à la défendre. Dans les routes pénibles où sa raison vous traîne , il vous ménage par intervalle des points de vue si éclatants , que vous ne sentez plus vos fatigues : il vous délasse par le sublime. Le sublime est souvent pour lui ce qu'est la plaisanterie pour d'autres, un moyen abrégé de résoudre , de trancher un débat (1). Je n'oserais en donner des

(1) Lorsque je parle ainsi, ceux qui onl lu ses avertissements se rap-

exemples dans ce grand nombre de controverses , si différentes de nos discussions du jour. Pour la plupart des hommes de ce siècle, ce sont des combats qui se passent dans les nuages. Heureusement pour mon objet , un des combattants traverse enfin la région de la politique ; et c'est dans les positions occupées depuis par nos plus fougueux novateurs modernes , que vient éclater la foudre dont il est écrasé. Dans la soudaine lumière qui se répand alors et sur cette première anarchie , vrai cahos de la société naissante , et sur les créations diverses où elle cherche son bonheur , la monarchie héréditaire ne s'offre-t-elle pas à vous avec plus d'avantages que jamais?Ne vous semble-t-il pas que , sous l'influence d'un si puissant orateur, c'est là le gouvernement que le genre humain , s'il n'avait pas de gouvernement encore , choisirait par acclamation? Il la veut forte , sans doute , mais il ne la veut pas arbitraire. Ce serait , à ses yeux , l'état sauvage continué avec privilège pour un seul. Vous

pelleionl. suiioul celle phrase sur la monarchie héréililaire : « C'est un bonheur pour h? [leuple de (rouver son souverain tout fait, et de n'avoir pas liosoin de remonter un si grand ressort ; c'est un boniieur pour lo peuple que son [gouvernement se per])étue par les mêmes lois qui perpéluenl le genre humain, et qu'il aille, pour ainsi dire, avec la nature. •

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ne pouvez douter que ce ne soit là sa pensée, lorsque vous lisez sa Politique sacrée , conunen taire lumineux du Cinquième Avertissement. Fidèle à sou système de tout ramener aux divines écritures , il en fait sortir cette politique tout entière. Dans les commencements , vous chercheriez en vain et cet éclat de pensées qui distingue plusieurs de nos modernes publicistes , et ces mouvements de l'orateur dans lesquels Bossuet lui-même a si peu d'égaux. Vous pourriez croire tout soa génie éteint ; et cependant , pour peu que vous ayez d'élévation dans l'âme, pour peu que votre religion vous soit chère , vous ne pouvez vous empêcher de le suivre : tant le but qu'il se propose est noble , c'est le bonheur des peuples; tant les oracles qu'il vous fait sans cesse entendre du fond du sanctuaire vous impriment de respect ! Vous finissez par trouver sa simplicité majestueuse et son austérité attrayante ; mais vous craignez de redire au vulgaire tout ce que vous avez senti. A la fin , il vous semble que tous les hommes doivent s'incliner avec vous devant ce tableau de la majesté , morceau qui ne pouvait être le produit que du génie de Bossuet , fécondé par le génie du chris-

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tianisme. Quelles émotions il vous fait éprouver encore, sous le point de vue purement politique , il est vrai , lorsqu'au moment de finir il parle des tentations du pouvoir ! Frappé de la faiblesse de l'homme et de la grandeur du fardeau qui lui est imposé sur le trône , il s'épouvante. Il dit un mot, qui n'est pas celui du mépris , sur ces âmes généreuses qui ont cherché des contrepoids à la puissance souveraine. Il paraîtrait sur le point d'entrer dans des voies nouvelles; mais cédant un peu, sans doute , aux souvenirs de la fronde et au spectacle de la grandeur de son roi , il se rejette dans le système de la royauté absolue (1) , comme dans un port à la vue des tempêtes. Et afin de s'acquitter envers le ciel et la terre , il montre à la fois aux [)cuples trop impatients le goulfre de l'anarchie prêt à les dévorer, et aux princes qui pourraient s'oublier la religion qui tonne sur leur tête.

Son objet , dans cette Politique sacrée , est le même que celui de Fénélon dans le Télémaquc, do rendre la royauté belle à force de vertus. Mais quelle dillérence dans les moyens, puisque l'un procède

(1) Il dislinguc soigncnsoincnl le Koiivcinomont absolu du «îouNcrncineiil arbitraire.

dans le plus austère langage avec la substance même des divines écritures , et que l'autre emprunte à l'antique mythologie ses formes les plus gracieuses ! Suivant l'éternel axiome du goût (1) , le prix serait à Fénélon, s'il était juste de comparera un ouvrage complet une portion d'un autre ouvrage , ou d'un système d'ouvrages; puisque , dans les vues de Bossuet pour l'instruction du jeune prince , la Politique sacrée devait accompagner la Connaissance de Dieu et de soi-même , et le Discours sur l'Histoire universelle (2).

Philosophe, qui voulez commencer par le doute, dans cette Connaissance de Dieu et de soi-même , il a pris votre point de départ. Dans ses autres ouvrages , il suppose établis les fondements de la religion naturelle. Ici il s'attache à les poser. Mais la vivacité avec laquelle l'édifice s'élève annonce bien un esprit impatient de remonter à ces hauteurs , où il lui est naturel de vivre. Lorsqu'il parle des sensations, de l'imagination, des passions , de ces trois phénomènes de la sensibilité , en regard desquels il doit faire envisager ensuite l'ébranle-

(1) Oinnr iitlil piiiulinn qui mhcuU utile didci.

(2) Ainsi la Puliliquc sacrée ,\a Coiuiaissaiicc de Dieu et de soi-même ,

ment passager des nerls , l'impression permanente (lu cerveau , les secrètes dispositions du corps , recherchant ou fuyant un objet, vous voyez qiie, par le rapprochement habilement continué du physique et du moral , il jette sur le moral la plus vive lumière. Lorsqu'il passe des opérations sensitives aux opérations intellectuelles , aidé un peu , je l'avoue , par Aristote , il ouvre de ces points de vue qui s'étendent jusqu'à l'infini. Vous pressentez , en effet , quel parti immense il pourra tirer de ces simples aperçus , que l'entendement n'est pas forcé à l'erreur comme la sensation ; ([u'il n'est jamais blessé par son objet ; qu'il le voit toujours le même. C'est dans ce moment d'attente, si je puis le dire , que, suspendant son vol vers la spiritualité de notre être , il abaisse des

et \e Discours sur l'histoire iinircrscllc sont trois ouvrages consacrés par Bossuctà rinstructiondu jeune prince. Orj'ai voulu ([ueces trois ou vrac^es fussent enchaînés dans ce discours , comme ils l'étaient dans^sa pensée. Je remarque avec douleur que nos plus brillants élèves finissent leurs éludes sans avoir lu une seule lip;ne de celte Connaissance de Dieu et (le soi-ninne , vrai chef-d'œuvre sous Ic'poinl de vue lilléraire comme sous le point de vue philosophique, l ii beau présent à faire à la jeunesse, ce serait une collection qui otl'rirait, sous une forme élégante, ces trois parties des œuvres de Bossuel : 1". la Connaissance de Dieu et de soi-mi'mc; 2". V Histoire universelle ; .'5". les Oraisons funèbres. Je serais heureux si un de nos éditeurs accrédités poinail trouver un motif dans cette note , et nue préface dans ce discours , pour une collection si précieuse.

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regards perçants sur ce corps , et trouve pour en parler les secrets de ce style lumineux et concis des illustres savants de nos jours ; de ce style qui vous dispenserait d'avoir des tableaux sous les yeux , parce qu'il les imprime dans votre âme. Reprenant sou essor , il poursuit avec un redoublement d'éclat, dans la société de Descartes, qu'il aimait , et de Mallebranche , que j'oserais lui reprocher de n'avoir pas assez aimé , et il vous laisse en présence de Dieu et de votre éternel avenir , dans l'enthousiasme d'un homme disposé à remplir héroïquement tous les devoirs de la vie. Non , il n'est point donné à la plus haute poésie , avec toute son impétuosité , de surpasser les effets que produit enfin dans cet ouvrage le génie de Bossuet , toujours aussi calme que brillant.

Après ces deux ouvrages , il en conçoit un troisième qui ne fait que les continuer ; c'est ce Discours sur l'Histoire universelle^ où il présente aux chrétiens leurs titres , et aux rois les instructions les plus hautes , en mettant sous leurs yeux , avec les réflexions que lui suggère son génie , les événements les plus remarquables depuis l'origine du monde jusqu'à Charlemagne.

(1) Il les retrace d'abord avec cette vivacité, cette impatieuce d'un homme qui a vu dans l'histoire quelque chose de bien plus élevé qu'une simple succession d'événements. Lors même qu'il ne vous aurait pas d'avance communiqué son dessein , vous pourriez soupçonner qu'il ne fait que poser la base sur laquelle il doit élever le plus majestueux édifice. Ce n'est pas seulement par des aperçus lumineux sur le caractère des hommes, des nations , qu'il vous met dans la confidence de ses pensées dernières; c'est quelquefois par la forme elle-même imprimée à son récit. Sur ce fond si brillant, quelques parties se détachent d'une manière si saillante , que vous éprouvez le besoin d'y revenir. Et là vous restez dans l'attente de ce qu'il doit vous dire avec plus d'étendue , lorsqu'il aura fait passer devant lui toutes ces révolutions des empires.

Aussi vous Irouve-t-il tout préparé, lorsqu'il expose cette philosophie sublime sur Dieu créant l'univers par une parole de commandement

(1) Il faut so lappclcr (iiio ce discoms pirsoiitc ces trois parlios l'exposé (les faits, les roiisidciations rclijiictisrs , 1rs considôralions p<ilitiqiies.

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riiomuie par une parole de conseil ; el que , remuant d'une main ferme tout le système de ces prophéties , qui ont étonné les défenseurs les plus acharnés du paganisme expirant , les Julien , les Celse , les Porphyre , il vous apprend à suivre , à la lueur de ces prophéties elles-mêmes, les divers états de ce peuple , qui en est souvent le dépositaire aveugle , sans que toutefois le vrai culte souffre chez lui la moindre interruption , que la vérité reste jamais sans témoignage. C'est ainsi qu'il vous conduit jusqu'à ce moment, souvent prédit encore, où le sceptre, en passant dans les mains de l'étranger , devait annoncer l'apparition prochaine du roi d'un peuple nouveau, du pontife d'une religion nouvelle. Mais il vous fait voir que cette nouvelle religion n'est que le développement prédit de l'ancienne, que ce nouveau peuple ne fait que s'incorporer à la portion fidèle du premier. Et il vous montre la même suite, le même caractère de perpétuité dans cette église chrétienne , qui ne triomphe pas moins des hérésies par un centre d'unité indestructible que des persécuteurs par la patience.

Vous auriez pu craindre que cet interprète des

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pensées divines, que cet historien du ciel, si je puis le dire ainsi , ne vît trop froidement les choses de la terre; que l'histoire purement profane ne languît , ne pérît dans ses mains par un effet môme de la naturelle élévation de son âme. Il vous a bientôt détrompé, lorsque, ayant fait briller un instant encore cette grande lumière des prophéties qui embrassent les destinées de tant de peuples de l'antiquité , surtout dans leurs rapports avec le peuple élu, il vient à parler des merveilles , et des lois et des conquêtes de l'ancienne Egypte ; de la magnificence et de la chute de Babylone ; des sages institutions des premiers Perses; du barbare empire des Perses dégénérés ; de cette Grèce si brillante par les arts, par la philosophie, par la liberté , par le courage ; de Carthage et de son Annibal; enfin, de cet empire qui a englouti tous les autres. Partout, en abrégeant, il vous fait éprouver cet intérêt profond , qui ne semblerait pouvoir résulter que des plus vastes développements historiques. Mais, surtout, comme sa grande àme s'élève en présence d'Alexandre et de la liberté romaine! Comme il a senti ce qu'il y avait d'héroïque et dans cette liberté et dans

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Alexandre! C'est Bossuet, sous Louis XIV, qui a peint , avec le plus de fierté et de grandeur , ces vertus romaines dont il n'était réservé qu'à nos derniers temps d'offrir d'abord la parodie dans des mœurs féroces , et ensuite la satire dans des écrits serviles. Telle est sa destinée , dans quelque système qu'il se transporte, de toucher toujours les plus nobles ressorts. S'il vous émeut, il vous éclaire bien davantage. Par exemple, s'il vous parle d'abord de la liberté d'Athènes avec l'enthousiasme de ses guerriers, il la juge enfin avec le sang-froid de ses philosophes. Je pourrais ajouter que c'est souvent à force de vous éclairer qu'il vous émeut. Ainsi , il vous donne une idée si nette, si vive de l'ancienne Rome, dans son sénat , dans ses assemblées populaires , dans sa milice, qu'il vous semble qu'en l'expliquant il la refait, qu'elle revit devant vous, qu'elle repasse par ses diverses périodes d'accroissement et de décadence.

Enfin, sur le tombeau de cet empire, il élève un dernier regard vers le ciel , pour y montrer le suprême moteur qui , subordonnant l'action des causes secondes à ses éternels décrets . entraîne ,

précipilc vers ses fins les nations et lenrs chefs. Dans ce lîoini de vue qu'il vous indique, pour une dernière fois , avec plus de force que jamais , ce peuple , si long-temps le confident privilégié des révélations divines , se présente à vous comme un grand peuple ; vous ne vous étonnez plus du grand espace qu'il occupe dans cet ouvrage, ou plutôt vous ne voyez plus que Dieu lui-même ; et vous restez dans une admiration profonde devant cette épopée d'un nouvel ordre, qui porte un tel caractère d'unité et de majesté tout ensemble.

Aurait-il pu continuer cette histoire avec la même grandeur jusqu'à son siècle, en restant toujours dans ce système des idées religieuses ? La souveraine sagesse ne nous a point laissé de ces révélations , de ces textes précis qui puissent nous aider à découvrir ou à soupçonner ses desseins sur les destinées ultérieures des peuples. Si pour pénétrer cet avenir, ou pour expliquer ce passé tout moderne , nous nous obstinions à faire parler cet oracle de la religion , devenu muet , nous nous exposerions à mettre le fantôme de nos imaginations à la place de la pensée divine. J'oserais croire que Bossuet a fait quelques tentatives sur les

Temps postérieurs à Ghaiiemagne , en essayant de se tenir toujours à la même élévation ; mais qu'il a vu une sombre nuit, et qu'il a reculé.

Si ce ressort de l'intervention divine eût été , pour Bossuet lui-même, si délicat, si dangereux à manier dans nos histoires modernes , il a pu l'employer avec le plus rare bonheur dans ces Oraisons funèbres, où le devoir de l'orateur est moins en effet de nous éclairer sur les événements ou sur leurs causes , que de laisser dans nos âmes une vive impression de cette providence générale qui gouverne le Monde. Nous sommes arrivés à cette partie de ses travaux , pour laquelle il a montré tout ensemble le plus de répugnance et de talent, il a fallu , en effet , ou les ordres d'un roi , ou les prières de l'amitié , ou un concours de circonstances bien puissantes , pour que ce génie austère se parât de fleurs. Mais je craindrais de donner , par ce dernier mot , une fausse idée de ses chefsd'œuvre en ce genre , tant il a su imprimer de gravité à ces sortes de discours. C'est surtout lorsqu'il remplit ou paraît remplir le rôle de panégyriste , que vous sentez en lui l'homme appelé à exercer sur la terre une perpétuelle censure au

nom du ciel. Nulle part il u'a foudroyé les vanités de ce monde avec plus d'éclat que dans ces solennités où il semblait condamné à s'incliner môme sur leur tombeau. Mais en même temps avec quel charme vous trouvez en lui, au milieu de cet auguste ministère, toutes les affections de l'homme qui sait compatir à vos douleurs ! Ce double caractère de gravité et de tendresse recommande admirablement toutes ses oraisons funèbres , et surtout celles de la reine d'Angleterre et de la duchesse d'Orléans. C'est par ces deux prodiges de son génie qu'il a donné , dans cette nouvelle carrière, les preuves de sa mission auprès des rois. Si vous portez un regard attentif sur ce premier discours, la pompe lugubre du début, où , vous retrouvez toute la majesté du génie de Tacite dans le début de ses histoires ; les aperçus d'un si grand éclat sur les causes des révolutions politiques, sur le caractère de l'infortuné roi , sur celui de cette reine qui vous semble un grand roi ; ce mouvement d'inspiration divine par lequel il vous force d'accueillir, comme une partie principale de son ouvrage , ce que vous auriez pu écarter comme une partie étrangère , je veux dire , ce ta-

l)leau si développé où il peint celle mullilude infinie de secles divisées entre elles et F homme qni profile de leur fanatisme en feignant un fanatisme encore plus grand ; l'énergie avec laquelle il retrace tant de maux ; la circonspection avec laquelle, devant la fille de Charles I", il tait le plus grand de tous , se bornant à le faire entrevoir dans un avenir toujours plus sombre, et lorsqu'il arrive au moment fatal , s'interrompanl pour laisser Jérémie déplorer à sa place des malheurs semblables : admirable artifice d'une âme qui sait rendre la douleur à la fois moins vive et plus religieuse ; cette invocation aux puissances célestes en faveur de «elle jeune princesse qni naît au pouvoir de ses ennemis; ce cri où il avertit la mère de cesser une héroïque résistance , parce que le trône est attaqué par une force surhumaine ; reproduisant ainsi d'un trait un des plus grands effets de l'antique épopée ; ces dernières paroles d'un ton si simple , où vous croyez entendre les accents d'une voix épuisée par des lamentations, lorsqu'il montre celte reine, après tant d'orages, paisible dans le sein de son Dieu; des beautés si multipliées et si diverses, rassemblées dans la moins étendue de

ses oraisons lunebi'cs , peuvent vous expli(iucr pourquoi elle vous semble si courte lorsque vous la lisez, et si longue lorsque vous l'avez lue.

Le deuxième discours sur cette jeune princesse, si subitement ravie à la France , produit un tel effet sur les âmes tendres et pieuses, qu'elles y sont naturellement ramenées, toutes les fois qu'elles voient disparaître de ce monde ces objets qui en sont la grâce , et qui auraient pu un jour en devenir l'exemple. Là s'épurent et s'adoucissent , d'une manière divine , les grandes douleurs que peut , que doit même ressentir alors la nature humaine. Et il ne vous faut point d'effort pour suivre l'orateur, il s'est mis près de vous ; il s'attendrit avec vous : ses premières paroles sont des gémissements. Mais il vous fait bientôt sentir de sa force. Bientôt vous vous élevez avec lui. La grandeur même avec laquelle il parle des vanités de la vie et des horreurs de la tombe a déjà porté dans votre âme , au milieu d'une sorte de frémissement , tous les pressentiments de votre immoitalité. Et vous vous trouvez enfin avoir reçu , avec les Icrons de la |)lus austère morale, toutes les émotions que doivent produire en nous la plus

touchante des élégies, le plus gracieux des éloges et le plus sublime des spectacles.

Ou sait que ce grand homme reçut de cette princesse (1) mourante un gage de son estime; et que sollicité bien moins par un défi que par son cœur, il parvint, dans ce discours, à exprimer d'un mot, d'un geste , sa reconnaissance : tant cette âme ardente , qui ne semblait faite que pour les hautes pensées, savait saisir avec finesse ce qu'on aurait pu croire uniquement du domaine des esprits les plus délicats ! Ne serait-ce donc pas qu'un génie sublime renferme en lui-même toutes les sortes d'esprit; qu'il lui suffit, pour les développer, de savoir se modérer et descendre ?

Comme il sait vous attacher encore , lorsqu'il peint la sérénité de la vertu dans la reine de France Marie-Thérèse , la vivacité et des passions et du repentir dans la duchesse deGonzague, les austères devoirs de la magistrature dans l'un de nos chanceliers ! Condamné , dans un sujet si vaste , à me hâter sans cesse , j'écarte de tels discours qui sont bien aussi des chefs-d'œuvre, pour arriver à

(1) La duchesse d'Orléans , sur le point de mourir, charg;ea une de ses dames d'honneur de rcmellre à Bossuet une bague enrichie d'éme-

vjiim qui les efl'ace tous , qui doit se présenter en outre avec tant de séduction à toutes les âmes , lorsqu'elles se disent que c'est l'éloge du plus grand des héros de l'ancienne monarchie, prononcé par le plus grand de ses orateurs devant le plus grand de ses rois.

Les commencements de ce discours marquent bien les efTorts d'une âme qui , cherchant à surmonter sa douleur , ne* trouve de soulagement , ne respire enfin que du côté du ciel. Alors lui est révélé, comme par une illumination soudaine, tout le plan de son discours : plan remarquable, où, faisant d'abord sa part à l'héroïsme , il répond , si je puis le dire , par un cri belliqueux , à toutes les imaginations qui l'attendaient aux plaines de Rocroi. Il sentait que le plus sûr moyen de consoler des âmes françaises sur la tombe du héros objet de leurs regrets , c'était de leur présenter la peinture prolongée de sa brillante jeunesse. Où donc , se disaient des

rauiles. Des amis de ce grand lioiiuno lui (leiiiandùreiit s'il pounuil laiiu allusion ;\ ce trait dans son discours. C'était con)me un défi. L'orateur y répondit par cette phrase, qu'il prononça dans la chaire, ayant la bague an doigt : « Et cet art de donner a\cc grdcc l'a suivie, je le sais, jusqu'à « ses derniers moments. »

braves qui avaient combaltu à Rocroi , el qui eii- Icadaient ce discours , où donc Bossuet a-t-il appris à parler si bien des batailles ? Un de nos prélats , racontant les victoires d'un de nos héros , comme un vieux guerrier qui aurait combattu à ses côtés , voilà un de ces tableaux dont il m'est doux d'enrichir mou trop faible ouvrage. Tel est son eutraînement dans cet héroïque début, que vous diriez qu'il va vous donner, suivant l'ordre des temps , toute la vie du grand prince. Mais il est trop fort pour se laisser emporter au-delà des limites précises qu'il s'est marquées à lui-môme. Lorsque vous avez repris assez de calme pour juger , vous voyez qu'il n'a fait que suivre , avec inspiration , un plan tracé avec inspiration encore ; et que , pour mieux captiver tous les auditeurs , l'intérêt qui résulte de la succession des faits est le premier que présente son heureuse ordonnance. A-t-il acquitté ce qu'il devait à la valeur et à la magnanimité , il vous délasse en peignant la bonté ; et c'est tout ensemble avec cette émotion qui pourrait l'inspirer , et avec cette élévation qui vous la fait trouver divine. Il la montre , dans le premier dessein de l'auteur de

notre être , comme un attribut distinctif de notre nature, aussi bien que la raison même. Passe-t-il aux qualités de l'esprit , i! peint le génie guerrier sous de si vives couleurs , que vous croiriez que c'est la valeur encore qu'il veut peindre ; et le plus magnifique des parallèles , où il semblerait indécis avec son siècle entre les deux héros, ses amis , reproduit toute la grandeur du début; et forcé, dans votre admiration , de jeter un regard en arrière , vous contemplez , une seconde fois , ce tableau de la bonté qui se présente avec un nouveau charme entre ces deux tableaux de la valeur et du génie. Quelle que soit votre confiance dans les ressources d'un si grand orateur, vous craignez qu'après tant de beautés , il n'arrive épuisé à cette partie de son ouvrage où il doit faire succéder à la gloire du héros l'humilité du chrétien ; et vous seriez tenté de le croire épuisé en elTet , lorsqu'il oifrc avec lant d'abandon les simples détails de la vie domestique du grand homme, si vous n'étiez averti, de temps en temps, par vos larmes, qu'il n'a rien perdu de son empire sur ceux (jui savent l'entendre, l'.nfin, de ce fonds, si stérile en apparence, il fait sortir la plus éclatante lumière qui jamais ait em-

belli un ouvrage oratoire. Devant cette lumière , vraiment divine, s'évanouit, suivant sa conception primitive , toute cette gloire humaine qu'il vient de faire briller lui-même d'une manière si éblouissante. Vous vous croyez sur la tombe , non plus d'un héros, mais du Monde; et par-delà ces ombres de la mort , il ne vous reste plus que ces deux célestes Images du prince plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi , et de son panégyriste , de son ami , réuni pour toujours avec lui dans une autre existence.

S'il était possible que l'ardeur guerrière s'éteignît jamais en France , vous la ranimeriez avec ce discours , fait pour être également entendu dans nos camps et dans nos temples. Mais s'il se pouvait aussi que celte religion qui nous éclaire s'éclipsât parmi nous , avec ce discours encore vous feriez naître des soupçons et des regrets dans toutes les âmes généreuses. Sans cesse elles redemanderaient aux doctrines qui auraient osé la remplacer , les inspirations qui ont fait du plus ardent , du plus superbe des héros, le plus affectueux des amis, le plus modeste des hommes , et qui , dans Bossuet en cheveux blancs , ont produit son chef-d'œuvre.

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