ÉPILOGUE DU DISCOURS d'OUVERTURE DE M. MAILLET- LACOSTE
Messieurs , maintenant que cette discussion pourrait sembler terminée , je crois qu'il y manquerait quelque cbose , si je ne revenais à ces variations de notre nature, qui m'ont été opposées comme un obstacle à une traduction parfaite , surtout lorsque le traducteur s'adresse à un ouvrage d'une haute antiquité. Et ici j'aime à citer une seconde fois ces graves et solennelles paroles de mon honorable collègue. Aussi bien estce à sa brillante , à sa féconde opposition , si je puis le dire , que je suis redevable de ce discours , constamment honoré de l'attention d'un tel auditoire, pendant deux séances.
On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, comme parlait Heraclite. Tout cbange , tout se modifie sans cesse en nous et autour de nous. Une pensée ne trouve pas , dans un siècle donné, deux hommes chez lesquels elle soit identiquement conçue , par lesquels elle puisse être identiquement exprimée. Il y a plus. Dans une existence individuelle, vous ne compterez pas deux instants où l'intelligence soit précisément éclairée d'une égale lumière , émue d'une égale émotion. Et vous voulez qu'à travers
quelques mille ans de distance, malgré la diversité des circonstances au sein desquelles ils se développent , deux ou plusieurs esprits se rencontrent chez lesquels la substance intellectuelle et l'expression matérielle formeraient deux ou plusieurs systèmes absolument semblables , ou, pour mieux dire , un système unique deux ou plusieurs fois répété !
J'ai déjà répondu à cette arguraentation autant que l'exigeaient les besoins et que le permettaient les proportions de mon discours. Je veux maintenant envisager avec plus d'étendue ces variations de notre nature ; et parce que dans ces derniers temps on s'en est exagéré l'importance ; et parce que je ferai mieux sentir par là que, dans le sujet qui nous occupe, elles ne pouvaient donner matière à une objection sérieuse; que c'était même une conséquence tout autre qu'il aurait fallu en faire sortir. J'admettrai que ces variations atteignent tous les instants de notre durée. A quoi se réduisent-elles, en résultat , dans leur plus grande force ? Vont-elles jusqu'au fond de notre humanité ? Son existence , comme on a paru le croire , serait-elle une suite de transformations qui , à de grands intervalles, pût faire d'une génération une énigme pour une autre? Serions-nous par exemple fondés à dire que les littératures les plus florissantes des temps passés et des nôtres doivent tomber dans un avenir éloigné , faute de répondre à un nouvel état du monde , et que cette grande révolution doive être suivie ,^à de grands intervalles encore , d'un nombre incalculable de révolutions du même genre, à mesure que ce monde se meut dans ses voies mystérieuses ? Eh ! ne sommes-nous pas toujours emportés dans le tourbillon de ces passions, qui se reproduisent sans cesse les mêmes? A travers les nuages de ces passions , les saintes lois de la morale ne nous apparaissent-elles pas toujours dans leur sévère majesté ? Le
goût n'a-t-il pas aussi ses lois , et ses lois invariables? Ne sontce pas les génies les plus forts , qui presque toujours leur sont restés les plus dociles ? Quels que soient les progrès de notre civilisation , de nos sciences et de nos arts ; quel que soit leur déclin , nos facultés , dans le premier cas, ne rencontrent-elles pas sans cesse les mêmes limites? Le bien , dans le deuxième cas , ne sort-il pas enfin de l'excès du mal ? Double avertissement du Ciel , qui doit tout ensemble réprimer notre orgueil et rassurer notre faiblesse, en nous faisant entendre qu'il est un terme au-dessus duquel nous ne pourrons jamais nous élever ; qu'il en est un autre au-dessous duquel nous ne pourrons jamais descendre. Pour rester dans cet ordre des idées morales , qui tient d'une manière si Intime à tout l'ordre des idées littéraires, lorsque , dans une de ces jtériodes de décadence, si fréquentes sous le point de vue des mœurs, un immense intervalle semblerait séparer deux générations d'un même peuple, au point d'en faire comme deux peuples distincts, la dégradation de la seconde l'empècbe-t-elle de sentir, d'apprécier les vertus de la première, de s'y associer, si je puis le dire, à distance par l'admiration ? Ainsi ce serment du grand orateur, qui s'était juré d'avance à lui-même de faire briller une défaite de tout l'éclat d'une victoire, par la seule considération d'un devoir accompli; ce serment, si justement célèbre, par les mânes des guerriers de Marathon, de Platée, de Salamine, n'a-t-il pas produit sur Athènes dégénérée la plus grande partie des effets qu'il aurait pu produire sur Athènes dans ses plus beaux jours? Ou plutôt ce grand homme n'a-t-il pas pour quelques instants recréé par sa parole, chez ses auditeurs étonnés, toute l'énergie de ces luttes glorieuses, soutenues pour l'indépendance de la Grèce? Et si traduisant, pour ainsi dire, l'héroïsme de ces comhats par la sublimité de
son discours, il a pu le faire passer, du moins tandis qu'il parlait dans ses nouveaux Athéniens du théâtre et des jeux publics; si même de nos jours, à une si grande distance des événements, il éveille dans nos âmes des sympathies si profondes; si dans l'exaltation, malheureusement passagère, produite par une si haute éloquence, il fait de nous tous des Athéniens de Marathon , de Platée , de Salaniine , ne devons-nous pas penser qu'il exercera le même empire dans tous les âges, sur toutes les nations vertueuses ou corrompues, civilisées ou barbares? Admirable prérogative du génie, qui, sous la belle condition de rester lui-même fidèle à la morale, tend ainsi à maintenir entre les générations cette uniformité de sentiments généreux où elles viennent toutes s'entendre, comme les membres d'une même assemblée sous l'influence du même orateur; ou, bien mieux encore, comme une famille unie sous la parole d'un père ! Si donc nous pouvions conclure ici quelque chose de ces variations auxquelles est soumise notre nature , et dans le cours d'une existence individuelle , et dans ce grand mouvement des siècles, ce serait, non l'impossibilité de la traduction (je n'y aurais jamais songé ) , mais l'importance ( et c'est là cette conséquence que j'avais voulu vous faire pressentir), l'importance de cette littérature choisie qui , au milieu de toutes ces variations, bien plus légères qu'on ne le croirait d'abord, nous présente, fixé pour toute la durée du genre humain, ce qui a pu s'offrir de plus remarquable à la pensée humaine, (lelte littérature , dégagée d'un indigne alliage , serait en effet l'expression de notre humanité, saisie dans ses plus heureux moments; de notre humanité, servant de spectacle, de modèle à elle-même; de notre humanité, agissant sur l'esprit de chacun de toute la puissance des esprits d'élite qui feraient sa gloire. Dans l'absence de toute
révélation d'w'nm sur celte malbeiireuse lene, notre raison, réduite à ses propres forces , je veu\ dire à toute sa faiblesse, n'aurait pas de plus nobles moyens pour échapper à un complet naufrage, je veux dire encore pour combattre l'instabilité de notre nature , pour nous mettre , jusqu'à un certain point , en rapport avec les lois éternelles de la morale et du goût.
Or, messieurs (et je finis par cette considération qui mo ramène au cœur de mon sujet ). le grand objet de la traduction est de transporter sans déchet . s'il est possible , les richesses d'une langue dans une autre. Si donc nous voulons l'heureux échange, entre tous les peuples, de ces trésors de la pensée, faisons des V(eux |)Our que cette traduction, qui en est le véhicule, ne soit pas, comme on l'a vu trop souvent jusqu'ici , ou totalement abandonnée, ou légèrement ébauchée par ces êtres privilégiés qu'anime la flamme du génie ; puisque ce commerce des plus nobles produits de l'intelligence, comme je crois l'avoir démontré, ne se fera jamais si bien que par la guerre, et une guerre ardente, de génie à génie, d'un peuple à l'autre , non plus pour tourmenter, mais pour éclairer el vivifier !e nionde.
Troisiènw IcUrc. à M. Maillet-Lacoste anr ('iiiipossihillle d'une Iraduclion parfaite.
Vous me permettez donc, mon cher collègue, de répoudre en quelques mots à votre dernière réponse , et de clore ainsi les débats.
Selon moi une traduction ixnfaile est inq)ossil)le. Il ne s'ensuit pas, bien entendu, qu'il n'y ait aucui»e diffé-
rence à faire entre telle et telle traduction; encore moins que les traducteurs ne rendent pas aux lettres de notables services. Ne changeons pas , je vous prie , les termes de la question.
I. Les raisons que j'ai données à l'appui de ma thèse , ont résisté à vos attaques et conservé toute leur force.
Non; on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve; les disciples d'Heraclite, plus sévères encore et plus rigoureux que leur maître, vous diraient qu'on ne s'y baigne même pas une fois. Sans doute il y a sous cette instabilité quelque chose de stable , sous ces phénomènes passagers quelque chose d'éternel. A travers les variations que subit la figure humaine, nous reconnaissons le même type, la même physionomie ; c'est l'homme, toujours l'homme que nous retrouvons partout : il n'est pas cependant deux visages , quelque semblables qu'ils soient, qui ne se distinguent par des différences marquées ; et l'individualité diversifie ce qu'identifie la généralité. Dans la sphère des arts comme dans celle delà nature, la généralité abstraite se redouble et se répète à l'infini ; la vitalité individualisée apparaît une fois et passe pour ne jamais revenir. Tous pourrez donc jjarfailement traduire la portion générale, c'est-à-dire immobile et inanimée, d'une pensée étrangère; mais sa portion individuelle, sa portion mobile et vivante, vous ne la reproduirez qu'mî/Mr/'at7eme>j<, si tant est que vous la reproduisiez.
Vous persistez à croire que la pensée et sa forme se séparent l'une de l'autre ; vous soutenez que tel ou tel homme pourra parler ^^l'idée qu'un autre pensera. Vous me rappelez ces deux acteurs de l'antiquité dont le premier chantait les vers du drame , tandis que le second les gesticulait. Ne voyez-vous pas , mon cher collègue, que cet effort par lequel,
mettant et remettant vingt fois , d'après le conseil du maître , notre ouvrage sur le métier , nous aspirons à la forme la plus heureuse que puisse revêtir notre pensée, ne tend à rien moins qu'à déterminer plus complètement notre pensée elle-même? Là où vous n'apercevez qu'une expression qui se modifie et se perfectionne , regardez un peu plus attentivement , vous y découvrirez une idée qui se développe et s'achève.
II. Comme le raisonnement, le fait m'est resté fidèle. Avons-nous une traduction irréprochable, accomplie? Vous ne le prétendez point. Quelques rares et par trop courts échantillons ( les longs exemples vous font peur) empruntés aux traductions les plus remarquables que nous possédions ne confirment pas suffisamment votre proposition. Ces petites phrases, en effet, admirablement rendues, je le veux , peuvent appartenir à ces généralités qui , comme je l'ai dit , se transportent aisément d'une langue dans une autre. Et d'ailleurs le vice nécessaire et originel que la traduction emporte avec elle se dissimule facilement dans un spécimen en quelque sorte microscopique; prenez, je vous prie , des fragments plus étendus; plus vous prolongerez l'expérience, plus l'imperfection que je vous signale éclatera à vos yeux ; ce qu'une ligne vous dérobe, une page vous le rendra perceptible. Soumettez donc à cette épreuve vos traducteurs favoris, et s'il en est un seul qui en sorte vainqueur, votre cause est gagnée.
Plus on sera un corps , moins on pourra être une ombre ! Plus une forme est arrêtée, moins elle se prêle à la reproduction d'une forme étrangère. Le génie, c'est la vigueur; ce n'est pas la souplesse. Voilà pourquoi tous nos grands écrivains ont un style qui leur est propre et qui n'appartient qu'à euxlîossuet, dans son histoire universelle, nous donne d'une belle phrase de Polybe celle détestable traduction : « La mère
de Coriolan, qui fut envoyée pour le tléchir, lui disait entre autres raisons : Xe connaissez-vous pas les Romains? Ne savezvouspas, mon fils, que vous n'en aurezrien que par les prières, et que vous n'en obtiendrez ni grande ni petite chose par la force?)) Prenez au hasard, s'il en existe plusieurs, un des traducteurs de l'historien grec; cène sera pas un Bossuet, h coup sûr ; eh bien ! vous trouverez chez lui , je n'hésite pas à vous le promettre , une version de ce passage supérieure à celle que je viens de citer.
Tantalus a lahris sitiens fugientia captât Flumina. Quid rides? niulalo nomine, de le Fabula narratur. .
Boileau , comme vous savez, s'efforce de traduire ces deux vers d'Horace, et il échoue. Je ne sais quel poète ignoré de son temps nous en a donné cette remarquable traduction :
Tantale dans les eaux a soif et ne peut boire ; Tu ris, change le nom; sa fable est ion bistoire.
III. Enfin j'avais, pour ne négliger aucun genre de preuves, ajouté au fait et au raisonnement le témoignage d'un homme dont le jugement me parait d'un grand poids en pareille matière. Vous n'avez pas même sur ce point essayé de me contredire. Je prends acte de votre silence, qui me semble parler très-haut en ma faveur. Pour vous punir de cette espèce de déni de justice, il faut que je vous oppose encore , et c'est par là que je terminerai , l'opinion d'un écrivain distingué, qui , sans avoir expérimenté, devant le public du moins, les difficultés de la traduction, me paraît les sentir et les comprendre comme s'il se fût toute sa vie mesuré avec elles. Dans un compte-rendu de la Tra-
duclîon d' Horace, par M. Goupy , inséré au Journal des Débats (20 juillet 18V2) , M. Pliilarète Chasies écrivait : « Une des formes que préfère Horace et dont il use avec le bonheur le plus exquis , consiste dans l'alliance de deux, mots ennemis qui font jaillir de leur choc la lumière et la couleur ; c'est liUus iniquum , <> la rive ennemie » , impossible à traduire ; c'est le simplex munditiis devenu proverbe , et ces mille créations de style qu'il prodigue et qu'il ne faut pas confondre avec l'antithèse stérile et vide employée par les rhéteurs. Le traducteur est sans cesse arrêté par ces beautés qui sont des obstacles; s'il les reproduit fidèlement, il est inintelligible; s'il les décompose et les paraphrase, il est infidèle au génie de son modèle ; s'il essaie les équivalents, il tombe dans un autre genre d'infidélité; il imite et ne traduit pas. y
A. Charma.
Caen, ce 20 décembre 1843.
M. Maillet- Lacoste a publié en iSril , d'après la demande et une souscription de ses élèves de rhétorique du collège de Rouen, un recueil in-8° d'environ 400 pages , sur lequel M. Dussault a porté ce jugement , dans le Journal des Débats du 17 avril 1822 :
« C(! volume renferme un grand nombre de morceaux écrits » en divers temps, et tous remarquables par la sagesse des vues » et par l'éclat du talent. Quelques-uns étaient des actes de » courage aux époques où ils furent publiés, et il n'en est au- » cun dont le sujet n'éveille l'attention, qui ne promette de
i) l'inlérêt et ne tienne sa promesse Le recueil est précédé
» d'une préface, qui n'en est pas un des moindres ornements, » et dans laquelle éclatent toute la verve, tout le feu et toute 0 l'imagination qu'on trouve avec tant de plaisir dans les au- ») très compositions de l'auteur. »
Les pièces de ce recueil, qui n'existe plus dans la librairie, léunies aux discours prononcés par l'auleur depuis 1821 et à ses leçons choisies sur la littérature latine, pourraient former Irois volumes in-8°.