‹ Mélanges littérairesChapitre 21 sur 25 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Réponse à la deuxième lettre de M. Charma .

J'arrive à votre réplique. Elle pourrait être ramenée à ces termes : Si je coDviens que des hommes de génie ont succombé dans la traduction , vous me répondez que c'est par un effet de leur jïénie même. Si je prétends qu'avec ou sans génie on a pu obtenir parfois un plein succès dans la traduction , vous niez qu'alors on ait réellement traduit , parce que vous restez inébranlable dans votre opinion qu'une traduction parfaite est impossible. Et vous m'opposez jusqu'aux exemples que j'avais fait valoir en ma faveur. C'est donc un combat qui se reproduit entre nous deux, aussi ardent que d'abord , et sur tous les points. Je commencerai par ce dernier point, en effet, capital, la possibilité d'une traduction parfaite.

Aucun de nous , Messieurs , ne peut se méprendre sur ce mot Aq parfait, que j'applique à la traduction. J'entends la perfection que peut comporter la composition originale elle-même, La perfection de nos ouvrages ne doit jamais se prendre que dans ces limites, où nous renferme l'imperfection de notre nature. J'ajouterai que dans mon premier discours j'ai supposé entre la langue du traducteur et celle de son auteur une certaine parité , non pas de formes, la traduction ne serait plus guère alors qu'un raot-à-mot , mais de ressources . môme avec les formes les plus diverses. Telle pourrait être, en effet, l'infériorité de la langue

du traducteur que, même avec la plus grande supériorité de talent , il devrait nécessairement succomber.

Cela posé, traduire, c'est exprimer la pensée d'autrui. Or, dès que je l'ai entendue , elle devient la mienne. Je dois donc l'exprimer aussi bien que mes propres pensées ; j'entends celles que j'ai , non reçues , mais conçues. Nier donc la possibilité d'une traduction parfaite, c'est nier par contre-coup la possibilité d'une expression parfaite dans la composition originale.

Croyez-vous combattre ces simples aperçus par ces paroles '^ « Dans te monde de l'art , comme dans le monde de la nature, » il n'y a pour une pensée qu'une seule forme. Et cette forme, » elle ne se produit qu'une fois. » Ne dirait-on pas, à vous entendre, que le traducteur opère dans la langue même de l'auteur, et qu'il ne peut se présenter qu'avec désavantage , parce que ce premier écrivain se sera déjà emparé de la seule forme convenable à la pensée qu'il s'agit d'exprimer. Et cependant il est possible que ce premier écrivain ait succombé dans sa langue , et que le traducteur , en essayant de reproduire ou plutôt de rébabiliter la pensée primitive, fasse un plus bel usage d'une langue plus belle encore.

11 me semble en avoir assez dit sur ce point pour mon objet. Je veux maintenant approfondir, avec toute la rapidité possible , votre axiome : « // n'y a pour une pensée qu'une seule » forme. » Serait-ce que, non d'après Labruyère (je vous connais), mais d'après vous-même, d'accord avec Labruyère qui proscrit les synonymes, vous n'admettriez rigoureusement pour une pensée qu'une seule forme ; c'est-àdire , sans doute , la plus belle ? Ne serait-ce pas là une poétique trop forte pour notre humanité ? Combien de fois après ce premier labeur, ces premières souffrances de la composition, l'écrivain le plus habile s'arrête indécis, à la

vue des formes toutes élégantes sous lesquelles lui apparaît eufia sa pensée? Et qu'arrive- t-il? En voulant préférer, il compare ; et en comparant , il jouit ; il jouit davantage ou plus long-temps de son bien. Son plaisir se diversifie avec les formes elles-mêmes de cette pensée, pour laquelle il pouvait craindre d'abord de manquer d'expression. Combien de fois encore, dans ce monde intellectuel, les productions qui atteignent à une certaine hauteur, comme ces astres dont nous ne pouvons mesurer les distances à notre globe, échappent à l'appréciation exacte des esprits les plus érainents ! D'accord pour les trouver belles , ils ne sont plus d'accord pour déclarer la plus belle. Que dis-je ! ils cessent souvent alors de s'accorder avec eux-mêmes , puisque , parmi les ouvrages qu'ils admirent , c'est presque toujours celui sous l'influence duquel ils se placent , qui leur semble à l'instant le plus beau de tous. Heureuse illusion , dirai-je, puisqu'elle vient embellir successivement à leurs yeux tous nos chefs-d'œuvre littéraires ! Ainsi , qu'il s'agisse d'achever nos propres ouvrages ; qu'il s'agisse d'apprécier les ouvrages d'autrui , cette incertitude elle-même de notre jugement , l'un des signes de notre faiblesse , n'en est pas toujours le supplice ; elle en est quelquefois le charme. Sachons donc nous consoler et nous humilier tout ensemble, je ne dirai pas en écartant, mais en considérant à l'infini , au-dessus de nous, une poétique dont Dieu seul aurait le secret, puisque c'est à Dieu seul que les choses paraissent toujours telles qu'elles sont.

J'ai cru pouvoir me permettre cette rapide excursion , où vous m'avez comme entraîné vous-même. Dans ce qui la précède, je veux dire dans ce peu de mots présentés sur la possibilité d'une traduction parfaite, je n'ai fait que développer cette phrase de mon premier discours : « trou'\er l'exprès-

» sion de sa propre pensée n'est-ce pas déjà se traduire » soi-même? » Puis-je voir une objection sérieuse, une objection qui tienne même au sujet , dans ce que vous m'opposez là dessus? a Pour se traduire , il faut se compr/^ndre . » Or qui peut se flatter de comprendre aujourdlmi toute sa » pensée d'hier? » Prenez garde. Ce que vous pourriez conclure de là , ce serait l'impossibilité de la composition originale elle-même, pour le cas où l'on voudrait exprimer sa pensée, quelque temps après l'avoir conçue. Vous ne prouveriez nullement l'impossibilité de la traduction. Si en effet nous ne pouvons nous flatter de retrouver dans notre souvenir toute notre pensée d'hier, telle n'est pas la position du traducteur, puisqu'il voit constamment fixée devant lui cette pensée qu'il veut rendre. Sans doute, comme vous le dites très-bien, pour se traduire il faut nécessairement se comprendre ; et j'ajouterai que , pour se comprendre , il faut quelquefois se recueillir, s'étudier long-temps, comme il nous arrive d'étudier laborieusement ce texte où est déposée la pensée étrangère. Mais sans nous arrêter ici à des consisidérations qui pourraient nous emporter bien loin de notre sujet, et nous laisser ensuite dans les ténèbres , il me suffira de dire que , grâce au langage , j'entends la pensée d'autrui ; que grâce au sens intérieur, j'entends ma propre pensée, qui alors s'identifie avec le sens intérieur lui-même. Mais l'expression parfaite , et c'est là seulement qu'est le débat, l'expression parfaite dans la traduction comme dans la composition originale , ne devrait tout au plus rester impossible que pour la médiocrité qui voudrait précipiter son œuvre. Et vous, faisant un pas de plus dans votre opposition, vous ne vous bornez pas à nier la possibilité de cette traduction parfaite; vous ajoutez que , si l'on veut en approcher, le génie serait, non un moyen, mais un obs-

Xacle. Quoi doue ! est-ce que l'homme de génie ne doit pas •se pénétrer plus vivement que l'homme médiocre , des hautes pensées d'un autre homme de génie ? Est-ce que cela même ne doit pas être pour lui une préparation à les mieux rendre ? Dès qu'il a pu en faire les siennes , à force de s'en pénétrer, pourquoi, s'il veut attendre son moment, s'il veut développer toute sa force, ne les exprimera-t-il pas avec la même supériorité que ses propres pensées?

Mais vous ne voyez de parité, sur aucun point , entre l'homme qui exprime ses propres pensées et l'homme qui exprime les pensées d'autrui. « Je parle, me di tes- vous , » comme si dans le travail de la composition originale , les » pensées marchaient d'un côté et les mots de Vautre ; » comme si au contraire mots et pensées n'arrivaient pas en- » semble , ne s'organisaient pas du même coup. Aurions- » nous oublié cette Minerve, qui s'élance tout armée du froni » de Jupiter?» Prenez garde encore, vous ne nous offrez là qu'un tableau très-incomplet de la composition originale ; vous n'en pouvez obtenir aucun avantage pour votre cause : voici , ce me semble , ce qui correspond sur ce point à ces deux termes de l'école, l'invention et l'élocution. Ne vous effrayez pas , Messieurs , je m'efforcerai d'échapper à des lieux communs indignes d'un tel auditoire. Je m'efforcerai aussi d'être court. C'est même dans la brièveté que j'ai presque toujours cherché la clarté. La pensée, dans ce sanctuaire de l'àme , peut ou se révéler tout entière à la fois, ou n'arriver que par degrés à sa plénitude. Il en est de même de l'expression qui doit la produire au dehors. Il est possible qu'elle s'offre tout entière dans un soudain mouvement, soit dès le principe avec la pensée même, comme vous l'avez très-bien senti et fait sentir , soit après de malheureux essais que nous tâchons même d'oublier.

tant nous souffrons d'avoir pu nous y complaire. Il est possible encore qu'elle ne se perfectionne que par des modifications successives d'une première ébauche. Indépendamment de je ne sais combien d'aveux échappés à de grands écrivains , même à l'homme , si humble en apparence , si superbe en effet, dont je vais d'abord citer le chef-d'œuvre; le manuscrit de l'Emile, surchargé de ratures; l'une de ces prodigieuses provinciales , refaite jusqu'à seize fois, suffiraient pour nous convaincre que je présente ici l'histoire fidèle de la composition originale , même chez les plus hautes intelligences. Vous auriez donc, à quelques égards, peint la victoire et non le combat , lorsque vous nous avez représenté les pensées et les mots qui s'organisent du même coup. Tenez compte aussi de ces deux accidents si malheureusement communs ; celui où une pensée , quoique bien réelle, n'est pas encore exprimée; et celui où une pensée , du premier ordre peut-être , semblerait du dernier, tant elle est mal exprimée. Tenez compte , vous dis-je , de ces deux accidents qui vous rejettent si loin de ce brillant tableau où vous avec cru nous montrer la composition originale tout entière. Or, soit que je veuille exprimer dignement cette pensée , encore enveloppée au fond de mon àme qu'elle tourmente , ou déjà soumise à une expression qui est peut-être pour mon goût un plus grand tourment ; soit que je veuille conquérir pour ma langue cette pensée étrangère , développée , par exemple , dans une de ces vastes périodes antiques que je suis forcé tout ensemble d'admirer et d'écarter ; après toute cette diversité d'émotions que j'ai pu éprouver d'abord, ne suis-je pas. en résultat, conduit à un même genre de travail, puisque, dans ces deux cas de la composition originale et de la traduction, je dois enfin chercher la forme

convenable à une pensée préexistante ? Mais à qui de l'homme de génie ou de l'homme médiocre doit dans le second cas rester la victoire, si ce n'est à celui qui l'obtient presque toujours dans le premier ? Et peut-on s'en étonner , lorsque ce sont deux avantages si naturellement unis, que celui de bien penser et celui de bien dire?

Mais, nous dites- vous encore , et c'est là votre 4^ paradoxe qui va renchérissant, s'il est possible, sur tous les autres, tout le génie du plus grand écrivain doit s'éteindre , du moment qu'il veut traduire. Ce serait possible si , dans ses délassements, il allait se faire négligemment l'interprète d'un de ces écrivains confondus dans la foule. Mais s'il s'adresse à l'un de ses pairs , et que dans cette œuvre subalterne il s'attache sans cesse à faire sentir ou à faire soupçonner sa grandeur; si procédant avec régularité, il commence par bien étudier ces beautés qu'il veut rendre, ne doit-il pas alors plutôt gagner que perdre? Est-ce qu'un des plus beaux moyens de ranimer notre pensée mourante n'a pas toujours été de la mettre en contact avec les pensées les plus vives des écrivains du premier ordre ? Comment donc ce qui pourrait faire passer comme un éclair de génie dans l'homme médiocre, tendrait-il à éteindre le génie même dans l'homme supérieur ?

J'avais voulu fortifier ma théorie par des exemples ; et là où j'indique des traductions heureuses, vous persévérez à ne pas voir de traduction.

Ainsi , vous m'opposez les paroles célèbres de Cicéron rendant compte de son travail sur les deux plus beaux discours de la Grèce , travail qui malheureusement n'est point parvenu jusqu'à nous (ce serait une pièce importante dans le procès); mais nous avons ce qui peut le remplacer, ce qui devrait même nous !e taire deviner, sa belle

traduction de ce beau morceau de Platon sur la démocratie. Les voici ces paroles : « Converti non ut interpres, sed ut » oratoT. » Remarquez donc bien ce premier mot, converti. C'est décisif. 11 n'a pas imité, paraphrasé, commenté comme il l'a fait si souvent ailleurs. 11 a traduit [converti) du moins selon lui, et c'est beaucoup. Il a traduit, non il est vrai avec les scrupules du mot-à-mot [ut interpres), mais avec la liberté , l'aisance de l'orateur [ut orator). C'està-dire qu'il a reproduit la pensée en se réservant la forme. Mais il n'a fait là que poser et suivre la belle loi de la traduction, telle que je l'ai exprimée dans mon discours, surtout pour les ouvrages d'imagination et de sensibilité. La fidélité à la forme ne doit pas aller jusqu'au mot-à-mot, ou même jusqu'au voisinage du mot-à-mot, pour peu que le mot-à-mot nuise à l'élégance. Et si vous considérez la manière dont il a traité ce morceau de Platon sur la démocratie , vous trouverez un parfait accord entre sa théorie et son travail.

Ainsi, encore, vous m'opposez l'exemple de M. Villemain qui, dans sa traduction de la République de Cicéron , échappe sans cesse, dites-vous, à ses fonctions de manœuvre par ses vertus d'artiste. Vous m'opposez peut-être l'exemple qui vous est le plus contraire. Car M. Yillemain est, de tous les traducteurs que je connais, celui qui a porté le plus loin la fidélité dans l'élégance. Bien loin d'échapper, comme vous dites, à ses fonctions de manœuvre, c'est-à-dire de traducteur, par ses vertus d'artiste , c'est par ses vertus d'artiste qu'il parvient à remplir admirablement ses fonctions de traducteur. Voici un exemple entre mille ; car , pour échapper au vague des discussions , il n'est rien de tel ici que des exemples. Cicéron dit : a De lioimdi im- » morlalilale creditum , quum jam inveterata vita essel homi-

» num et iractata ac cognila. » Comme ces Irois verbes , inveterata, tradata, cognita, concourent k la beauté de celte petite phrase, c'eut été succomber que de ne pas les rendre , et de ne pas les rendre avec le même mouvement , le même rhythme. Mais la langue du traducteur lui refuse trois verbes qui répondent heureusement à ces trois verbes de la phrase latine. Que fait-il? Avec cette puissance de l'écrivain consommé , il force cette langue de le servir par trois substantifs qui produiront le même effet : Il dira : « On a cru à l'apothéose de Romulus au milieu d'une civi- » lisation déjà perfectionnée par le temps , l'expérience et » la réflexion. » Vous le voyez : à inveterata correspond le temps, à tractata, l'expérience, à cognita^ la réflexion. En définitive, à l'élégance qui résulte de ces trois verbes, correspond l'élégance qui résulte de ces trois substantifs. — Je vous le demande maintenant : la souplesse du traducteur ne provient-elle pas ici tout entière de la force de l'écrivain? Et lorsque vous me dites que la pensée de M. Villemain a trop de fermeté et d'originalité pour se prêter, comme une cire molle, à tous les mouvements, à toutes les ondulations de la pensée étrangère ( paroles , au reste, où je vois avec plaisir qu'en fait de louanges données aux hommes puissants , de mon censeur vous devenez mon complice), lorsque vous parlez ainsi , ne devez-vous pas un peu craindre d'avoir été séduit par votre imagination dans l'emploi de ces figures, dont l'imagination s'empare pour l'expression plus vive de la pensée? Non, la fermeté du talent, telle que nous devons l'entendre, ne s'oppose pas à sa souplesse. Et en quoi consisterait ce talent de style, attribut, vous en êtes convenu, des génies supérieurs, si ce n'est à se prêter dans l'expression, avec toute la flexibilité possible , aux nuances les plus délicates.

les plus diverses de la pensée, de quelque part sans doute que cette pensée leur vienne, ou d'eux-mêmes ou des autres, comme je me suis si fort attaché tout-à-l'heure à le faire entendre ?

El vous croyez ensuite faire sortir une induction en votre faveur, de ce fait, que la traduction de M. Villemain a été suivie de celle de M. Leclerc et de celle de M. Liez ! Ignorez-vous donc que plus d'un siècle sépare la traduction de Quinte-Curce par Vaugelas de la traduction de Quinte-Curce par Beauzée ; et que la première en date est la première en mérite? Au lieu de consulter ici les dates, j'ai été curieux de comparer les traductions de cette République de Cicéron par ces trois écrivains , et j'ai vu que presque toujours l'ordre du mérite était celui des dates. Un exemple encore : je le prendrai dans cette même phrase : De- Romuli immortalitate , etc. M. Villemain : « On a cru à l'a- » pothéose de Romulus , au milieu d'une civilisation déjà » perfectionnée parle temps, l'expérience et la réflexion. » M. Leclerc : « On a cru à l'apothéose de Romulus , lorsque » le monde avait déjà vieilli , que l'humanité s'était éclai- » rée sur elle-même. » M. Liez : « On a cru à l'apothéose » de Romulus , lorsque le monde déjà vieilli avait pu s'é- » ludier et se connaître . » Vous le voyez, de Cicéron à M. Villemain , c'est la même lumière. Mais cette lumière va déclinant de M. Villemain à M. Leclerc , et de M. Leclerc à M. Liez. Hésiteriez-vous ? Je dirai : nous pouvons vivre long-temps (inveterata) , sans rencontrer beaucoup de ces événements qui nous exercent [traclata); et nous pouvons rencontrer beaucoup de ces événements qui nous exercent , sans nous élever à ces réflexions qui nous éclairent , qui nous fassent réellement connaître la vie [cognila). Or, ces trois ordres d'idées vous apparaissent vivement en trois

mots , chez M. Villemain comme chez Cicéron ; et vous les soupçonnez à peine chez M. Leclerc et chez M. Liez ; j'ajouterai que ces deux derniers écrivains sembleraient concourir , l'un par le vague , l'autre par la sécheresse , à faire mieux ressortir l'exquise précision des deux premiers. M. Liez serait aujourd'hui, dans l'ordre politique , à la place de M. Villemain , et M. Villemain à la place de M. Liez , que je tiendrais le même langage. Seulement , à l'égard de M. Villemain , je m'abandonnerais alors tout entier au plaisir de louer le talent sans avoir à redouter le reproche de flatter le pouvoir. Flatter le pouvoir ? Mais dans le siècle où nous sommes , ne faut-il pas quelquefois autant de courage pour le louer , qu'il en fallait jadis pour le braver ?

Descendant jusqu'à moi, j'aime aie dire, avec les formes les plus aimables d'une politesse non pas seulement ingénieuse mais toute bienveillante , vous me refusez aussi les qualités de traducteur , et par des raisons qui me donneraient de l'orgueil. Je ne vous répondrai pas sur ce point. Aussi bien , tout ce que je pourrais dire reviendrait à ce que j'ai déjà dit.

Mais je dois vous répondre , lorsque vous exprimez des doutes sur mon orthodoxie , dans ce qui peut concerner le culte de cette littérature antique. Je dois vous répondre (et même il ne m'était pas possible de trouver une issue plus heureuse pour sortir de celte discussion, et tout ensemble pour justifier une de mes idées sur cet enseignement littéraire), je dois vous répondre, lorsque vous semblez vouloir m'arracher une réponse par ces paroles : « Conve- » nez-en, sous prétexte de les adorer, de les servir, vous » n'aspirez à rien moins qu'à détrôner vos dieux o non, sous prétexte de les adorer , de les servir , je n'aspire pus , comme vous dites , à détrôner mes dieux ; c'est-à-dire ,

aussi les vôtres ; c'est-à-dire , les vrais dieux de la littérature pour tous les siècles. Bien loin d'avoir conçu la pensée de les détrôner , je ne me suis jamais senti capable de leur sacrifier dignement , surtout au milieu d'une si brillante jeunesse ; dans cette ville , l'une des premières de la France , pour la sévérité du goût. C'est parce que je leur rends un culte sincère , que je cherche sans cesse dans mes essais de traduction , ces formes elles-mêmes où vous croyez ne plus voir le traducteur ; ces formes qui me semblent les plus belles , afin de transporter, s'il m'est possible , tout leur génie de leur langue dans la nôtre , et que je présente si rarement ici les parties de leurs ouvrages où ce génie s'éclipse.

Je les admire, en effet, à un tel point, que je les aime. Après l'enchantement qu'ils m'ont fait si souvent éprouver dans ma triste existence , m'appesantir sur leurs défauts serait, âmes yeux, ingratitude. J'ajouterai, Messieurs, que ce serait, devant vous, maladresse; parce qu'il n'est rien de plus fastidieux qu'une critique superflue, je veux dire ici une critique où l'orateur aurait été prévenu, surpassé par l'auditoire tout entier. En croyant montrer son goût , il ne montrerait que sa vanité. En présence de ces modèles, presque toujours révérés jusqu'à ces derniers temps , qu'il doit être bien plus doux pour nous tous d'admirer ensemble! Admirer est un plaisir , que je voudrai toujours accroître en le partageant. Il m'est d'ailleurs démontré que de jeunes esprits profiteront beaucoup plus de la vive exposition des beautés , que delà froide critique des défauts ; parce que bien sentir les beautés est le meilleur moyen , non seulement de les reproduire soi-même , mais encore d'éviter les défauts comme par instinct. Loin de moi, sans doute, de calomnier ici les règles ! Je manquerais à toutes les convenances comme

à toutes mes convictions. Mais je dirai : dans l'inspiration qui vous anime alors, vous avez rarement besoin de ces règles qui nous apprennent à nous diriger à travers les écueils. Ces génies, ces dieux que vous aimez vous protègent ; ils vous ont déjà emporté, comme par un souffle favorable, bien au-delà de tous les écueils.

Séance du jeudi, 14 décembre.

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