UNE LEÇON SUR QULNTE-CURCE
(Janvier iSlih). (1) Quinte-Curce trouve bien des ingrats. Il nous amuse
(1) Cette leçon a paru dans le National du Gahados du ih R-wicr ISil, précédée de cet article :
« Nous publions aujourd'hui, pour remplir l'engagemeul que nous avons pris
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dans notre enfance , et nous le dédaignons généralement dans notre maturité. Beaucoup de critiques distingués le considèrent comme un écrivain frivole ; lui accordent lout au plus une froide élégance. Montesquieu n'a pas peu contribué , peut-être , à la décréditer : « Alexandre , « dit-il, dans le feu, dans l'impétuosité de ses con- « quêtes , avait une saillie de raison qui n'a pas échappé « même à ceux qui ont voulu faire de son histoire un « roman. « C'était surtout Quinte-Curce qu'il désignait par là ; ce même Quinte-Curce , placé dans le siècle de la renaissance, au premier rang des historiens. Il y a deux ans , dans l'intention de le réhabiliter , de le venger , s'il m'était possible , je me suis attaché à deux de ses discours en opposition , et j'en ai fait sortir une scène , qui m'a semblé produire le même effet sur l'auditoire que sur moi-même. Je veux en donner aujourd'hui une deuxième représentation , avec des variantes, sans doute. Il me serait difficile de traiter toujours le même
avec nos lecteurs de meltre sous leurs yeu\ lout ce qui nous semlile pouvoir c\ devoir les iniéresser, une leçon de M, Maillet-Lacoste sur un passage éniineninieut remarquable de riiistorien d'Alexandre. Nous savons combien une leçon, qui, parlée comme parle l'éloquent professeur, a produit le plus grand effet sur son auditoire, perdra nécefsaircment à la lecture, destituée qu'elle est du concours puissant de la \oix et du geste, et de tout cet accompagnement que donne ù la pensée l'inspiration du moment. Xous croyons cependant qu'on nous saura gré d'en avoir conservé ce qui en reste, quelques liclles pages et uu nouveau litre de notre élégant écrivain ù !a reconnaissance du public.
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sujet avec la môme ordonnance, les mêmes idées, les mêmes expressions. J'ai même le dessein arrêté d'insister aujourd'hui sur un point que je n'ai pas touché il y a deux ans. Et je serai redevable de cette addition à une remarque d'un de mes honorables collègues (M. Charma). Aussi, après toutes ces leçons, suis-je impatient d'en recevoir moi-même; car je sens bien que , jusqu'à mes derniers moments , toutes mes leçons ne seront que des essais , que des ébauches.
Quinte-Curce va faire parler deux hommes , sur qui les mêmes malheurs ont produit des impressions bien différentes ; puisqu'ils ont détruit dans l'un ce précieux instinct de la sociabilité , et qu'ils l'ont ranimé dans l'autre : voici le fait. Si ce n'est qu'un roman dans l'histoire d'Alexandre , dans ce roman du moins, Quinte- Curce aura fait l'histoire de notre humanité. Je ne crois pas que les sentiments les plus vifs , les plus délicats du cœur humain aient jamais été mieux saisis , mieux exprimés.
Alexandre, à la tête de son armée victorieuse , pénètre dans une partie sauvage de la Perse. Là se présentent à lui environ quatre mille hommes, horriblement mutilés, qui lui apparaissent dans le lointain comme des spectres. C'étaient des prisonniers grecs , que les Perses avaient depuis long-temps traités avec cette barbarie , et qu'ils
•ii'avaieiil laissé vivre , que pour prolonger leur supplice. Ils s'approchent, en s'écriant que les dieux leur envoient enfin des libérateurs et des vengeurs. Alexandre , au milieu de ses larmes et de celles de son armée , leur promet tous les secours nécessaires pour s'en retourner dans leur patrie. Ils se retirent pour délibérer sur le ] arti qu'ils ont à prendre. Retourneront-ils en Grèce ? Resteront-ils en Asie? La plupart s'étaient mariés dans ces lieux de captivité , et avaient eu des enfants. L'un d'eux , Euthymon , leur conseille de rester.
Son discours peut être ramené à ces quatre parties : 1°. leurs mutilations qui en font des êtres hideux ; 2°. le peu de pitié qu'ils doivent attendre de leurs compatriotes ; 3". leur faiblesse qui ne leur permettra pas de parcourir tant de contrées; li°. les nouvelles familles qu'ils se sont données dans leur captivité.
Le premier motif pourrait étonner. « Est-il convenable, me direz-vous , qu'un vieux guerrier mutilé , parlant à SOS compagnons d'infortune, mette leur difformité an nombre des motifs qui doivent les déterminer à fuir les regards de leurs compatriotes? A peine un tel motif serait- il admissible dans une assemblée de femmes. » Pour moi , je vois une beauté de plus dans cette ingénuité de l'orateur , qui avoue , dès l'abord , une faiblesse inhérente à notre nature. Tous les hommes tiennent
plus ou moins aux avantages extériturs. Cest là un sentiment que le philosophe pourra combattre et l'homme adroit dissimuler, mais qu'il n'est pas en notre pouvoir de détruire. L'orateur trouve donc là un puissant ressort pour agir sur les âmes, lorsque dès le début il dit vivement à chacun ce que chacun n'osait peut-être s'avouer à soi-même.
Je viens de vous présenter les matériaux du discours. Voulez-vous les employer dans un discours très-succinct, pour vous mieux préparer à celui de Quinte-Curce? Vous pourriez dire :
1°. « Oserez-vous étaler ces mutilations horribles aux yeux de la Grèce?
2°. » Vous espérez peut-être inspirer de la pitié. Vous n'inspirerez que du dégoût.
o". « Et combien d'entre vous auront la force de parcourir tant de terres?
[i\ « Pourrez-vous enfin renoncer à ces familles nouvelles que vous vous êtes données dans votre captivité? vous seriez aussi cruels que vos bourreaux. «
J'ai abrégé exprès, pour faire voir qu'on aurait lorl de prendre toujours pour modèle le langa|j[e laconique. Ici des idées, très-substantielles assurément, ont passé, devant vous , mais elles ont passé trop vite. Elle^ n'ont pas eu le temps d'agir profondément sur les àmos. Que
va lairc le véritable orateur ? 11 va se donner un champ convenable pour se développer et tous ses coups se feront bien mieux sentir.
1". (( Nous qui rougissions naguère de nous produire 8 hors des ténèbres de nos cachots pour implorer du se- « cours , nous désirons maintenant étaler aux yeux de « la Grèce , comme un agréable spectacle , ces mutila- « tions horribles , lorsque notre difTormité seule fait peutùlre notre plus grand supplice !
2°. « Le plus sûr moyen de supporter sa misère est de « la cacher. Il n'est point de patrie plus douce pour les 0 malheureux que la solitude et l'oubli de leur fortune « première. Qui compte sur la pitié d'autrui , ignore avec « quelle rapidité les larmes tarissent. 11 nous est difficile 0 d'aimer qui nous est importun ; et rien n'est importun « comme la misère ; rien n'est dédaigneux comme la « fortune. Qui délibère sur le sort d'autrui songe d'abord u au sien ; et sans notre commun malheur , depuis long- « temps peut-être nous n'aurions pu nous souffrir. Faut-il « s'étonner que les heureux en recherchent d'autres? « Morts depuis long-temps au monde , cherchons-nous « dans l'exil une retraite pour notre misère ; des tom- « beaux , dirais-je , pour ces cadavres. »
11 va détruire cruellement le prestige qui embellisait , aux yeux de ces malheureux , la patrie absente. Elle de-
vaitse retracer dans leur souvenir , avec ce charme qu'elle avait reçu de leur jeunesse.
« Nos femmes que nous avons connues à la fleur de nos « ans nous reverront sans doute avec plaisir ! Nos enfants, « dans tout l'éclat de la fortune et de la jeunesse, à la « vue de ces tristes restes échappés aux cachots , recon- « naîtront-ils leurs pères?
3°. « Et combien d'entre nous pourront parcourir tant « de terres? Loin de l'Europe, relégués aux extrémités « de l'Orient, vieux, infirmes, mutilés, dans la plus « grande partie de nos membres , résisterons-nous à des « fatigues qui ont accablé des vainqueurs mêmes?
h\ a Et ces femmes, nnique consolation de notre « captivité, et ces enfants si jeunes, faudra- t-il les traî- « ner avec nous ou les abandonner? S'ils nous suivent, « personne ne voudra nous reconnaître. Et pourrons-nous « abandonner ces gages dont nous sommes sùrs^ pour « en chercher d'incertains! Restons ensevelis parmi ceux « qui n'ont commencé à nous connaître que dans notre « malheur. »
11 veut que chacun s'envisage entre ses deux familles; celle de la Grèce et celle de l'Asie; entre les dédains de l'une et les afTcctions de l'autre.
Ce discours, où la nature humaine est si sévèrement jugée, méritait une réponse. La voici:
Réponse de Théétète, athénien.
i". « Aucune âme bien née ne dédaignera les siens , « parce qu'ils seront difformes ; surtout s'il en faut accu- « ser non la nature , mais l'ennemi.
2". « Qui rougit des coups du sort, les mérite. Qui • désespère de la pitié d' autrui, n'en éprouverait pas lui- ' même : il a calomnié la nature humaine.
3°. « Les Dieux nous oftrent tout ce que nous n'aurions « osé espérer: une patrie , des épouses, des enfants, tous « ces objets pour lesquels les hommes aiment à vivre ou « savent mourir. {Fanante, qui nous font aimer la vie ou « braver la mort.) Que ne nous élançons-nous de cette « terre de servitude? Le ciel de la patrie a un tout autre « charme. Pourrions-nous renoncer à cette douce commu- « nauté de mœurs , de sacrifices , de langage , dont le a barbare môme éprouve le besoin ; dont la privation « seule a fait notre plus grand malheur. Restez donc enci chaînés auprès des compagnes de votre servitude , « et de ces enfants qu'elle vous a forcés de reconnaître. « iMoi , je veux revoir mes- pénates ; je veux jouir d'un si « grand bienfait du roi. Que ceux-là me suivent, à qui « rien n'est pli^s cher que la patrie. "
Tout ce discours peut être ramené à ces trois sen-
tences: 1°. le guerrier ne doit pas rougir de ses cicatrices ; 2°. riionnête homme croira toujours à la pitié; 3. le vrai citoyen ne renoncera jamais au culte de la terre natale.
Le deuxième orateur serait-il irréprochable? Et c'est là, Messieurs, la question dont j'avais négligé de m'occuper dans ma première leçon sur le môme sujet. Non, il n'est pas irréprochable. Car , après avoir si bien parlé le langage de l'humanité, il l'oublie dans ces paroles: « Restez « donc enchaînés auprès des compagnes de votre servi- « tude et de ces enfants qu'elle vous a forcés de recon- .. naître. Moi, je veux revoir mes pénates...» L'humanité ne se ferait donc entendre chez lui que pour la Grèce , comme elle ne se faisait entendre chez tant de Romains que pour Rome. Vous vous tournez alors vers celui qui, après ses terribles jugements sur notre nature, a su si bien finir: « Et ces épouses, unique consolation de notre « captivité , et ces enfants si jeunes, faudra-t-il les traîner « avec nous , ou les abandonner? » Voilà bien le moment où le conflit est le plus vif entre les deux adversaires. Et c'est aussi le moment de la victoire pour le premier. Vous condamnez enfin celui que vous avez d'abord approuvé , et vous approuvez enfin celui que vous avez d'abord coudamné.
En résultat, presque tous ces malheureux préférèrent de rester sur la terre étrangère. Il est vrai qu'elle n'était
plus pour eux une terre de servitude. Ils redevenaient libres par la victoire. Tl est vrai encore que cette terre étrangère elle-même se trouvait enfin une partie de ce monde grec, qui, sous les pas du plus brillant des conquérants, s'agrandissait toujours.
D'après la manière dont j'ai procédé pour ces deux discours, vous avez pu soupçonner que, dans de tels exercices , ma grande loi est la variété. Ainsi , vous êtes arrivés au premier discours par la préparation la plus méthodique , et au second , sans autre préparation que le premier ; vous avez vu sortir le premier du développement de quatre propositions principales , et le second se résumer en trois sentences.
Je désirerais maintenant intéresser môme les personnes tout-à-fait étrangères à la langue latine , en essayant de satisfaire à celles qui se complaisent parfois dans la comparaison des deux langues.
Qu'un homme soit mutilé , il peut souifrir de sa mutilation , ou parce que c'est une difformité (pudet) , ou parce que c'est une incommodité (pœnitet). C'est ainsi qu'il faut tenir compte de ces deux verbes dans cette phrase :|
« Supplicia , quorum nos pudeat niagis an pœniteat , « incertum est, ostentare cupinms. »
Traduction littérale.
« Nous désirons étaler ces mutilations horribles, dont il est incertain si nous éprouvons plus de honte ou plus de peine (c'est-à-dire d'incommodité). »
A cette première traduction , qui n'est pas admissible , vous pouvez , vous éloignant de plus en plus du texte , substituer les suivantes :
« Nous désirons étaler ces mutilations horribles, dont « nous souffrons peut-être moins d'incommodité que de « honte.
« Nous désirons étaler ces mutilations horribles , dont « nous ne souffrons tant peut-être que parce que nous . avons la faiblesse d'en rougir.
« Nous désirons étaler ces mutilations horribles , lors- « que notre difformité seule fait peut-être notre plus « grand supplice. »
Je préférerais la dernière forme.
Traduction littérale du commencement du deuxième « discours Neminem piiim , » etc.
(11 disait) « qu'aucun homme pieux (1) ne jugerait « par l'extérieur les siens , surtout malheureux , non « par la nature, mais par la cruauté de l'ennemi : qu'il
(1) Quoique je traduise ici /'('«•( par Pieux, je reconnais que la siRnificalioii (le J'ius est plus étendue en latin ([uc la signification de Pieux en français. Ainsi, l'ius no désigne pas seulenienl l'auïour de l'iionrne pour la divinité; il désigne encore l\unour de la divinité pour riioinmc : Si qiiiJ pin numiiui ]K>sxunl ,etc, etc.
— Tu — « était digne de tout malheur , celui qui rougissait des « choses fortuites ; qu'il portait en effet une triste sen- « tence sur les mortels, et qu'il désespérait de la pitié, « parce que lui-même il la refuserait à un autre. » Traduction conforme au génie de notre langue : « Aucun homme bien né ne dédaignera les siens parce « qu'ils seront difformes ; surtout s'il faut en accuser , u non la nature , mais l'ennemi. Qui rougit des coups « du sort , les mérite. Qui désespère de la pitié d'au- « trui , n'en éprouverait pas lui-même : il a calomnié « la nature humaine. »
Traduction littérale de cette phrase : « Mores , sacra, etc. »
« (Il disait) que les mœurs , les sacrifices , le coma merce du langage étaient recherchés même par les t Barbares ; lesquelles choses naturelles ils étaient sur « le point d'abandonner de leur propre mouvement, eux « malheureux , non pas tant pour une autre chose que « parce qu'ils avaient été forcés d'eu être privés. » Traductions conformes au génie de notre langue : « Les mômes mœurs , les mêmes sacrifices , la même « langue sont des avantages naturels , recherchés même « par les Barbares , et nous allons y renoncer de notre .. propre mouvement ; nous malheureux surtout , parce - que nous en avons été privés.
« Pourrions-nous renoncer à cette douce communauté « de mœurs, de sacrifices, de langage, à tous ces avan- « tages naturels dont le barbare même éprouve le besoin ; « dont la privation seule a fait notre plus grand malheur?
Je préfère de beaucoup cette dernière manière.
Messieurs , c'est parce que je sens combien le système des versions est utile pour hâter nos progrès dans notre propre langue; en d'autres termes, combien, dans le langage , le fond prend de valeur par la forme; c'est par cette raison que je me suis complu à faire passer devant vous ces formes variées , emportant avec elles le même fond de pensées.
Maillet-Lacoste.
CAnr» , IMH. UK t. IIAHDKL.
DISCOURS