CAEN
IMPRliMRKIi: 1)î: C.-M. LESAIJLNIER
Rue Notre-Dame , 98
Extrait du National du Calvados , numéro du 28 février 1844.
Dans la séance tenue par l'Académie des Sciences , Arts et Belles- Lettres, deCaen, le 2i février i8i4 , M. MaiiJet-Lacosie a reproduit de mémoire le discours historique par lequel il avait cru devoir faire précéder la série des leçons, qu'il fait maintenant, à la Faculté des lettres, sur la curieuse correspondance de Cicéron et de Brulus. Ce discours, qu'il n'avait pas plus écrit que ces leçons, il s'est hâté, sur notre invitation , de l'écrire pour notre journal, ce Ce qui m'a déterminé, nous a-t-il » dit, à le communiquer à l'Académie, c'est surtout la manière dont » m'en avait parlé un de mes jeunes auditeurs. J'ai foi dans les juge- » ments littéraires, si promptement formés et si naïvement exprimés de » ces jeunes et nobles esprits qui , au nnlieu de tant de travaux , impoli ses aujourd'hui', avec une si haute raison, à la jeunesse studieuse, » viennent encore à ces cours, dont ils n'auront pas de compte à rendre.»
QUI DOIT SERVIR D'iNTRODUCTION A UNE SÉRIE DE LEÇONS StR LA CORRESPONDANCE DE CICÉRON ET DE MARCUS BRUTUS.
Messieurs ,
Je me propose de consacrer plusieurs leçons à ces lettres si rennarquables que s'écrivaient Cicéron et Marc us Brutus, dans cette orageuse période oîi se décidait, non plus seulement dans le sénat et au forum, mais sur les champs de bataille, la que-
relie de la république et de l'empire. Aussi croirez-vous assister aux derniers soupirs de cette république romaine; et ce ne sera pas en spectateurs impassibles. Une fois sous le charme de cette correspondance intime entre deux amis, deux contemporains de cette grande catastrophe ; tous deux , hommes d'état et hommes de génie, il vous sera difficile d'échapper aux émotions qu'ils auront éprouvées. Que|sais-je même si elles ne nous arriveront pas fortifiées encore par la comparaison de ces événements antiques avec ce que nous avons vu, et ce que nous voyons, et ce que nous pouvons prévoir? Fidèle à mon système de choisir toujours les plus beaux morceaux, même dans les plus beaux ouvrages, je m'attacherai aux parties les plus saillantes de cette correspondance, m'imposant la loi de les présenter et dans leur vrai jour historique, et dans leur enchaînement, autant qu'il sera possible, et avec les réflexions qu'elles m'auront suggérées. Tous ces morceaux choisis ne seront pas des fragments de lettres. Vous aurez plusieurs lettres entières, dont les troi? plus belles seront de Brutus. Et dans ces trois lettres, vous verrez l'intérêt croître de l'une à l'autre jusqu'à la dernière , qui l'est aussi de ce recueil. Une partie de cette dernière lettre repose sur une doctrine politique, qui ne me permettra pas le silence. Je m'expliquerai enfin de manière à faire sentir que j'aurai , non sacrifié à des convenances du moment, mais obéi à des principes de tous les siècles. Alors seulement je croirai avoir acquis le droit de présenter en entier, dans cette chaire, cette dernière lettre , monument immortel de la plus haute éloquence.
Si cette correspondance doit éclairer l'histoire, il est bon que d'abord pour nous l'histoire l'éclairé. Elle commence dans le mois de novembre de l'an de Rome 709, et finit dans les derniers jours de juillet de l'an de Rome 71 0. Pour la bien apprécier, il faut étudier la période où elle a existé; et pour bien étudier cette période , il faut l'envisager dans une autre , qui s'étend depuis la mort de César jusqu'à la mort de Cicéron , c'est-à-dire, depuis le 15 mars 709 jusqu'au 7 décembre 710. Les principaux
magistrats , tous de la nomination de César , furent pour l'année 709 Antoine et Dolabella, consuls, Marcus Brutus et Cassius, préteurs , tandis que, pour l'année suivante, le consulat devait échoir à Hirtius et à Pansa , la Macédoine à Marcus Brutus , la Syrie à Cassius, et la Gaule cisalpine à Décimus Brutus, toujours d'après les dispositions de César, qui avait voulu régner même sur l'avenir.
Aussitôt après sa mort , Antoine soulève le peuple contre les conjurés, qui se sauvent d'abord au Capitule, ensuite hors de Rome. Mais dès le 47 mars, un personnage distingué fait décréter une amnistie générale; et lors même que je ne le nommerais pas , vous le soupçonneriez , c'est Cicéron. De telles pensées n'arrivent guère qu'à ces esprits élevés, qui ne tardent pas à sentir que , dans toutes ces crises des Etats , les âmes les plus honnêtes peuvent se trouver dans les rangs opposés. Cette idée d'une amnistie se présente vivement ù eux, les saisit, pour ainsi dire, non pas précisément parce qu'on pourrait avoir trop de coupables à punir, mais bien plutôt parce qu'on doit craindre de punir comme des coupables, des hommes qui, même dans leurs écarts le's plus funestes, auraient pu être entraînés par les motifs les plus purs. Mais ce beau décret, inspiré par l'humanité et emporté par le génie, est bientôt frappé de nullité par l'ambition et par la haîne; et Cicéron, toujours plus effrayé des projets d'Antoine, est aussi forcé de fuir hors de Rome. Ainsi, Messieurs, voilà condamnés à se réfugier hors de Rome et ses libérateurs et son sauveur. Il vit quelque temps retiré dans ses campagnes (et il avait encore d'assez belles retraites); voit à Pouzzoles le fils adoptif de César, le jeune Octave, qu'il ne désespère pas de faire entrer dans ses vues; s'embarque pour la Grèce, en attendant de plus heureux jours; est ramené par des vents contraires sur les côtes d'Italie ; descend à Vélie , le 30 du mois d'août; y converse avec Brutus; près de cette âme héroïque, tout abattue qu'elle pouvait être , se sent de nouvelles forces ; encouragé en outre par des bruits favorables , revient à Rome,
où il s'attend à trouver dans Antoine un tyran à demi-converti , se promettant de faire le reste ; n'ose pas cependant paraître dans l'assemblée du sénat du 1" septembre, où Antoine prononce contre lui un discours véhément; j répond par sal'^Philippique dans l'assemblée du lendemain, où Antoine n'avait point paru; ne se montre pas non plus dans l'assemblée du sénat du 17 septembre, où Antoine se livre à de nouvelles invectives; y répond par sa2''Philippique,quine futpas prononcée, mais qui fut publiée quelque temps après. Il était alors dans la Campanie. Il y retrouve le jeune Octave , qu'il oppose heureusement à Antoine dans un moment décisif. Antoine avait fait venir de la Macédoine quatre légions, destinées par César à la guerre contre les Parthes, et ilétaitallé au devant d'elles jusqu'à Brindes, se proposant de revenir à leur tôte , pour dominer Rome par la terreur. Mais Octave , inspiré par Cicéron, lève rapidement une armée, arrive à Rome avant Antoine, proteste de son dévouement au peuple romain, et entraîne tout après lui. Ainsi vaincu sans combat, Antoine se jette sur la Gaule cisalpine. Décimus Brutus , dont elle devait être le gouvernement, le i^"^ janvier 710, s'en était déjà emparé. Antoine l'assiège dans Modène : siège mémorable. Cicéron , revenu à Rome après le départ de son ennemi , paraît dans l'assemblée du sénat, convoquée suivant l'usage, le 20 décembre, par les consuls désignés, Hirtius et Pansa ; et dans cette même journée, il prononce sa 3® Philippique , dans le sénat, pour célébrerla conduite d'Octave et de Décimus, et sa 4" Philippique devant le peuple, pour lui faire savoir ce qui s'est passé dans le sénat. Ne vous étonnez pas que dans ce récit je me dirige d'après les Philippiques, puisque indiquer les principaux objets de ces discours, c'est indiquer les principaux événements de l'histoire. Le 1" janvier 710 (nous entrons dans l'année fatale), il s'oppose victorieusement d'abord à ce qu'on envoie une ambassade à Antoine, faisant le siège de Modène (o^ Philippique); mais cette ambassade est résolue le ô'' jour. Le 4 janvier , appelé parles acclamations du peuple, qui voulait savoir de sa
bouche ce qui s'était passé dans le sénat,*; porté, pour ainsi dire, par la foule à la tribune , il prononce sa 6® Philippique , où il expose les opinions débattues dans le sénat , restant toujours fidèle à la sienne , de ne pas transiger avec l'ennerni des libertés publiques; et il est entendu avec un tel enthousiasme, que cette âme, beaucoup trop confiante, en conclut que les beaux jours de la république vont renaître. Les trois députés, Philippe, Pison et Sulpitius , étant partis , il insiste sur l'impossibilité d'un accord (7^ Philippique). Deux de ces députés, Philippe et Pison , étant revenus avec des propositions intolérables, il s'exprime avec une nouvelle force sur ce projet honteux d'une paix impossible (8^ Philippique) , et il loue, avec l'effusion d'un ami et la dignité d'un homme d'état , le troisième député, Sulpitius, jurisconsulte distingué , mort dans l'ambassade (9^ Philippique). D'une autre part , Marcus Brutus et Cassius avaient été réduits à prendre possession , par la force , des gouvernements qui leur revenaient par la loi ; Marcus Brutus , de la Macédoine , malgré les efforts de Gains, frère d'Antoine , et Cassius, de la Syrie, malgré les efforts de Dolabella , lâche assassin de Tréboniusdans l'Asie-Mineure. Cicéron, dans le sénat, fait approuver leur conduite (10" et 41'' Philippiques). Décimus étant pressé plus que jamais dans Modène, on propose une deuxième ambassade. Cicéron l'approuve , la fait décréter , doit même en faire partie; mais dans sa 12' Philippique il se ravise, et l'ambassade décrétée n'est pas réalisée ; de sorte que , dans le cas même où l'on pourrait ici reprocher un peu de versatilité à l'homme d'état , on doit admirer encore la puissance de l'orateur. On finit par vouloir ce qu'il veut. Sextius Pompée , à Marseille , offrait ses services contre Antoine ; et Lépide, gouverneur de l'Espagne citérieure , inclinait pour la paix. 11 loue le premier et blâme le deuxième (15" Philippique). Enfin , dans la 14% qui est la dernière, cinq jours après l'événement, le 22 avril, il célèbre la victoire d'Octave et des consuls sur Antoine , devant Modène. Quelques jours après , il est vrai, Pansa meurt de ses blessures ,
et Hirtius périt dans un nouveau combat. Mais dans ce combat même l'heureux Octave, secondé par une sortie de Décimus, force Antoine de lever le siège et de fuir jusqu'aux Alpes.
Ainsi , Messieurs , ces belles Philippiques, au moins pour la guerre de Modène , finissent dans la victoire. Il n'y a pas là de bataille de Chéronée, qui vienne obscurcir la gloire de l'homme d'état , eu faisant suspecter ou sa prudence ou son courage ; et Cicéron peut être proclamé le héros de cette guerre. C'est lui en effet qui, dans le sénat et au forum, a tout animé de son ardeur , et tout éclairé de son génie. Si ce n'est pas lui qui a vaincu, c'est lui qui a fait vaincre. J'insiste sur cette partie, parce que la suite est affreuse. Octave , délivré des consuls , négligé du sénat , adoré des vétérans , échappe de plus en plus à Cicéron , c'est-à-dire au parti de la république , et forme enfin , avec Antoine et Lépide , ce triumvirat fameux , où ces trois assassins règlent entre eux la liste de leurs victimes. L'une d'elles est Cicéron , demandé par Antoine , et livré par Octave. Et c'est le 7 décembre 710 que le crime se consomme.
Voilà les événements qu'il nous importe le plus de connaître dans cette période, comprise entre le 15 mars 709 , jour de la mort de César, et le 7 décembre 710, jour de la mort de Cicéron. Si le premier de ces événements a été considéré par les uns comme une action héroïque , par les autres comme une action atroce, le 2^ a été considéré partons comme un vrai parricide. Peut-être qu'il n'aurait pas été impossible à Cicéron de se défendre dans le moment même , ou de se sauver sur mer. Il était dans sa litière, entouré de quelques hommes disposés à s'immoler pour lui; et les meurtriers étaient inférieurs en nombre. Mais , au bruit de leur marche , je ne sais quel mouvement sublime d'impatience et de dépit s'empara de l'âme du vieux patriote. Fatigué , honteux peut-être à son âge de tant d'efforts pour sauver sa vie , il fit arrêter sa litière, en s'écriaot : « Morianrnr in patrid servatd ! » et présenta sa tête. A la vue de cette tête flétrie par de longs chagrins , toute couverte de poussière ,
quelques-uns des meurtriers se couvrirent le visage et restèrent immobiles, tandis qu'un seul se chargea du crime. Je devais ces détails à l'homme qui fut si grand, comme orateur, comme philosophe, comme citoyen , à celui que nous devons tous chérir comme le compagnon de nos études et comme l'ami de notre enfance.
Je finirai par un regret. Il existe un tableau pour la mort de Démosthène. Pourquoi» n'en existe-t-il pas un pour la mort de Cicéron? Je désirerais que ce tableau fût une éclatante protestation contre les étonnantes paroles de Plutaïque. Ce philosophe , si bien fait pour apprécier l'héroïsme , ne l'a pas su voir dans Cicéron mourant- Quant à lord Byron , qui a été encore plus sévère que PI utarque , c'est presque delà colère qu'il m'a fait ressentir. L'homme, qui a scandalisé sa patrie, devait res[)ecl(M un peu plus celui qui avait sauvé la sienne.
Après ce discours, dont la dernière partie surtout a vivement ému l'Académie, M. Maillet-Lacoste a ajouté :
Mes chers confrères ,
Lorsque je viens payer une seconde fois ce tribut à la mémoire de l'homme qui fut un si bel ornement et de la littérature et de la magistrature romaines, je me félicite que ce soit dans un moment où nous possédons encore l'orateur qui a jeté un si grand éclat dans cette ville, comme membre et de celte Académie et du parquet. (4)
(1)M. Massoi,
KBUOTHECA )
9m Ci
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