‹ MélangesChapitre 1 sur 111 · PARIS LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C · texte numérisé non relu

PARIS LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C

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^ 10 MOV. 1943 ?|

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D'DN OCTOGËNAIBE.

Octogénairie et retiré du monde présent, je n'en suis pas pour cela plus solitaire. Rentré en moi-même, j'y retrouve un autre monde, le monde passé, dont les souvenirs peuvent être utiles , tout divers que soient les temps ; car, si la société humaine se modifie dans son ensemble, l'homme, en lui-même, ne change guère : sous des formes différentes ce sont toujours mêmes défauts; en sorte que toute observation vraie sur l'homme passé ne manquera jamais d'àpropos pour l'homme à venir.

Certes, par exemple, rien ne diffère autant que Tancienne France de la nouvelle ; toutefois, et, pour commencer par ce qu'il y avait jadis de

moins comparable à ce monde actuel, sont-ils morts sans postérité possible , ces hommes issus du siècle de Louis XV, esprits aériens, si exclusivement voués aux succès d'une conversation légère et brillante, effleurant tous les sujets , inépuisables en saillies éblouissantes aussi vives que rétincelle , sorte d*éclairs de chaleur, mais saillies souvent si inconsistantes , que , les vpulait-on citer, tout leur mérite s'étant évaporé avec l'apropos qui les avait fait naître, on se trouvait tout surpris de n'en pouvoir reproduire Tenchantement?

C'était surtout au règne des femmes , dans ces temps oii l'art de leur plaire était le plus grand mérite et faisait trop souvent parvenir à tout, qu'on devait ces brillants causeurs , et , de même aussi, cette émulation de mœurs galantes devenue si invétérée, que ni l'écroulement de cet empire féminin dans l'abîme de la Terreur, ni plus tard un âge avancé , n'ayant pu arracher ces hommes si aimables aux charmes et aux vanités de ces prenjières habitudes , on en a vu le plus grand nombre y, sacrifie^ fortune et famille , considération de vieillard/ et jusqu'à leur vie

D'UN OCTOGËNAIRE. &

elle-même, dont ces succès surannés hâtèrent déplorablement le terme !

Autres temps , . autres mœurs ! s'écriera-t-on ; et, dans notre démocratie égalitaire , plus de société d'élite aussi dominante , et moins encore de ces infatuations d'une Cour galante pour des favoris tels que ceux qui perdirent celle de Louis XVI! — Soit; mais, pourtant, n'avonsnous donc vu , depuis , rien de comparable dans ces engouements de coteries pour des présomptueux d'un autre genre , suffisants si insuffisants, jugés dignes de tout quand ils n'étaient rien, et de rien , ou de bien peu , dès qu'ils furent quelque chose ?

Dans une autre sphère , ne reverra-t-on plus de ces gens de lettres si remarquables par leur riche imagination, si bien réglée dans leurs œuvres, mais si déréglée dans leur conduite ; gens pour ces œuvres si ambitieux de l'avenir, mais , pour leurs autres biens, d'une prodigalité si insouciante, qu'ils ne songeaient pas même au lendemain? Était-ce l'instinct des inépuisables ressources de

6 SOUVENIRS E^ HÊVERIES

leur esprit qui les faisait se complaire à ne vivre qu'au jour le jour ? Avaient-ils besoin que d'impérieuses nécessités revinssent exciter leur verve ? Toujours est-il qu'après avoir passé , maintes fois^ ainsi, d'un labeur trop facile à des jouissances^ sans labeur, puis , de ces folles jouissances à une misère laborieuse , on les a vus , tombant , se relevant , et retombant sans cesse , user leur vogue, fatiguer leur renommée^ et, dans leur déplorable fin , laisser un triste et peut-iêtre inutile exemple à leur postérité I ■

Exemple toutefois moins regrettable que cet autre donné de nos jours par ces auteurs, ou plutôt par ces industriels dramatiques qui , s'accommodant d'une gloire mise en commun et d'applaudissements à partager, ont introduit l'esprit d'association jusque sur nos plus grands théâtres !

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