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HONNEUR ET INDÉPENDANCE

Vois-tu ces animaux que guide Todorat?

Ce sens en l'un d'entre eux esl-ii plus délicat, Tous 9 d'un commun accord, le placent à leur têle; Tous courent sur ses pas , s'arrêtent s'il s'arrête ! Mais vienne la curée , il est mis à l'écart , Et le dernier venu lui dispu^l^e sa part!

Meute d'hommes, c'est toi! Tant que le péril dure. Ta foule au plus habile obéit sans murmure : Il parle , ordonne , et tous s'empressent sous ses lois; Mais le péril passé, l'on méconnaît sa voix;

488 LA FRÂNCB

Son autorité gène , on lui devient hostile ;

Et s'il n'est le plus fort j malheur au plus habile!

On le choisit pour chef, mais pour gouverner^ non! Ses sujets l'ont fait Roi pour régner en son nom. Pauvre Roi ! C'est alors qu'orateurs , journalistes , S'arrachent ton pouvoir^ et que, si tu résistes, G)mme un despote affreux, dénoncé , déchiré , Tu vois, au nom d'un peuple à dessein égaré , Transformer au forum et dans chaque gazette , Ta Cour en cour d'assises et ton Trône en sellette ; La Presse , la TVibune, dire : L'État, c'est moi ! Et que de tes sujets , le plus sujet c'est toi 1 Oh ! qu'on est libre alors ! O système admirable Où décidant de tout , et de rien responsable, Chacun , matin et soir, publiant , déclamant Tous peuvent gouverner, hors le Gouvernement ! Lequel enfin , lassé d'une engeance aussi fière, S'écha^e un beau matin de cette pétaudière !

Mais quand le plus habile est aussi le plus fort, Oh! comme alors, saisis d*un tout autre transport, Ces Tribuns , qui de tous semblaient servir la cause , Accourent sous le joug que le vainqueur impose ! C'est qu'il tient ce Pouvoir que ces fiers lib^ux ,

Pour se le partager, déchiraient en lambeaux. La proie est dans sa main ; c'est la même curée Que se dispute en lui cette meute altérée. Et s'il en est encor dont l'appétit hautain Prétende , au nom de tous , ressaisir le festin Qu'un seul vient d'arracher à leur orgueil avide, De leurs cris impuissants , se perdant dans le vide , Chacun se rit; chacun, contre leur vain effort, Pressé d'un zèle ardent, excite le plus fort :

tf Sire, brisez leur joug! Au prix qu'on vous la donne ,

« Quel être dégradé voudrait de leur G)uronne?

« Où sont leurs trois Pouvoirs s' équilibrant entre eux?

« Sur ce sol plébéien nous n'en voyons que deux,

ce Le Trône et la Tribune ; et la chose publique

* « Ne peut être à la fois Empire et République !

« Qu'ont-ils fait? Affamés, ou de bruit ou d'emplois ,

« Leurs journaux , leur faconde ont tout perdu deux fois!

« Leur Chambre est de scandale une impudente école ;

« Leur Tribune , un comptoir où se vend leur parole ^

(c Leur Presse , une officine , et du plus noir poison

a Dont on puisse d'un peuple égai*er la raison;

a Leurs Comices, des corps qu'afin de mieux corrompre ,

a En mille fractions ils ont le soin de rompre !

<x Frappez donc ces Tribuns j muselez ces journaux , i( Depuis un demi-siècle auteurs de tant de maux ! « Oui, Sire , il faut un maître à noire populace ; i( Aux Bourgeois , un appui dont ils prisent Taudace ; « Vous êtes cet appui ! Que vous demandent-ils? « De défendre leurs Ixens , leurs lois , leurs droits civils , « Contre ces autres droits qu'on nomme politiques, « Dont les ont dégoûtés tant d'abus anarcliiques! »

lis ont dit , et leur chef, sur un discours pareil , A de ces Conseillers composé son Conseil. Dès lors, aux cris, aux coups, au désordre, à l'injure. Succède enfin la paix , fruit de la dictature ! On ne voit plus l'émeute agiter son flambeau , Ni chaque jour s'user un Cabinet nouveau. Que de hauts faits alors ! Sous ce chef qu'on renomme, L'Empire tout entier marche comme un seul homme ! Plus d'obstacles : chacun au bon ordre soumis, A son métier retourne , à sa place est remis. Qu'ils sont beaux les débuts des Pouvoirs qui surgissent! Les biens, que sans espoir on rêvait, s'accomplissent; Tout renaît; et bientôt, d'un élan glorieui, Nos Aigles ont repris leur vol audacieux , L'histoire son burin ; et déjà l'on remarque Qu'en France tout grand siècle est né d'un grand liionarque!

DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 40t

Oa vante en celui-ci son grave et doux accès , Et son habileté que prouve le succès.

Le succès! des flatteurs, hélas! le plus perfide; Que l'orgueil suit toujours; qui, de sa voix d'Armide, Lui dit : « Que ce bonheur, à son peuple apporté , « Jamais d'un trop grand prix ne peut élre acheté! '< Qu'à son génie on doit la fortune publique , ce Qu'elle est à lui ; que d'elle étant la source unique , ce II peut , pour ses plaisirs , y puiser largement , « Et des siens en gorger l'avide dévouement! a Qu'en ses projets il doit dédaigner tous murmures; « Que pour les accomplir, s'il faut des mains impures, ce Son choix n'hésite point ; qu'il sait par son début ,

fi Que tout moyen est bon dès qu'on atteint le bul ;

« Que lui seul en est juge , étant seul responsable ,

« Et qu'à ses volontés tout obstacle est coupable !

« Qu'oserait-on blâmer? Qu'ont voulu ses sujets?

ce Le repos sous ses loië , le bon ordre , la paix ;

« N'en jouissent-ils pas? La paix, c'est le silence ;

ce Le repos , son pouvoir ; l'ordre , l'obéissance i

Ainsi parle l'orgueil. Qui le contredirait, Près d'un chef élevé sur un si haut sommet?

Issu d'un coup d'État , tout , sous sa dictature ,

Est sa création ; chacun , sa créature !

Quelle tête tiendrait sur ce faîte isolé?

Là , de tous les regards il se voit contemplé ;

S'il marche , tout se meut ; languit-il , tout s'arrête ;

Tout l'Empire est souffrant s'il a mal à la tête !

Un geste j un mot de lui y ses moindres mouvements ,

Pour l'univers entier sont des événements ;

Ils portent nos destins , ils ont mille interprètes ,

Us sont enregistrés dans toutes les gazettes !

Ah ! de tant de puissance à toute heure enivré ,

Peuples y quel homme enfin ne serait égaré?

Vous-mêmes , à ce sort si différent du vôtre ,

Vous ne le croyez plus un mortel comme un autre !

Mais qu'enlends-je? Déjà le prestige est usé ! Peuple , de ton espoir, qui t'a désabusé ? D'où vient que y de ton sein le cliassant comme un rêve , Une sourde rumeur de toutes parts s'élève? <c Quel luxe ! que d'impôts ! quel règne dissolu ! ce Est-ce donc pour cela que nous l'avons élu? tt SJil nous rend le repos , quelle reconnaissance ce Lui doit-on , quand lui-même ainsi s'en récompense? rc Quoi ! spoliateur même ! Il porte un si grand nom 1 tt C!omnqient n'a- 1- il pas .craint d'en gâter le renom?

«c £t quels choix ! quels entours ! quelle insulte plus forte !

« Qu'on soit perdu de mœurs ou d'honneur, il n'importe,

« On est de tout emploi le plus digne à ses yeux

ce Dès qu'à ses volontés on obéit le mieux!

« De là plus de recours contre de tels complices ,

« £t nos droits violés jusque dans nos comices!

« De là ces vils trafics avec des favoris

« Qu'on laisse nous piller comme en pays conquis ,

<c Puis , que l'on voit, marqués du fouet de la satire ,

« Devant le monde entier représenter l'Empire!

«c Hé quoi! d'un si grand nom perdre ainsi le pouvoir !

a En gâter l'ascendant, notre dernier espoir!

« Ah ! que son cœur soit bon , sa force calme et douce ;

oc Qu'il n'ait rien d'un tyran, rien en lui qui repousse;

ft Qu'on ait vu ses rivaux contre lui s'acharner,

«Et lui, dans ce péril, vaincre et leur pardonner;

«Que même à son pays il ait rendu sa gloire,

ce Quelque cher qu'ait été le prix de la victoire;

« Qu'enfin, sa Dictature ait même eu quelque attrait,

« Nous le reconnaissons ; mais qui supporterait ,

« De tant d'impurs agents, de tant de créatures,

« L'insupportable poids de mille Dictatures?

« V Empire j c^est la paix ! mais la paix sans mépris,

« Mais non le calme plat d'un repos à tout prix?

« Mais non que cette paix dépende d'un caprice!

« Mais moins encor, qu'au gré d'une erreur ou d'un vice,

.< Un seul homme ait le droit de se sacrifier

(c Le destin de chacun ou de l'État entier !

« Un grand peuple ne peut accepter un tel rôle,

« Et nous ne voulons plus d'un pouvoir sans contrôle! •

Cri d'un trop juste orgueil un instant abattu ! Mais Peuple, ce contrôle, où le trouveras- tu? Sera-ce dans ton sein, où l'égalité règne; Où la démocratie a planté son enseigne ; Où rangs, classes, croyance, elle a tout renversé? Et, pour niveler tout, a tout pulvérisé? Et que veut-elle enfin, lasse de tout délruire. Qu'avec cette poussière on puisse reconstruire? Quel obstacle au Pouvoir en pourrait-on former? On te craint plus que lui , qu'on n'ose désarmer. Pauvre Société, qu'a réduite en poussière La folle égalité , dont on te vt)it si fière ! Foule d'individus sans ordre, sans lien, Poussière dangereuse, où ne se fonde rien! Elle repose, au moins , la poudre de la toml>e ! Mais la tienne, à tous vents, comme une immense trombe, S'élève, tourbillonne, et, dans son cours fatal,

Ne réprime ou punit que par un plus grand mal!

Despotisme ,' Anarciiie , ièlre ainsi vos victimes ! Quoi! n'avoir plus de choix qu'entre ces deux abîmes! Tomber de l'un dans l'autre; et depuis tant de jours, Ce cercle vicieux, le parcourir toujours!

Entre un Pouvoir sans frein et le gouffre anarchique , Peuple, n'est-il donc point de sage République? Trône , entre l'anarchie et l'absolu pouvoir, N'est-il point de milieux où l'on puisse t'asseoir?

Hélas! depuis le jour où, frappé d'analhème, Autorité de Roi, de père, de Dieu même, Tout pérît, que d'efforts, Peuple décapité , Pour refaire une élite à ta Société !

Quand à ce corps tronqué tu veux rendre une tête , F^a tempête détruit ce qu'a fait la tempête , Et rien ne lui survit, rien, depuis soixante ans. Que daignent consacrer et le Ciel et le temps '

Raison, voilà ton règne! Ah! quoi qu'elle imagine, Seule jamais sa voix sur l'homme ne domine! Que font ses vains discours, ses fragiles arrêts.

496 l'A FRANGE

Aux vents dès passions ^ au choc des intérêts?...

Les Intérêts!... Quel nom \iens-je de faire entendre?... Que leur pouvoir est grand ! . . , Mais pourquoi s'en défendre? Quand l'homme est si blasé, si sceptique aujourd'hui, Est-il une autre prise à la Raison sur lui?... Ces intérêts , qu'ils soient de ce monde ou de l'autre , N'est-ce donc point par eux que le Sage ou l'Apôtre Ont obtenu de nous tant d'efforts généreux? Raison, tu n'as sur nous de prise que par eux! Lorsque même en ton nom ces intérêts raisonnent, Ta force n'est, hélas! que celle qu'ils te donnent! Sans eux, vers quels progrès nous ferais-tu marcher? C'est par eux, de nos jours, qu'on t'a vu triompher.

Quand du Peuple , jadis, tu souleva's la masse. Tu voulus qu'au banquet le plus grand nombre eût place; Que le mérite seul y réglât le destin ; Que la loi régnât seule ; et que chacun enfin , . Ayant part au labeur, eût part à la récolte. Tel fut jadis le but de ta grande Révolte ! Si d'autres passions ont alors prévalu il n'importe, ce but fut avant tout voulu. Il fut atteint! Depuis, qui ne convient qu'en somme t

On vît la dignité se relever dans Thomme ,

Ses droits mieux reconnus , et même dans chacun

Le sens commun , si rare, être un peu plus commun?

Mais alors au banquet une foule innombrable Accourait , se pressait. Il manquait une table Où tant de conviés eussent place aisément, Et de tant d'appétits se trouvât Faliment. Le crédit l'apporta ; son attrait , qu'on critique , Fit de l'or de chacun la fortune publique. Dès lors mille intérêts , jusque-là désunis, Dans un même intérêt marchèrent réunis ! Noble ou non, c'est un fait : qu'une puissante amorce Donne à cet intérêt et le nombre et la force ; Qu'il s'impose au Pouvoir; qu'à ses calculs divers L'ordre et la liberté sont également chers ; Qu'il est le mieux compris de toute intelligence ; Que chaque jour s'accroît sa nouvelle puissance ; Qu'enfin il est le seul qui n'obéisse» pas Au despotisme aveugle , ou d'en haut ou d'en bas ! *

Eh bien , puisque c'est là que la force réside , Abaisse-toi, Raison, à le prendre pour guide! Fais de cet intérêt ton plus soUde appui; La force qui te manque, accepte-la de lui!

Qu*il soit ce contre-poids, dont le contrôle libre Entre des droits rivaux conserve l'équilibre; Et l'intérêt d'un seul, d'où naissent tant d'abus, Sur l'intérêt de tous ne l'emportera plus!

L'intérêt!.... Viniérêil.,,. Triste positwisrne! N'est-il un frein plus noble à mettre au despotisme? Quoi! les mâles vertus, les instincts généreux Ne suffisent-ils point contre ce joug honteux? Hélas! non. Autour d'eux, quand tout s'abaisse et tremble, Leurs voix manquent d'échos, et de force, et d'ensemble! Mais c'est alors contre eux que le maître irrité , Par de nouveaux excès insultant leur fierté , Révolte contre lui les peuples qu'il opprime , Et que de leur courroux sa colère est victime!... Combat de passions ! déplorable succès , Où l'excès n'est vaincu que par un antre excès; Où la force triomphe , où le patriotisme N 'abat que le Despote , et non le Despotisme !

Instincts libres et fiers des hautes régions , Où ne s'élèvent point nos tristes passions. Parlez ! Qu'à votre voix leur lutte s'ennoblisse l Mais ne prétendez pas en régler le caprice.

Seul9 à leur folle ardeur un autre frein est bon : Laissez ce soin terrestre à la froide Raison ; Et puisque l'intérêt mieux que vous la seconde, Sous le nom de Crédit qu'elle règne en ce monde! ■Qu'elle y soit ce qu'elle est, l'intérêt bien compris ! •Que pour y dominer nos filles du logis , Reclassant un grand peuple, elle en forme l'élite En large olygarchie ouverte à tout mérite!

De nos divers états le lien fut brisé ; En corporations qu'il soit recomposé ; Que chacune ait ses chefs ; qu'en tête de chacune Le mérite les place , aidé de la fortune; Hommes de lettres, d'arts, hommes de tous métiers. Sous vos drapeaux divers dès lors associés, Qu'en vos chefs reconnus votre choix vous rassemble ! Là, doit être la Force et la Raison ensemble; Et que chaque intérêt, ainsi représenté, Recompose une tête à la Société !

Quelle autre, désormais, pourrait mieux la conduire?

Au Pouvoir, quel qu'il soit, quelle autre pourrait dire ; « Régnez, mais au nom seul des intérêts de tous; « Respectez-les en moi qui les surveille en vous! a Régnez par eux, pour eux, voilà votre seul rôle;

« Et vous ne pourrez plus en briser le contrôle î »

Dieu le veuille ! et de plus, qu'à ta mobilité , Folle Démocratie , un frein soit apporté ! Que Tintérêt commun soit ce frein , s'il peut Télre , Et que sur tous enfin il règne seul en maître !

L'intérêt s'ennoblit quand il est collectif! Qui plaindrait le Pouvoir d'en être alors captif? Un Peuple , trop connu par son humeur hautaine, Ne l'a-t-il pas assis sur. un ballot de laine? Ce trône, où l'intérêt règne et compte les. vœux, Rend-il ces vœux moins fiers, moins purs, moins généreux? Et pourquoi? C'est qu'en nous quand la prudence veille > Ce que l'honneur prescrit, l'intérêt le conseille;* Bien compris par ce peuple, il éclaire ses yeux, Il y maintient la foi, le respect des aïeux. Voilà comment chez lui cet intérêt domine , L'intérêt coUeclif, devant qui tout s'incUne ! C'est l'intérêt privé, l'intérêt de chacun , Concourant, s'immolantà l'intérêt commun!

Et vous prétendriez l'accuser d'égoïsme?

Cet égoïsme-là, c'est le patriotisme! Il donne le pouvoir à qui l'a mieux compm; La gloire de ses chefs se mesure à ce prix»

Cette gloire est la vraie', elle est la gloire utile! Et ne la croyez pas, avant tout, mercantile ! Non, non, des grands États l'intérêt le plus grand Est dans leur dignité, dans l'orgueil de leur rang, Dans le respect qu'entre eux l'un à l'autre ils s'imposent, Dans le nombre des bras , des cœurs dont ils disposent ; Et si quelque revers vient à courber leur front , Dans l'ardeur d'en venger, d'en effacer l'affront ! ;

Un affront! O douleur! ô mon pays! 6 France! Où vas-tu prodiguer ton sang et ta vaillance , Quand, dans ton propre sein, ton Empire, outragé. Depuis dix lustres pleins n'est point encor vengé; Quand à tes oppresseurs tu n'oses, prisonnière , Du Rhin et de l'Escaut ressaisir la barrière ; Quand tes vainqueurs d'un jour se vantent qu'à jamais Ton peuple, qui vingt ans les a vus ses sujets. Subira, mutilé sur ce lit de Procuste, L'insupportable affront de leur arrêt injuste ?

Ah! quand s'écriera-t-il, ton Génie indigné : a De quel droit à ce joug m'avez-voufi condamné? « Eh! que m'importe à moi voire inique système? « Je n'accepte de lois que celles de Dieu même !

« C'est lui qui sur ce globe a tracé de sa main

ce Cet Empire des Francs que l'on mutile en vain !

<c Les bornes qui d'en haut lui furent destinées

rc Sont les deux Mers, le Rbin, l'Alpe et les Pyrénées!

a L'entendez- vous? Le Rhin! ce Rhin qu'en vos fureurs

a Tous VOS Barons et Ducs , huit Rois, deux Empereurs,

« M'ont ravi par la ruse , et non par la victoire !

« Si je ployai, ce fut sous le poids de ma gloire!

« Elle s'emporta trop au delà de ce Rhin,

« Dont vous, à votre tour, méconnaissez le frein !

« Mais l'Empire opprimé, dont je suis le Génie,

« Arrachera sa rive à voire Germanie !

« Il naquit sur ces bords que vous lui contestez;

« C'est son propre berceau que vous lui disputez ,

a Le berceau de Clovis, celui de Charlemagne!

« Eh! qu'étiez- vous alors, vous et votre Allemagne,

« Quand il était déjà l'héritier des Césars ?

« Vous étiez des païens , dans vos forets épars ,

« De sauvagei^ tjpibus; et c'est à notre. France

« Que vous devez vos arts, vos lois, votre croyance!

a Elle vous a vengés du féroce Attila 1

<c Du cimeterre arabe elle vous préserva !

« Et vous, à la faveur de ses guerres civiles ,

« Vous avez envahi ses forts, ses champs, ses villes I

pu DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. SOS

« Que vous doit-elle , à vous qui lui devez vos Rois ,

a Ces rois qui m'ont trahi , dont Tinsolente voix

« Vient à leur joug honteux de joindre la menace?

« Qu'ont-ils dit?... La Comté!... la Lorraine!... l'Alsace!

« Ah 1 plus de vains discours ! A d'indignes liens

« Ils ajoutent l'insulte! Aux armes , citoyens !

« Jadis tout vous manqua jusqu'au fer, quand leurs haines

« S'unirent contre vous pour vous charger de chaînes ,

« Vous piller, vous grever de tributs odieux !

« Et quand ce fer, quand l'or renaissent en ces lieux ,

a Quand le sang dés héros bouillonne dans vos veines,

« Vous les prodigueriez en entreprises vaines ,

« Ou, captifs sous le joug d'une servile paix,

<c En discordes sans fin , dont les honteux excès

fi Font , depuis cinquante ans , pour des libertés folles,

« D'un siècle d'action un siècle de paroles !

« Ah ! plutôt , du Danube au» Czar livrant le bord ,

« Marchez au Rhin; c'est là qu'il faut courir d'abord!

« Qu'un million de bras chassent de son enceinte

<c Ce Roi qu'excite moins son orgueil que sa crainte !

a Jusque-là, quelle triste et vaine fiction!

«< Vous, Empire?. . . Empereur ?. . . Vous, grande nation ?. ..

« La France est mutilée, et vous osez vous dire

« La grande nation! l'Empereur! un Empire!...

« Ces titres , qu'effaça le plus grand des revers,

<r Que sont-ils sans le Rhin , sans TEscaut, sans Ân\crs?

« Tant que vous n'aurez point reconquis ces rivages,

« Et lavé dans leurs flots de si sanglants outrages ,

ft N'usurpez pas des noms dont la pompe trahit

« Le joug humiliant que la France subit!

«f Brisez-le donc, ce joug! Méritez qu'on vous nomme

a La Grande Nation^ comme au temps du Grand Homme !

« Non! le deuil n'est point dans leurs cœurs,

a Quand tes clefs, malheureuse France,

<c Dans Anvers , Cologne et Mayence

a Sont aux mains de tes oppresseurs !

« Non ! sous la menace hautaine

a D'orgueilleux, d'insolents geôliers,,

<c Tout ce peuple de prisonniers

a Ne songe qu'à dorer sa chaîne !

a Dans ses discordes, que voit-on?

a Des chefs , sous lesquels il s'enrôle , « Se disputant le triste rôle

«( De régner' dans une prison, « Ta liberté, sous leur bannière , «c Peuple, s'épuise en vains essais; « Il n'est de libre aucun Français « Tant que la France est prisonnière !

<c N'es-lu pas issu de ces Francs , « Enfants du Rhin et de la gloire?

« De ces Francs , dont jadis l'histoire

ce A dit en de si fiers accents :

a La terre et toutes ses puissances

« Tremblent sous leurs pas valeureux ;

a El le ciel croulerait sur eux ,

a Qu'ils le soutiendraient sur leurs lances! »

<i Reprends donc leur mâle fierté

a Laisse là tes discordes vaines!...

(f Quand tes frontières sont des chaînes ,

« Que parles-tu de liberté?

« Ah! d'un demi-siècle d'outrages

« Songe , avant tout , à te venger;

« Le joug honteux de l'Étranger,

« C'est le pire des esclavages ! »

50g LA FRANCE

O noble France ! ainsi ton génie irrité Texcitait, s'indignant de ta captivité!

Et toi y sage Albion ^ quand j de Flnde à Byzance^ I/astre géant du Nord meoace ta puissance; Lorsque des longs parcours l'obstacle surmonté Va doubler le péril ; quand il s'est augmenté

D'un allié hautain , qui, grandi dans Forbile

De cet aslre géant , s'en fait le satellite ,

Que fais-tu donc? Crois-tu que sur ce continent ,

Contre de tels rivaux , ton superbe Trident

Te suffise ; et que là , sans rien qui le seconde ,

Il soit encor pour toi le sceptre de ce monde?

Ne vois-tu pas qu'il manque à son autorité

D'un Empire vqisin le glaive redouté j

Mais qu'il faut, pour qu'entr'eux l'union soit entière ,

Laisser à celui-ci ressaisir sa frontière ?

Qu'alors, l'un comme l'autre à son faîte arrivé ,

De ce double sommet sur l'Europe élevé ,

La domptant , on verrait ton trident et ce glaive

D'un long siècle de paix réaliser le rêve? Qu'importeraient d'un Czar les hostiles fureurs, liOrsqu'entre vous et lui, huit Rois, deux Empereurs Ne trouveraient qu'en vous bienveillance, justice. Et de leurs intérêts la force protectrice ? Hâtez- vous donc ; formez ce faisceau glorieux ! Au centre de l'Europe eh vous plaçant tous deux , Dieu voulut qu'en nos jours l'art de s'entre-détruîre,. A son comble arrivé , vous serve à reconstruire ! Arrachez-le d'abord à son emploi brutal ; Retournez-en l'abus contre l'esprit du mal ; Qu'il tombe, et , comme lui, tout esprit de conquête! Si de l'Europe en vous on reconnaît la tête ; Des sciences , des arts , de tout progrès nouveau , Si le Ciel en vos mains a placé le flambeau , C'est pour qu'entre vous deux une sainte alliance En redouble Téclat , les bienfaits , la puissance ; Pour que l'astre géant pâlisse à sa clarté ; Que du faible partout le droit soit respecté ; Qu enfin cesse entre vous toute lutte inféconde , Et que votre union donne la paix au monde!

La Paix ! Pour la donner, l'as-tu? Comment alors,

Sans l'avoir au dedans, Timposer au dehors?

Donner ce qu'on n'a point soi-même , est-ce possible?

Tant que de tes partis l'esprit incorrigible ,

Sans pitié, sans remords, déchirera- ton sein,

Pauvre France! renonce à ce noble dessein.

Qui peut compter sur toi, quand chez toi rien ne dure?

Hier, démagogie ! Aujourd'hui , dictature !

Sait-on ce que demain tu pourrais devenir?

Quels voisins pour alliés nous voudraient donc choisir,

Et de les gouverner confier le système

A qui ne sait comment se gouverner lui-même?

Honteux abaissement ! France , quand donc enfin

A tes divisions sauras-tu mettre fin?

Sois, à ton gré , Royaume, Empire ou République,

Choisis ! mais , ton choix fait , qu'une loi despotique

D'un silence de mort frappe tous ces partis.

Qui sont de ta grandeur les plus grands ennemis!

C'est ainsi qu'Albion apprit à leur licence

Qu'au choix de son pays on doit l'obéissance.

Imite-la : qu'enfin ton pouvoir respecté

Courbe ces ennemis sous ton autorité ,

Ou 1^§ force à changer et leur perfide rôle

Et leur guerre coupable en un sage contrôle!

Pour VOUS, fermes esprils, dont les convictions Survivent aux revers, au choc des passions, Vous aussi, nobles cœurs, dont le généreux zèle A des chefs malheureux garde un culte fidèle. Imitez le plus grand de nos grands orateurs (i) : Déchirez votre rôle, et restez spectateurs Si vous n'êtes guerriers, car alors votre vie. Guerriers, n'est plus à vous ; elle est à la Patrie!

(Décembre 1869.)

Des temps de Marengo vétéran solitaire.

J'élève encor vers toi ma voix nonagénaire : Que ses derniers accents soient dignes de ton nom, France de Charlemagne et de Napoléon !

Pauvre France, est-ce foi que Paris représente ^ D'un pays mutilé capitale arrogante,

(i) M. Guizot.

hlO ^ LA FRANCE.

Qu'on agrandit sans cesse , et qu'on orne à tout prix , Quand sous un joug honteux , opprimé , le pays Reste faible j incomplet , tel que ce nain difforme Qui sur un corps chëtif porte une tête énorme ?

Quand donc j ressaisissant et le Rhin et TEscaut , France, lui rendras-tu le cadre qu'il lui faut ? Quand t'apercevras-tu qu'un tel faîte t'écrase ^ Et qu'il faut au sommet proportionner la base ; Qu'il ne faut plus , surtout, offrir à tout venant , Comme en soixante-sept, le spectacle affligeant D'un captif invitant le geôlier qui l'enchaine A venir admirer comme il porte sa chaîne, Se pare de ses fers et dore sa prison ?

France de Charlemagne et de Napoléon, De quel progrès, de quoi peux-tu donc être fière , Quand tu n'as point du Rhin reconquis la frontière? A quel signe , sans lui , te reconnaitrait-on , France de Charlemagne et de Napoléon ?

C'est lui qui protégeait, dans sa puissante course , De tes fleuves divers et le cours et la source ; Seul entre tous , son cours , tracé du sud au nord; Te marque tes confins , comme un arrêt du sort. Avec lui rentreraient au pouvoir de tes Princes

Huit millions de sujets , cent villes, vingt provinces;

Et tes chefs , Rois , Tribuns , Empereur, tour à tour,

L'abandonnent aux mains de tes vainqueurs d'un jour !

Quoi ! malgré tant de sang , après tant d'holocaustes ,

C'est encor Lille et Metz qui sont tes avant -postes !

Quoi! d'un Prussien, d'un Belge acceptant les mépris.

Tes fiers représentants ne songent, dans Paris,

Qu'à pérorer sans fin sur l'art de te conduire , *

Sans craindre d'imiter les Grecs du Bas-Empire ;

Quand, ô honte ! le tien n'a plus même aujourd'hui

La frontière qu'il eut au temps des Dubarry !

Pour la défendre, ainsi morcelée, incertaine.

Un million de soldats te suffirait à peine ;

Tandis que , reportée au Rhin et dans ses forts,

Qui l'oserait braver? Respectée au dehors.

Ta gloire suffirait , ta gloire qui se souille

D'un Bismark, d'un Cobourg, assis sur ta dépouille ,

Et dont le joug hautain dément jusqu'à ton nom,

France de Cliarlemagne et de Napoléon'

Au Rhin donc ! c'est le cri de ton indépendance ; Tout est là : ton honneur, ta gloire, ta puissance ; Et ton repos aussi. La paix au prix du Rhin , C'est une fausse paix les armes à la main ,

&n A LA FRANGE.

La honte au cœur, repos ruineux et précaire ; Ce n'est point là la paix, si ce n'est point la guerre.

Au Rhin donc ! et qu'enfin, d'un premier bond franchi, Déjà son bord français en soit presque affranchi ; Ses forts , pris à revers ; la lutte décisive, Avec tous ses fléaux, portée à l'autre rive.

L'offensive est française ! Après ce premier pas, Qu'elle vive du sol , marche, et n'hésite pas. A Hâtons-nous ! s'écriait le géant des conquêtes : ce Les jambes, mes enfants, épargneront les têtes! » Que l'ennemi partout soit ainsi prévenu : Celui qu*on déconcerte est à demi vaincu. Ose donc, et surtout que la bataille prête De ton rival troublé menace la retraite. Dans la nécessité de vaincre ou de périr, S'il résiste aux assauts que tu lui fais subir, Qu'un corps choisi soit prêt; que son artillerie Foudroie un point donné de la ligne ennemie ; Qu'il la crève , s'y jette, en rompe enfin Taccord, Et qu'ainsi du combat il décide le sort.

Mais que ton chef ici ne borne point sa gloire : Vaincre est peu , s'il ne sait user de la victoire. Les nuits, les jours suivants, point de repos, soldats. Sans en avoir atteint les derniers résultats! Poursuivez ces vaincus. Changez, coûte que coûte.

A LA FBANGf:. 4U

Et leur retraite en fuite , et leur fuite en déroute. Réserves, accourez ! Ce n'est que dans Berlin Que vous ressaisirez le bord français du Rhin. C'est là que de Landau , de Cologne çt Mayence Sont les clefs.... ou plutôt les tiennes, pauvre France!

Qu'attends- tu donc? Crains-tu, dans ce choc inégal ^ De rencontrer bientôt un plus puissant rival ; Et même, contre toi, qu'une triple alliance Et sur terre et sur mer n'épuise ta vaillance? Non : si d'un double effort il ne faut point douter, Ce triple et trop grand choc n'est point à redouter.

Quand des Etats-Unis la grande République Dispute l'Océan au Trident britannique ; Quand l'empire des Czars, sans cesse grandissant , }

Vers l'Inde, chaque jour, marche à pas de géant, Et qu'il a pour Byzance, objet de son caprice. Comme pour la Pologne , un Prussien pour complice; Lorsqu'à ce prix, enfin, à ce roi parvenu Il promet un secours rapidement venu.

Ne crains plus aujourd'hui que l'Angleterre hésite Entre l'Aigle française et l'Aigle moscovite ; A moins que, spectatrice, elle borne ses vœux A les voir à l'envi se déchirer tous deux.

Eh bien! satisfais-la, brave encor cet obstacle; D'un second Austerlitz donne-lui le spectacle.

Ton grand homme n'est phis ! Mais ta- cause, aujourd'hui, D'un empire puissant n'a-t-eile pas l'appui? Et , grâce à.Sadowa, n'est-elle pas plus riche Des huit cent mille bras de la guerrière Autriche?

Bien plus : dans ce conflit contre ton oppresseur^ Le nombre seul des bras est-il en ta faveur? Vois ceux que contre toi son vaiti orgueil rassemble : Plus il les fait nombreux, et moins ils ont d'ensemble. Polonais et Danois, Hessois, Hanovriens, Et des Libres Cités les mâles citoyens , La moitié des sujets qu'il arme pour sa cause , En détestent le joug, et celui qui Fimpose. . Croirais-tu donc qu'au sud, leurs alliés, dans leur cœur, Seraient plus dévoués à cet usurpateur?

Voudraient-ils que du Mein la Ircip faible barrière, Que l'Elbe, des trafics leur rapide courrière. Que le Danube enfin, ce fleuve sans rival. Au cours deux fois royal, deux foi5 impérial. Avilis, dégradés, devinssent tributaires D'une clîétive Sprée, inconnue à leurs pères?

Non, non! Crois bien plutôt, que, dans leur cœur loyal, Tous, au sud comme au nord, n'attendent qu'un signal; Qu'ils savent qu'à la fois , c'est de Paris et Vienne Qu'il faut, pour leur salut,'que ce signal leur vienne; Et qu'on y choisira le moment opportun

 LA FKANCE. 61S

Pour écraser ensemble un ennemi commun.

Ils le craignent autant qu'ils te craignaient naguère. Mais, commence pourtant par un prompt coup de guerre ! Va : quand d'un grand succès son début est marqué,

Les alliés au \ainqueur ont-ils jamais manqué?

Ah ! quand ils entendront leur ancien Chef leur dire : c< Amis, accourez tous au salut de TEmpire ! « Le signal est donné; ce Français, ce vainqueur, « N'est plus un conquérant : c'est un libérateur, « Votre allié le plus sûr ! marchons sans défiance ; c< C'est encor, c'est toujours notre Sainte Alliance, <c Mais contre un ennemi né dans son propre sein! « Retournons contre lui son perfide dessein. <c Tous les moyens sont bons à sa noire entreprise : « Il viole tous les droits, par force, par surprise^ « Voisins, amis, alliés, monarque ou citoyen, «r Tout, sous son joug de fer, doit devenir prussien ; ir Et, croyant nous tromper par un vain stratagème, « Il veut, au nom de tous, seul élre tout lui-même.

<c Eh bien ! montrbns-lui tous combien il s'est mépris « En osant nous traiter avec un tel mépris ! •f Répondons au signal que nous donne la France ; c Qu'il soit enfin venu le jour de la vengeance ! a Arrachons à ce Roi le prix de tant de maux, ir Ce manteau royal fait de pièces, de morceaux

« Dérobés, extorqués par ruse ou violence : « Mettons à nu ce traître à la Sainte Alliance !

<€ Que la Poméranie, où riaqmt son Bismark , a Soit, avec le Holstein, donnée au Danemark; « Au loyal Roi saxon, Wittemberg, les Lusaces, « La Silésie encore, avec ses fortes places; « Au Roi hanovrien, Magdebourg pour garant, € Avec la Westphalîe en dédommagement.

<c Que la Hesse à nos bras doive sa délivrance, « Et les Libres Cités, leur vieille indépendance, a Qu'enfin le noble RÏiin soit respecté de tous; a Qu'il serve de barrière entre la France et nous ; a Ou plutôt, qu*allemande et française, son onde u Soit de notre union une image féconde ! « Pour VOUS, Rois du Danube, au delà de ses bords « Le vaincu payera le prix de vos efforts; « Et quant aux miens, amis^ pour eux je ne demande « Qu'à retrouver en vous ma Patrie allemande ! »

France, à ce cri d'honneur, ce généreux appel, ' Doutes- tu que l'élan né soîl universel? Qu'en tous ces braves cœurs l'écho n'en retentisse. Et que ce juste arrêt bientôt ne s'accomplisse?

— Oiiîj dîs-lu.... tout concourt, mais grand est le péril, Et grand il veut un Chef. Ce Chef surgîra-t-il?... Il faut que du bon sens brille en lui le génie;

A LA FRANCE. hîl

Que son coup d'œil soit prompt ; sa prudence, hardie ; Qu'habile, ardent, actif, il soit, dans ses essais, Digne de commander à des soldats français; Qu'ils aient foi dans ce chef; que cette confiance Double en lui le pouvoir, comme en eux la vaillance : Un tel Chef, l'aurons-nous?... Vainement évoqué, L'homme à Toccasion a si souvent manqué !

— Cer te, il peut lui manquer, et trop souvent, sans doute : G)mment, .pour la saisir, se trouver sur sa route, Quand il faut qu'aujourd'hui tout marche à la vapeur? lie sort, qui, de nos jours, marchait avec lenteur, Laissa, pendant quatre ans d'une guerre incertaine. Méconnu dans tes rangs ton plus grand capitaine. Mais , maintenant qu'un chef sur les champs de combats K'arrive qu'entouré d'un peuple de soldats Qui dévore eii trois mois la fortune publique , II faut, sans nul retard, que son destin s'explique; Et , dès les premiers jours , on exige de lui Les trois mots de César : Fenij virii, vîci.

Bien plus , au choix d'un chef, qui lui-même s'ignore , Combien d'autres hasards vont s'ajouter encore ! Ce nouvel armement, ces rapides chemins. Veulent un art nouveau pour de nouveaux moyens ; Puis, ces bras par millions, quand déjà, pour cent mille. Le commandement même échappe au plus habile ;

Leur partage obligé sous divers chefs de corps,

Doublant la chance entre eux des fatals désaccords !..«

Mais qu'importe, après tout? La part de ta rivale

A ces hasards de plus n'est-elle paâ égale ?

Son ministre , son Roi , valent4ls , en un mot ,

Le seul héros qu'elle eut?... Sois donc prête; et bientôt ,

Sur leur sol usurpé , tu verras ce que pèse

Ce nouveau Richelieu , sous un autre Louis Treize l

(Juillet 1870.)

Enfin ton oppresseur a comblé la mesure : Jusqu'au plus fol orgueil il a poussé Tinjure; J'entends partout le cri de l'indignation ! France , tu redeviens la grande nation ! . . . Mais dois-je à cette ardeur joindre mon cri de guerre? Hélas! non; tout me dît qu'il faut encor me taire : Comment pour l'offen^ve, après un long sommeil , Tout peut- il être prêt, France, dès ton réveil (i)?... Mon Dieu , protégez-la contre une cause impie ! Et vous , qu'à notre Chef votre immortel génie Inspire des élans dignes de votre nom , Mânes de Charlemagne et de Napoléon !

(i) Ceci explique pourquoi, à cette époque , l'auteur, malgré les pressantes sollicitations de plusieurs de ses amis, se refusa à publier ce qu'il appelait son Chant de guerre : cette guerre , à laquelle il désirait tant qu'on se préparât, venant d'être déclarée sans armées et sans alliances prêtes, lui paraissait intempestive et prématurée. {Note de J 'éditeur.)

SZil

PARIS. — (Mars et ÀTril i87i.)

R^.VERI£S d'un NONAGENAIRK.

ère

Compagne y amis y parents ^ avant nous disparuS| Où vous rejoindrons-nous? qu'êles-vous devenus? Quand la mort vous arrache aux maux de cette terre. Voire âme à nos destins devient-elle étrangère? Certes s'il se pouvait , libres , dû haut des cieux Vous nous protégeriez, Mânes de nos aïeux î Tel dans ses Demi-Dieux Ta cru le Paganisme, Tel le croit dans ses Saints notre Christianisme ; Mais, sur ce bord du gouffre oii nous attend la mort, Jamais nul souffle d'eux ne vient de l'autre bord Confirmer cet espoir, et donner à notre âme , Dans son doute, un appui qu'en vain elle réclame!..

èmc

L'instinct croit • ce qui doute en nous c'est la raison. Dieu créa libre riiomme en lui faisant ce don ^ Libre, mais responsable et doutant à ce titre. S'il ne doutait de rien, pourquoi son libre arbitre? Loin de là, sa raison ne veut ajouter foi Qu^à ce dont elle sait le comment y le pourquoi , Si bien que de Dieu même elle doute , incapable D'expliquer autrement ce monde inexplicable

èrae

Athéisme ! et voilà le misérable écueil Où de notre raison vient échouer.l'orgueil! Cet attribut si vain du beau nom qu'il s'adjuge Met tout en question , de tout il se fait juge ; Et de ce que par lui l'homme règne ici-bas Sur tout être vivant, hors sur lui-même, hélas! De ce que découvrant les lob de la matière , 11 les assujétit à notre race allière ,

Celle-ci j reniant ses instincts et son Dieu ^ Croirait que sa raison doit seule en tenir lieu , Comme aux odieux jours d'une Commune infaiiie (i)! liaison y mère du doute , où conduis-tu notre âme?...

ème

Notre âme! ah! cherchons-la dans ces élans du cœur. Dans ces nobles instincts de foi j d'amour, d'honneur, Bien plus qu'en tes progrès, trop terrestre sdence! L'àme est plus dans le cœur que dans Tintelligence , Et ce cœur, en dépit de tout raisonnement , D'une vie à venir garde le sentiment; Instinct venu d'en haut, lueur mystérieuse , Fanal à l'autre bord d'une mer orageuse , Tu nous dis que nos vœux de vous sont entendus, Compagne , amis , parents, avant nous disparus ; Que des pieux souvenirs Dieu veut que l'on s'honore, Etque d^unmondeà l'autre ons'aime, ons'aide encore.....*

(i)En 1793 et 179/i.

■yèmc

Quand parle ainsi Tinstinct à nos espilts émus , Que peut notre raison lui demander de plus? Elle sait qu'ici- bas il régnait avant elle; Qu'on ne peut à ses lois être longtemps rebelle; Que du Ciel à nos cœurs ses révélations Sont le point de départ de nos religions ; Qu'enfin , si l'homme aspire à s'élever sans cesse , Si des êtres vivants c'est le seul qui progresse , Il le doit y avant tout ^ à cet instinct moral Qui distingue le plus l'homme de l'animal. De Timmortalité , de l'éternité même , C'est l'instinct, et sa preuve est dans l'Être suprême Qui seul a pu donner à l'homme d'enlrevoir Ces choses qu'autrement il n'eût pu concevoir

Vains propos! nos penseurs n'ont foi qu'en leurs sciences; Leur raison, de l'instinct dédaigne les croyances.

Ingrat! quand c'est d'instincts que vit ton corps mortel ;

Quand ici tu dois tant à l'instinct maternel;

Quand c'est de nos instincts que naissent, dit l'Histoire ,

Nos mœurs qui des États font la honte ou la gloire ;

Quand tu sais qu'à Tinstinct les animaux soumis ,

Peuplades de castors , d'abeilles, de fourmis,

Sont depuis six mille ans aux mêmes lois dociles.

Là , point de factieux , point de guerres civiles ;

Et là , chacun ne voit, tout étant en commun,

Que dans le bien de tous l'intérêt de chacun ;

Simple instinct social , qui résout , et sans peine ,

Un problème insoluble à la raison humaine!

ème

Insoluble en eflet dans nos sociétés , Maigre' , pauvre raison , tes essais trop vantés ! Sparte, Solon , Numa , leurs codes, ces merveilles. Ont-ils autant dure que celui des abeilles? Font-ils mieux de nos jours, ceux qui veulent en vain !Ni vêler à tout prix le sort du genre humain , Et qui, surexcitant des maux qu'ils passionnent, Au nom de la raison à l'envi déraisonnent? :

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Ce don de la raison^ est-ce un bien? est-ce un mal? L'homme est-il plus heureux que ne Test Tanimal ? Vaut-il mieux? Si du bien il a la conscience, Il le doit à Tinstinct mais non à sa science. Et quant à celle-ci, ce fruit de sa raison, Dans le monde moral quel progrès lui doit- on? Voyez comme y au rebours, plus elle civilise, Plus mœurSy esprits et cœurs, tout se matérialise. Surtout lorsqu'ayant fait le peuple souverain. Tout s'abaisse avili, tout se fait peuple enfin ; D'où vient qu'en ces périls, qu'un grand cœur seul conjure, Tout, jusqu'au Dictateur, manque à la Dictature !

La Dictature, eh 1 oui. Peuple, quel autre frein Dompterait les partis qui déchirent ton sein ? Quelle autre autorité te rendrait, pauvre France, Ta gloire, ta grandeur et ton indépendance? Mais quel Chef peut surgir du fond de ce chaos?

Mon Dieu j fais que l'abimé enfante le héros !

Jadis, des maux moins grands, sur nous venant s^abattrc^.

Enfantaient Duguesclin, Jeanne-d'Arc, Henri-Qualre,

Napoléon enfin, dernier, suprême effort,

Si grand, qu'il semble, hélas ! avoir lassé le sort.

Depuis, 6 pauvre Fran^ce, épuisé, ton génie

Tombe et retombe en proie à ta démagogie.

Ce monstre^ l'ennemi de tout gouvernement,

De nos ambitieux détestable instrument ^

Grandit à la faveur de leurs folles discordes;

C'est l' Attila moderne avec toutes ses hordes !

Né dans les plus bas fonds de nos grandes cités.

Ce fléau, destructeur de nos sociétés,

Des civilisations menace la dernière.

Un déluge, dit-on, éteignit la première j

Painsnne, la seconde a péri sous la main

Des Barbares de l'Est, ou du pesant Germain ;

Et par son propre excès la troisième succombe.!

Plus haut fut son berceau, plus bas sera sa tombe :

Elle naquit chrétienne; et l'ingrate, aujourd'hui,

Ne veut que sa raison pour guide et pour appui :

Sa raison ! 6 Babel d'orgueilleuse mémoire I

O chute des Titans, ta fable est son histoire !

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