DE LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
Un fait existe en tout homme et de tout temps : dans l'homme, et autour de lui, tout meurt ou semble mourir, et il croit à rimmortalité! Tout finit, et il croit à l'infini ! Rien de ce qui frappe ses yeux n'est éternel ni parfait, et il croit à l'éternité et à la perfection, c'est-à-dire à Dieu !
Or , Dieu s'est-il exclusivement révélé à l'homme par cet instinct moral et sublime dont il a doué toute âme humaine , ou bien y a-t-il ajouté d'autres révélations partielles et surnaturelles, c'est-à-dire locales, temporaires, et visibles seulement à quelques yeux privilégiés ?
Entre les religions et la philosophie toute la question est là \
Mais quoi qu'en décide, à tort ou à raison, chacun de nous dans son libre-arbitre, ce qui est hors de question , c'est un second fait aussi général que le premier : c'est que , depuis le commencement connu de toute famille et de toute société humaine , à cet instinct moral et
sublime, naturel à Thomme, il s'est ajouté une foi puissante à ces autres révélations miraculeuses ou surnaturelles; et que ce second fait est si constant, si universel, si dominateur, qu'évidemment Dieu en a voulu ou permis l'accomplissement !
D'oÙL l'on doit conclure que dans ce second fait, plus ou moins de main d'homme ou non, la main de Dieu se trouvant plus ou moins aussi, commande à notre libre-arbitre de n'en point juger légèrement.
Or, pourquoi de cette double observation ne naîtrait-il pas, dans la société chrétienne, un • accord heureux entre la religion et la saine philosophie ?
O sublime idée de l'égalité des hommes devant Dieu et d'une autre vie rémunératrice , divine inspiration de la morale chrétienne! Quelle est la saine philosophie qui n'en reconnaît pas la vérité? Quel code réellement civilisateur ne la sanctionne pas dans tout ce que peut légitimement atteindre son autorité ?
Qu'on ne dise donc pas, quand la conscience publique veut que nos institutions soient de plus en plus conformes à cette morale évangélique.
que notre société actuelle est moins chrétienne qu'aux temps jadis !
Mais cela ne sufBt pas, s'écrie la foi religieuse : car, s'il n'y a point de société sans religion, il n'y a point de religion sans dogmes; et point de dogmes sans que des faits surnaturels, sans que des miracles, sans que la voix de Dieu même n'en ait imposé souverainement la croyance aux esprits éclairés ou non.
Soit; mais lorsqu'au flambeau de l'histoire, une saine philosophie contemple avec un respect religieux la plus grande, la plus sainte des révolutions morales qui aient changé la face du monde; quand elle la voit naître du sein d'un faible peuple , le seul théiste qui fût alors , et s'accomplir à la simple voix de quelques hommes aussi ignorés qu'ignorants, disciples d'un pauvre artisan supplicié, cette philosophie n'admetelle donc point en cela un fait a^sez miraculeux ? Et quand , après dix-neuf siècles , cette sainte morale évangélique est plus que jamais acceptée, appliquée et proclamée par le législateur et le philosophe, n'est-elle donc pas, à leurs yeux, le plus divin, le mieux reconnu, et le plus souverain de tous les dogmes? Dès
lors, peut-on dire à cette philosophie qu'avec une telle croyance elle est sans dogmes et sans miracles ? qu'elle ne reconnaît pas dans le Christ la voix de Dieu ? Enfin, quand elle respecte les divers dogmes des diverses sectes de la chrétienté, n'a-t-elle pas le droit de protester contre ceux qui l'accusent de n'être ni chrétienne ni religieuse ?