‹ MélangesChapitre 5 sur 111 · DE L ORGUEIL · texte numérisé non relu

DE L ORGUEIL

Mon Dieu, que l'orgueil est bête! qu'il est blessant, lorsqu'il croit être plaisant; et quand il veut être adroit , comme il est gauche !

Pourtant ce vice , quoiqu'il soit , conime tous les autres, une maladie, un aveuglement, un coin de folie de l'àme humaine, emprunte de sa nature rpide et hautaine une apparence de grandeur, un certain air de dignité qui impose, même lorsqu'il blesse et révolte ; ce qui fait qu'on le

ménage beaucoup trop, et bien à tort, car il n'a presque jamais un courage égal à son outrecuidance, qu'augmentent ces ménagements^ surtout quand des hasards de naissance ou de fortune en protègent l'insolence.

Il est vrai qu'alors, plus il triomphe, plus il te place dans le pire des isolements, en s'a-*

liénant aiiisi les cœurs qui, mentalement, lui souhaitent toutes les humiliations qu'il mérite. L'orgueil est donc, de toutes les fumées, la plus vaine et la plus trompeuse; mais toute fumée monte, et le seul bon côté de celle-ci, c'est qu'en donnant à l'orgueilleux l'illusion qu'il est au-dessus de ses semblables , elle peut quelquefois l'empêcher de descendre à ces bassesses où leurs passions et leurs intérêts les entraînent trop souvent. Mais cela est rare , et ne dure pas ; d'autant plus que l'orgueil étant un aveuglement, c'est-à-dire une bêtise, l'orgueilleux ne doute jamais de ses droits à ce qu'il désire et de son pouvoir à se satisfaire , en dépit des obstacles qu'il rencontre et dont il *s'indigne. Or, comme il lui faut cependant vaincre ces obstacles, et que sa morgue, qui l'isole, y conviendrait peu, c'est alors , s'il s'agit d'un poste éminent à obtenir, qu'il faut voir avec quelle gaucherie altière, jugée par lui aussi habile que digne , il se ployé à courtiser ceux dont il a besoin , et s'abaisse fort bas devant ceux-ci pour dominer* de plus haut les autres ; mettant tout son orgueil dans ce but, qu'il manque ainsi ou qu'il n'atteint que dé*

gradé par les moyens qu'il a pris pour y parvenir. Ce qui explique pourquoi l'observateur moraliste s'écriait plus haut, comme on l'a vu :

« Mon Dieu, que l'orgueil est bête! qu'il est a blessant, lorsqu'il croit être plaisant; et quand « il veut être adroit, comme il est gauche! »

DE l'admiration ET DE l'iMITATION.

.C'est un fait bien connu que, parmi nos

hommes illustres, les plus admirés ont été d'àboixl les plus admirateurs; et que c'est à leur

admiration passionnée pour des renommées glorieuses, semblables à celles qu'ils ont euxmêmes ensuite obtenues, que leur vocation s'est révélée.

Vérité d'où semblerait suivre qu'on ne devient admirable que par imitation; mais conclusion fausse, en ce que ce sentiment d'admiration si passionnée , c'est vous! vous , esprit d'élite, qui , dans ce que vous admirez tant en un autre,

D'UN OCTOGËNAIRK. 51

VOUS êtes reconnu yous-même ! Eu sorte qu'ensuite, quelque comparable que puisse être aux œuvres ou actes que vous admirez l'acte ou l'œuvre admirable que vous accomplissez, il n'en est pas moins non-*seulement de vous, mais vous-même; et que c'est légitimement et entièrement qu'il vous appartient.

Ce sentiment , cette révélation de soi-même à soi par l'admiration^ ce moi enfin, quand il atteint un certain degré d'élévation , c'est le génie; le génie , comme on pourrait dire, avant la lettre, avec son cachet , et qui fait époque ou école , signe auquel on le reconnaît.

- C'est dans cette école que sont les imitateurs^ et dans les habiles ce qu'on appelle le talent. Mais la marque de fabrique reste au maître; elle manque à l'imitation. Les défauts de celle-ci, et qui la dénoncent, sont la servilité , qui copie jiisques à ceux de son modèle, ou l'exagération, qui , en outrant les qualités de ce modèle , les ciiange en défauts. C'est aussi que, la source étant d'emprunt, une verve intarissable, cette autre marque du génie , manque à l'œuvre de l'iniitatèur : œuvre sans foyer qui lui soit propre!

lueur de reflet , ou pâle , ou froide , ou sans chaleur soutenue! Ce qui arrive même au génie, quand , après un premier chef-d'œuvre , s'y contemplant, et voulant trop s'en inspirer dans une seconde œuvre moins inspiratrice, lui-même s'imite!

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